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Marie-Victoire Jaquotot 1772-1855. Peintre sur Porcelaine 

Auteur : Anne Lajoix

   Il y a maintes raisons de se réjouir de la monographie d’Anne Lajoix sur Marie-Victoire Jacquotot (1772-1855), peintre sur porcelaine, qui vient d’être publiée par la Société de l’Histoire de l’Art français avec le concours de la fondation Singer-Polignac, de la fondation Napoléon et de la Ker amika Stifung (Zurich).

   Il s’agit tout d’abord, comme le rappelle Daniel Alcouffe dans la préface, d’un premier livre consacré à un peintre sur porcelaine. En effet, on recensait jusqu’alors des articles1 ou la thèse inédite de Marcelle Brunet sur Jean-Charles Develly - autre peintre parmi les plus célèbres de Sèvres au moment où Alexandre Brongniart est directeur de la Manufacture - soutenue en 1947 à l’Ecole du Louvre. Le travail de réhabilitation engagé par Anne Lajoix montre combien, dans le cas précis de Marie-Victoire Jacquotot, le silence voire l’imprécision de l’historiographie post-mortem nous ont longtemps écarté des appréciations laudatives de l’époque, de Balzac, qui la cite dans deux de ses romans, d’Alfred de Musset ou, entre autres, de Lady Morgan, qui la dit aimable et spirituelle. On sait néanmoins que Marie-Victoire Jacquotot est maîtresse femme, autoritaire et fière, suffisance qu’elle met au diapason du succès croissant de sa longue carrière : elle répond aux commandes des souverains de France et des personnalités importantes de son temps desquels elle réalise les effigies ; elle est agréée « peintre de figures » à la Manufacture de Sèvres, c'est-à-dire dans la catégorie la plus élevée de la hiérarchie des genres et la mieux payée ; en 1816, au début du règne de Louis XVIII, elle est nommée peintre sur porcelaine du Roi. Afin qu’elle puisse s’illustrer au mieux dans sa spécialité, la copie sur plaque de porcelaine de tableaux anciens, on fait décrocher des chefs-d’œuvre du Louvre, des Tuileries, de Fontainebleau, transportés directement à son lieu de travail ; elle effectue aussi un voyage en Italie, mandatée à grand frais par la Manufacture de Sèvres.

   Anne Lajoix retrace minutieusement le parcours de l’artiste en rassemblant un très grand nombre d’informations, issues de sources multiples, manuscrites et imprimées. La démarche adoptée par l’auteur est précisément de rendre compte des avancées progressives de sa recherche, en fonction notamment de ses découvertes archivistiques, d’une richesse remarquable. Aux séries relatives à l’artiste et à la période consultées aux archives de la Manufacture de Sèvres, s’ajoute un dépouillement approfondi de fonds conservés aux Archives nationales, au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, aux archives des Musées nationaux, de l’Ecole nationale des beaux-arts, du Mobilier national, aux archives municipales de Fontainebleau, départementales de la Haute-Garonne, d’Etat à Florence, etc. L’avant-propos de l’ouvrage (pp. 10-13) en fait l’analyse détaillée ; les annexes (pp. 181-199) proposent la transcription de plusieurs documents, actes civils relatifs à l’artiste, à sa famille et à ses proches, correspondances, articles de presse ; la liste des sources (pp. 200-201) en donne l’inventaire exhaustif. Les 1866 notes qui alimentent le fil du texte, complétées encore d’une bibliographie sélective (pp. 231-233), suffisent à asseoir une documentation exceptionnelle. On regrette d’ailleurs que la consultation du lecteur n’ait pas été facilitée par un renvoi des notes à la fin de chaque essai et surtout au terme de chacune des notices du catalogue.

