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Le Louvre à l'époque romantique. Les décors du Palais (1815-1835)

Auteur : Sébastien Allard  

   En redonnant ses lettres de noblesse à un ensemble de décors aussi remarquables par leur qualité qu'ignorés par les visiteurs du Louvre et souvent même par les historiens de l'art, ce livre de Sébastien Allard comble un manque. Nul doute que ses lecteurs ne pourront plus se rendre dans ce musée sans lever la tête et admirer des plafonds qui témoignent d'une entreprise artistique qui n'a d'égale par l'ambition que celles des grands chantiers royaux de Versailles, ceux de Louis XIV, et ceux, à venir, de Louis-Philippe.

   Le premier plafond fut commandé à Prud'hon, pour le grand escalier. Celui-ci se désista pour Abel de Pujol dont l'œuvre fut finalement détruite en 1855. Les salles d'histoire du Louvre, qui s'attache à réunir des esquisses et modèles préparatoires au décor du palais, présentent (lorsqu'elles sont ouvertes, ce qui est très rare) une étude peinte du premier, tandis que le musée de Valenciennes conserve un modello du second. Les campagnes se succédèrent ensuite, rythmées par les Salons. Les plafonds peints étaient en effet inclus dans le livret de l'exposition. En 1819 fut présentée la rotonde d'Apollon (décorée par Merry-Joseph Blondel et Auguste Couder) et, en 1822, la salle des Bijoux (Mauzaisse - ill. 1 ) et la salle Henri II, dont le décor de Blondel fut malheureusement déposé en 1938.

Jean-Baptiste Mauzaisse - Le Temps montrant les ruines qu'il amène et les chefs-d'œuvre qu'il laisse ensuite découvrir - Paris, Musée du Louvre
1. Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844)
Le Temps montrant les ruines qu'il amène et les chefs-d'œuvre qu'il laisse ensuite découvrir,
Salon de 1822, plafond de la salle des Bijoux
114 x 147 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner

Alexandre Abel de Pujol - L'Egypte sauvée par Joseph - Paris, Musée du Louvre
2. Alexandre Abel de Pujol (1785-1861)
L'Egypte sauvée par Joseph, Salon de 1822,
plafond de la troisième salle du Musée Charles X
114 x 147 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner

   Mais ce fut le Salon de 1827 qui révéla les deux principaux ensembles commandés par le Comte de Forbin. L'un décorait la première partie de ce qu'on appela le Musée Charles X, le second les salles dévolues au Conseil d'Etat (formant aujourd'hui une partie du département des Objets d'Art). Entre 1833 et 1835 furent dévoilés les plafonds de la deuxième partie du Musée (l'actuelle galerie Campana) qui avaient été commandés avant l'arrivée de Louis-Philippe au pouvoir. L'équilibre entre les peintres du mouvement romantique (schématiquement les élèves de Gros) et ceux de l'école classique, dont les maîtres étaient David ou Vincent, était visible. Aucune tendance n'était ostracisée, ce qui montre l'ouverture d'esprit du Comte Forbin. Ainsi, Horace Vernet, Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Léon Cogniet ou Eugène Devéria travaillaient non loin de Michel-Martin Drölling, Abel de Pujol ou François-Edouard Picot. On ne peut que partager l'opinion de Sébastien Allard qui explique que ces plafonds représentent une tentative de renouvellement de l'école classique. Les élèves de David et de Vincent, manifestement, n'étaient pas tous insensibles aux nouveautés apparues dès le Salon de 1819. Timidement certes, et loin de la fougue d'un Delacroix, des plafonds comme ceux d'Abel de Pujol (ill. 2) ou de Picot (ill. 3) montrent une certaine perméabilité au romantisme. De tous, le plus sage, et finalement le plus ennuyeux, est paradoxalement Gros (ill. 3), celui qui a posé les bases du renouveau et qui sous la Restauration renia ses disciples1.

François-Edouard Picot - Cybèle protégeant les villes de Pompeï, Herculanum et Stabies de l'éruption du Vésuve - Paris, Musée du Louvre
3. François-Edouard Picot (1786-1868)
Cybèle protégeant les villes de Pompeï, Herculanum et Stabies de l'éruption du Vésuve, Salon de 1827,
plafond de la sixième salle du Musée Charles X
233 x 291 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner
 
Antoine-Jean Gros - La véritable Gloire s'appuie sur la Vertu - Paris, Musée du Louvre
4. Antoine-Jean Gros (1771-1831)
La véritable Gloire s'appuie sur la Vertu, Salon de 1827, salle des Colonnes du Musée Charles X
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner

Merry-Joseph Blondel - Le Soleil. La chute d'Icare - Paris, Musée du Louvre
5. Merry-Joseph Blondel (1781-1853)
Le Soleil. La chute d'Icare, Salon de 1819, Compartiment central de la rotonde d'Apollon
271 x 210 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner

   Les analyses de Sébastien Allard ne négligent aucun des aspects de ces diverses commandes : il décrit l'iconographie, la relie avec les ambitions politiques, étudie les styles et les replace dans les débats artistiques qui agitent l'école française pendant la Restauration et au début du règne de Louis-Philippe. Il s'interroge notamment sur la question que durent affronter tous ces peintres - comment renouveler le genre de la peinture monumentale en France ? - et appuie son argumentation sur les différents types de solutions imaginées : plafonds illusionnistes, quadri riportati,... Certains tentent de s'appuyer sur les exemples du passé. En 1819, Blondel peint La chute d'Icare (ill. 5) dans le salon d'Apollon en s'inspirant des exemples de Le Brun, tandis que Michel-Martin Drölling, dans sa Loi descendant sur la terre pour y établir son empire et répandre ses bienfaits (ill. 6) regarde évidemment du côté de Guido Reni et de l'Aurore du casino Pallavicini-Rospigliosi. Ingres, lui, refuse carrément de se préoccuper de la situation plafonnante et y plaque un tableau - le grand modèle est évidemment Raphaël - qui semble peint pour être vu sur une cimaise2. En 1834, l'œuvre de Charles Steuben, La Clémence d'Henri IV à la bataille d'Ivry, qu'on pourrait croire une composition exécutée pour la Galerie des Batailles, semble faire le lien entre le chantier du Louvre et celui de Versailles.


6. Michel-Martin Drölling (1781-1853)
La Loi descendant sur la terre pour y établir
son empire et y répandre ses bienfaits
, Salon de 1827,
Plafond de la salle du Contentieux du Conseil d'Etat
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner

   Ce livre est d'un format plaisant et bien illustré, même si l'on peut regretter que certains plafonds soient reproduits sur deux pages (mieux vaut des photos plus petites que coupées par le milieu) et que tous les décors ne soient pas photographiés. Cette réussite montre qu'une page est sans doute définitivement tournée et que le Louvre, qui a très longtemps négligé ses décors, les regarde enfin. Quant ils n'ont pas été détruits ou déposés, ils ont été cachés par des faux plafonds3. Sébastien Allard démontre également comment l'architecture de Percier et Fontaine pour le Musée Charles X, avec sa vue en perspective donnant l'illusion d'une galerie, a été gâchée en 1996 par les adjonctions de vitrine (ill. 6) qui n'ont absolument pas tenu compte de cette disposition en enfilade et n'ont pas hésité à en détruire l'effet (qu'on peut imaginer en voyant un tableau de Joseph Auguste conservé au Louvre).

Vue actuelle de l'enfilade des salles du Musée Charles X (Louvre)
7. Vue actuelle de l'enfilade
des salles du Musée Charles X
Photo : D. Rykner

   La galerie d'Apollon ayant bénéficié récemment d'une belle publication, les décors plus tardifs de Charles-Louis Müller (hélas en partie détruits), de Carolus-Duran ou de Cabanel, plus tardifs, mériteraient également d'être étudiés, comme ceux plus anciens de Romanelli. Pour qu'enfin, les visiteurs pressés lèvent parfois les yeux.

Didier Rykner
(mis en ligne le 19 août 2006)

1. Cette évolution est bien analysée dans le livre de David O'Brien, Antoine-Jean Gros, dont nous parlerons bientôt.
2. C'est le cas aujourd'hui, le plafond correspondant ayant été remplacé par une copie.
3. Alors que plusieurs plafonds du Conseil d'Etat furent heureusement dégagés et restaurés dans les années 1980, l'aménagement récent des salles d'art primitif a scandaleusement masqué les décors sculptés d'Emmanuel Frémiet. On ne peut qu'espérer qu'un jour ces œuvres gagneront le musée du Quai Branly où elles ont vocation à être présentées, et que ces espaces, en étant enfin dévolu au département des arts graphiques, pourront enfin récupérer leur architecture et leur décor d'origine.

Sébastien Allard, Le Louvre à l'époque romantique. Les décors du Palais (1815-1835), Editions Fage et Musée du Louvre, 2006, 192 p., 39 €. ISBN : 2-84975-081-6.

Autres articles sur les décors du Louvre :

Patrimoine : La galerie d'Apollon restaurée (27/111/04)

Exposition : Dessins de Merry-Joseph Blondel et de Léon Cogniet pour deux plafonds du Louvre (7/4/03)