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Jacques Lemercier. Architecte et ingénieur du Roi

Auteur : Alexandre Gady

   Cette monographie de Jacques Lemercier, la première jamais dédiée à cet architecte, est parue sensiblement en même temps que celle de François Du Quesnoy que nous avons récemment recensé (voir l'article). Comme cette dernière, elle témoigne des qualités dont font preuve toute une génération de jeunes historiens de l'art français. Ce volume est en effet remarquable, d'une grande clarté, très bien structuré, et passionnant à lire, même pour les béotiens en matière d'architecture.

   L'ouvrage est divisé en trois grandes parties. La première est consacrée à la biographie de Lemercier, suivie de son « portrait », c'est-à-dire de l'étude de son caractère, de sa manière de travailler, de ses liens avec ses commanditaires, de ses relations avec les peintres et sculpteurs avec lesquels il eut à collaborer ou de ses rapports, confraternels ou non, avec les autres architectes. On apprend ainsi qu'il était proche de Philippe de Champaigne, ce qui n'étonne pas, mais qu'il s'entendit fort mal avec Poussin avec lequel il dut collaborer pour le décor avorté de la Galerie du Louvre lors de la venue du peintre à Paris en 1640-1642. A partir des archives et des témoignages des contemporains, Alexandre Gady réussit à rendre son héros vivant, et proche finalement du portrait qu'en a laissé le peintre de Port-Royal.

   La deuxième partie s'attache à comprendre le travail de Lemercier, ce qui fait sa spécificité et son génie. Il paraît sage, pour un architecte, de distinguer ainsi sa vie de l'examen de sa production, car celle-ci ne peut être étudiée de manière linéaire. Aidé de nombreux collaborateurs et maçons, entouré par sa famille dont tous les membres, peu ou prou, travaillèrent dans le bâtiment, Lemercier était à la tête d'une véritable agence et menait de front plusieurs projets. Les difficultés qui existent souvent pour identifier le rôle exact du « maître de l'ouvrage » comme on désignait joliment le commanditaire, la nature même de l'architecture dont la description est plus complexe que celle des peintures ou des sculptures, rendent cet exercice d'analyse difficile. Une synthèse comme nous la propose Alexandre Gady, distincte de la chronologie, est donc nécessaire.
   Celui-ci étudie successivement l'architecture religieuse et l'architecture profane. Lemercier fut un grand bâtisseur d'église et un novateur dans ce domaine, comme le démontre Alexandre Gady, qu'il s'agisse de l'adaptation à l'architecture française de la façade d'église romaine à deux niveaux, de l'élaboration d'un modèle national de dôme sur tambour ou de la réinterprétation précoce de modèles gothiques avec la flèche (détruite) de la cathédrale d'Orléans. L'examen des maîtres-autels, tous disparus mais connus par la gravure, amène l'auteur à proposer l'attribution (timide, puisqu'il ne l'inclut pas dans son catalogue), du seul monument de cette époque subsistant encore à Paris (quoique remanié), celui de l'église Saint-Nicolas-des-Champs.
   Son architecture profane, moins appréciée des commentateurs, est cependant également novatrice : le château de Thouars, un bel édifice récemment restauré, est construit sur une double profondeur, une disposition qu'on trouve ici quasiment pour la première fois en France, et qui sera destinée à un bel avenir, comme le sera l'introduction au château de Richelieu, d'une manière inédite à une si grande échelle, d'un axe central structurant l'ensemble de la compositon, château et parc. Autre innovation, le dôme quadrangulaire qu'il utilise notamment à Thouars et au Louvre.
   L'étude des aspects techniques de la science de l'architecte (stéréotomie, charpentes, utilisation des ordres, ornements des façades,...) concluent cette section.

   Le livre se clôt enfin par le catalogue raisonné. L'auteur y reprend et y développe de nombreuses idées et informations pour étayer ses attributions à Lemercier ou au contraire rejeter un bâtiment. On constate ici combien, davantage encore peut-être que pour un peintre ou un sculpteur, l'œuvre d'un architecte est difficile à appréhender ; rares sont les édifices encore conservés, plus rares encore sont ceux qui n'ont pas été dénaturés par des travaux ou des « restaurations » ultérieures. Quelques-unes des constructions de Lemercier n'existent plus que sous la forme de souvenirs ou de plans : le château de Richelieu, le Palais-Cardinal, le Séminaire Saint-Sulpice... et beaucoup ont été profondément remaniés. Gtâce à une abondante iconographie, Alexandre Gady permet ainsi de faire revivre l'œuvre abondant de Lemercier, et replace l'architecte à la place qui n'aurait jamais dû cesser d'être la sienne, l'une des premières du XVIIe siècle, aux côtés de François Mansart, de Jules Hardouin-Mansart et de Louis Le Vau.

Didier Rykner
(mis en ligne le 27 août 2006)

Alexandre Gady, Jacques Lemercier. Architecte et ingénieur du Roi, Maison des Sciences de l'Homme, 2005, 499 p., 96 €. ISBN : 2-7351-1042-7.