   Deux grandes parties composent le livre d’Anne Lajoix : une série d'essais sur l’artiste, son œuvre ainsi que le contexte de son exercice puis le catalogue. Ce dernier comprend 290 entrées dont 242 sont des œuvres attestées par des documents, très souvent identifiées dans des collections privées ou publiques et illustrées en couleur. L’évolution de Marie-Victoire Jacquotot est nettement perceptible, des premiers portraits ou scènes historiques qu’elle réalise sur des services, dans le cadre de commande collective à la Manufacture de Sèvres – on pense par exemple aux assiettes du service olympique, présent diplomatique de Napoléon I er au tsar Alexandre I er – à l’autonomisation progressive qui s’opère à l’égard des supports utilitaires pour pratiquer la seule peinture sur plaque, exposée à l’instar des tableaux qu’elle reproduit (La Sainte Cécile, d’après un tableau de Raphaël de la Pinacothèque nationale de Bologne, plaque signée et datée en 1839 et conservée au musée national de la céramique de Sèvres). Nous avons ici un outil de travail désormais indispensable à tout chercheur ou tout amateur qui s’intéresse aux œuvres de Marie-Victoire Jacquotot, grille fonctionnelle qui promet plusieurs attributions et identifications futures. Certaines notices du catalogue, puisque qu’elles étudient des ensembles auxquels a participé Marie-Victoire Jacquotot, constituent un jalon dans la reconstitution des services de table et des cabarets réalisés à l’instigation d’Alexandre Brongniart, dont il reste encore à retracer une histoire complète2.

   La partie des essais commente en premier lieu les éléments biographiques concernant l’artiste et son entourage, en les mettant en perspective avec le contexte plus élargi des réseaux de sociabilités, ce « monde » qui venait fréquemment chez Marie-Victoire converser ou jouer de la musique, car elle est elle-même musicienne de talent. Des étrangers de marques, clients potentiels, gravitent autour de la diva ainsi que des peintres : Marie-Philippe Coupin de la Couperie, son ami intime, le baron Gérard, Girodet-Trioson desquels elle copie les peintures les plus célèbres, comme la Psyché et l’Amour et La Mort d’Atala du Louvre. Le chapitre suivant sur « L’œuvre » est plus complexe à aborder : des informations relatives à la carrière de l’artiste, à sa pratique artistique, aux commandes qu’elle honora, s’entremêlent à une réflexion plus générale sur l’histoire des techniques, de l’enseignement artistique des femmes et celle, passionnante, de l’histoire de la reproduction en couleurs, problématique déjà présentée dans l’introduction liminaire (pp. 14-18), rédigée en octobre 1992, au moment de la soutenance de la thèse de doctorat à l’Université Paris I sous la direction de Daniel Rabreau, à l’origine de l’ouvrage. Ce thème reste l’enjeu théorique du travail d’Anne Lajoix, plaçant ainsi les arts décoratifs au cœur du débat sur la conservation des tableaux, auxquels la céramique offre un procédé « inaltérable », bientôt supplanté par la photographie. Mais cette pratique de la copie sur porcelaine, dont on avait perdu les clefs d’appréciation et d’interprétation jusqu’à la présente publication, peut encore donner la preuve de sa légitimité passée : le médaillon de La Belle Elisabeth d’après Girodet-Trioson est une trace rare du portrait aujourd’hui disparu. Ce livre ouvre le champ à une histoire des arts décoratifs étroitement liée à celle des arts dits « majeurs » dont elle est encore trop souvent exclue ou dissociée. Ainsi pour le lecteur que le raffinement d’exécution des pièces de Marie-Victoire Jacquotot n’aura pas séduit, pour celui resté insensible à l’exploit technique qu’elles représentent, Anne Lajoix restitue une image préci(eu)se et colorée de la première moitié du XIX e siècle.

Anne Perrin Khelissa
(mis en ligne le 14 juin 2006)

1. A simple titre indicatif : Rochebrune (Marie-Laure de), « A propos de quelques plaques de porcelaine tendre de Sèvres peintes par Charles-Nicolas Dodin (1734-1803) », Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, Année 1998 (1999), pp. 105-130.
2. Histoire qui se fonderait par exemple sur : Verlet, Pierre, Les Grands services de Sèvres, cat. expo. Sèvres, Musée national de la céramique, mai-juillet 1951, Paris, RMN, 1951 ; Ennès, Pierre, Le Tour de France en 100 assiettes. Le service des « départements », Paris, RMN, 2002 et, par exemple, sur les travaux de Gérard Barbe.

Anne Lajoix, Marie-Victoire Jacquotot 1772-1855. Peintre sur porcelaine, Paris, Société de l’histoire de l’art français. Archives de l’Art français, Nouvelle période – Tome XXXVIII, 2006, 245 p., 80 €. ISBN : 2-9523522-1-6.