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Bellini – Giorgione – Titian and the Renaissance of Venetian Painting  

Auteurs : Sous la direction de David Allan Brown et Sylvia Ferino-Pagden

   Il est des signes qui ne trompent pas. Deux des tableaux les plus fameux du Louvre, Le Concert champêtre et L'Homme au gant, participent à cette exposition consacrée aux trente premières années du XVIe siècle vénitien. Mais ce ne sont pas les seuls prêts exceptionnels à avoir été consentis à ce bilan unique, occasion de se pencher sur les changements thématiques et formels qui ont affecté la « renaissance de la peinture vénitienne » après 1500. Bellini, Giorgione et Titien en sont les figures dominantes; mais l'exposition ne les isole pas, bien au contraire, de la production de Lotto, de Palma Vecchio et du futur Sebastiano del Piombo. Ils appartiennent tous au même climat poétique et à cet espace concurrentiel implacable que nous connaissons mieux aujourd'hui. Car l'analyse n'écarte jamais, par quelque dévotion aveugle au génie vénitien, la réalité de la pratique et des rivalités. Outre qu'il atteint une équilibre devenu rare entre texte et images, l'ample catalogue vise la clarté de propos dans les essais et la synthèse des connaissances dans les notices. Ni bavardage, ni redondance, mais un objet maîtrisé, au service de la soixantaine de tableaux éblouissants qui ont pu être réunis à Washington et Vienne. Qu'il s'agisse de l'influence flamande et allemande – si bien étudiée par l'exposition du Palazzo Grassi en 1999 -, de la dynamique entre verticalité sacrée et horizontalité profane dans les Vierge à l'Enfant de Bellini et du jeune Titien, ou de l'émergence de ces figures féminines, coupées à mi-corps et investies d'une charge érotique variable, le texte va chaque fois à l'essentiel dissociant clairement le connu du neuf.

Giorgione - Les trois philosophes - Vienne, Kunsthistorisches Museum 1. Giorgione (1477/1478-1510)
Les trois philosophes
Huile sur toile - 123 x 144 cm
Vienne, Kunsthistorisches Museum
Photo : Service de presse

   Ainsi, à propos de la célèbre Laura de Giorgione, David Alan Brown tire les leçons de récentes radiographies en soulignant le soin que le peintre a apporté à la mise en valeur du sein dénudé, autour duquel s'enroule le voile transparent du mariage. Poésie du contraste, de l'ambivalence, que complète la présence des feuilles de laurier, symboles de la longévité matrimoniale. Une tableau de mariage, semble-t-il, dont le modèle était peut-être une courtisane, et qui appelle la comparaison avec la Flore de Titien, la perle plus pudique des Offices. Les examens de laboratoire ont aussi permis d'exhumer un repentir significatif au cœur des Trois philosophes (ill. 1) du même Giorgione (pour moins passer par le dessin intermédiaire, les Vénitiens cherchent la meilleure visualisation du concept autant que les peintres toscans). La figure de l'homme chenu et peut-être aveugle, drapée à l'antique comme la sagesse, figure qui personnifie probablement la faculté réflexive ou introspective de l'individu, fut d'abord couronnée d'une coiffe rayonnante, comme si Giorgione avait expérimenté une traduction plus immédiate de la pensée humaine à son zénith...

 

Titien - Le concert champêtre - Paris, Musée du Louvre
2. Titien (vers 1490-1576)
Le concert champêtre
Huile sur toile - 105 x 136,5 cm
Paris, Musée du Louvre
© Centre de recherche des Musées de France

   Peut-on aller plus loin et éclairer davantage le mystère constitutif du chef-d'œuvre de Vienne? Cette part d'obscurité n'est-elle pas en effet un des traits fondateurs de la culture de la Renaissance, voire du fonctionnement de l'image propre au monde vénitien? La question se pose aussi au sujet du Concert champêtre (ill. 2) qui fut longtemps attribué à Giorgione avant d'être donné aujourd'hui, sauf rares avis contraires, au jeune Titien. Voilà encore un tableau dont la radiographie a révélé des modifications inaccessibles à l'œil nu, petites retouches qui confirment le poids accordé par l'artiste au choix du profil dans la présentation des protagonistes de cette partie carrée. Mais réduire cette aimable pastorale à un simple marivaudage serait faire fausse route. Sans doute, avec les auteurs du catalogue, faut-il admettre que l'image contient une allégorie à multiples polarités : ville et campagne, musique savante et tradition rustique, civilisation et état de nature dialoguent paisiblement dans la tiédeur d'une belle journée. Titien en humaniste semble demander à la peinture de résoudre de telles contradictions, de les harmoniser.

Palma Vecchio - Portrait d'un poète - Londres, The National Gallery
3. Palma Vecchio (1479/1480-1528)
Portrait d'un poète, vers 1520
Huile sur toile marouflée sur panneau -
83,8 x 63,5 cm
Londres, The National Gallery
Photo : Service de presse

   On a longtemps opposé le peintre de la Vénus d'Urbino à Bellini comme le vice à la vertu. Analysant la Fête des dieux de ce dernier, Jaynie Anderson n'oublie pas l'esprit de luxure, à la fois crue et raffinée, qui parcourt l'image. La première des bacchanales commandées par le duc d'Este pour Ferrare n'est pas moins voluptueuse que les tableaux de Titien, qui devaient compléter le cycle. Mais cette volupté se déchiffre à la faveur d'allusions discrètes plus qu'elle ne se manifeste ouvertement, au gré des corps qui s'entraînent l'un l'autre chez le cadet. Le fruit que croque Perséphone, par exemple, alors que Pluton l'entreprend, n'est-il pas une figue? L'ultime section du catalogue s'intéresse aux portraits masculins, sexués eux aussi, et aux différentes options qui s'offrent alors au genre, de la pose mélancolique chère à Giorgione au discours plus viril d'un Titien ou d'un Sebastiano. Le portrait concentre, à dire vrai, les principales procédures visuelles de la peinture vénitienne des années 1500-1530, la tension entre réalisme et sources antiques, lien affectif avec le spectateur et démarche symbolique. A cet égard, le Poète de Palma Vecchio (ill. 3) – où on a vu à tort une image de L'Arioste – et son double usage des feuilles de laurier l'exprime parfaitement. Message direct et significations plus diffuses, évidence et distance, Venise est une fausse sereine.

Stéphane Guégan
(mis en ligne le 16 juillet 2006)

Sous la direction de David Allan Brown et Sylvia Ferino-Pagden, Bellin, Giorgione, Titian, and the Renaissance of Venetian painting, National Gallery of Art, Washington, 2006, 288 p., $65. ISBN : 0-300-11677-2

L'exposition qu'accompagne ce catalogue est visible à la National Gallery de Washington du 18 juin 2006 au 17 septembre 2006. Elle viendra ensuite à Vienne, au Kunsthistorisches Museum, du 17 octobre 2006 au 7 janvier 2007.