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L'Empereur et les arts. La Liste civile de Napoléon III

Auteur : Catherine Granger

   La politique artistique du Second Empire n'a pas meilleure presse que le régime à qui elle aurait donné son ostentation trompeuse. Un régime qui a refusé Manet et presque boudé Courbet ne mérite pas qu'on s'intéresse à lui ! Plus encore que celle de la division des Beaux-Arts, tournée vers les églises, les édifices publics et les musées de province, l'action de la Liste civile est généralement accusée d'avoir élu des artistes aussi médiocres que serviles. Que n'a-t-on écrit du goût de Napoléon III pour la peinture militaire, des penchants de l'impératrice pour Chaplin et Hamon ou des complaisances académiques de Nieuwerkerke ? En ce domaine, pourtant, il manquait une étude d'ensemble et d'envergure, qui embrasserait les achats de tableaux et de sculptures modernes aussi bien que les embellissements ordonnés dans les palais impériaux et les acquisitions du Louvre et de Versailles. Catherine Granger s'est attelée à cette « histoire globale » dans la tradition des thèses de l'École des chartes. En résulte un livre passionnant et généreux, de près de 900 pages, qui mêle à l'érudition la plus scrupuleuse, le sens de la synthèse et la plume vivante que nécessitait son sujet pour ne pas assommer.

   Mais l'utilité de l'enquête de Catherine Granger ne se réduit pas à l'élargissement documentaire très significatif sur lequel elle s'appuie. L'auteur nous introduit dans les mécanismes de la commande et de la décision, au plus près des moyens mis en œuvre et des hommes à qui échut un rôle essentiel au cœur des arcanes de la Liste civile. On comprend vite que les souverains n'étaient pas seuls à en orienter les choix et à en dépenser les crédits considérables. Environ 2 % du budget de l'État, soit presque 35 millions, allaient chaque année à la politique artistique de Napoléon III. Ancien complice du jeune Baudelaire, qui devait recevoir d'Eugénie une aide financière en 1857, l'année du procès des Fleurs du Mal, Philippe de Chennevières fut lié par ses multiples fonctions et ses nombreuses compétences à cette administration complexe. Son témoignage est particulièrement sollicité par Catherine Granger. Il est vrai que Chennevières a bien analysé les prudences du couple impérial en matière artistique, il nous fait surtout comprendre que leur éclectisme n'avait pas vocation à privilégier ce qui nous paraît aujourd'hui la fraction la plus moderne de l'art du temps, le réalisme, le dernier Delacroix, l'ingrisme ou la descendance de Chassériau du côté de Gustave Moreau et Puvis de Chavannes. La munificence de l'État et des souverains devait profiter à tous.

   A cet égard, l'auteur rappelle opportunément que Napoléon III fit acquérir trois Corot et qu'on multiplia les démarches auprès de Courbet. Un seul achat aboutit, celui du Ruisseau couvert (musée d'Orsay), présent à l'Exposition universelle de 1867 ! Tout comme Morny, le couple impérial ne détestait pas la peinture du maître d'Ornans, à tout le moins ses paysages robustes et ses scènes animales. L'attitude du peintre en ces circonstances, spéculant à la fois sur la demande publique et les sollicitations privées, laisse entendre clairement que la Liste civile devait compter avec un marché en constitution et une concurrence active des collectionneurs dont Ingres ou Gérôme aussi surent profiter. Les prix d'achat obtenus par Cabanel et Baudry pour leurs envois du Salon de 1863 confirment cette pression économique. Le catalogue final des tableaux et sculptures acquis par la Liste civile, riche de toutes les informations souhaitables, devrait permettre de mieux articuler dorénavant mutations commerciales et mécénat impérial, l'art dit officiel et l'art dit indépendant, selon une lecture aussi attentive aux interactions qu'aux oppositions. On aurait tort enfin de limiter aux achats de la Liste civile l'action de Napoléon III sur la création contemporaine. Ce serait oublier par exemple les achats du Louvre entre 1853 et 1870. Paradoxalement, alors que le réalisme semblait mieux accepté sous l'apparence rassurante des pastorales de Jules Breton, les collections du grand musée s'enrichissaient, elles, de toiles insignes de Rembrandt, Vermeer, Ribera, Zurbaran et Chardin. Tel était le Second empire, contradictoire, inattendu, moderne aussi. Il fallait un livre pour documenter définitivement une époque des institutions artistiques qui sort d'un long purgatoire.

Stéphane Guégan
(mis en ligne le 27 février)

Catherine Granger, L'Empereur et les arts. La Liste civile de Napoléon III, École nationale des chartes, 2005, diffusion : Librairie Honoré Champion, 866 p., 60 €, ISBN : 2-900791-71-5.

On rappellera, pour mémoire, le très utile catalogue d'exposition Le comte de Nieuwerkerke : art et pouvoir sous Napoléon III, Paris, RMN, 2000.