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Le Grand Canal de Guardi restitué par le Musée des Augustins a été acquis par le Getty Museum


1. Francesco Guardi
Le Grand Canal avec le Palais Bembo
Huile sur toile - 97 x 70 cm
Los Angeles, J. Paul Getty Museum
Photo Christie's Londres

19/7/05 - Acquisition - Los Angeles, J. Paul Getty Museum - Originaire d’Irlande, la famille Jaffé avait accédé à de hautes fonctions à la fin du XIXe siècle. Otto Jaffé fut le premier maire non-protestant de Belfast et son frère John était président de la Chambre de commerce de cette ville. Ce dernier constitua avec sa femme Anna une collection de tableaux hollandais et anglais grâce aux conseils du célèbre conservateur de Berlin, Wilhem von Bode. Entre 1885 et 1900, le couple résidait en villégiature à Nice. On pouvait alors rencontrer à la Villa Jaffé, sur la promenade des anglais, Marcel Proust et Henry James. John Jaffé décéda en 1933. Après la prise du pouvoir par les nazis, Anna recueillit leurs neveux (l’un d’eux est mort à Auschwitz, un autre s'est engagé dans les forces de la France libre) et mourut en juillet 1942. Un an plus tard, le régime de Vichy décida de vendre le contenu séquestré de la villa niçoise comme “biens juifs”. Soixante peintures et plusieurs objets d’art partirent en Allemagne. Vendue 30 000 francs, la Vue du Grand Canal de Venise avec le Palais Bembo1 (ill. 1) de Francesco Guardi (1712-1793) fut cédée à un prix beaucoup plus élevé, via une galerie de Dresde, au musée personnel de Hitler à Linz. Récupérée après la guerre par l’état français, déposée au musée des Augustins de Toulouse en 19522, elle a été restituée aux héritiers Jaffé en mai 2005, avec deux tableaux de David II Téniers (1610-1690), dont l'un jusque-là gardé au Louvre3 (ill. 2, photo de droite).

David Téniers - La Flotte de Don Juan d'Autriche (étude pour des tapisseries) - Anciennement Paris, Musée du Louvre
2. David Téniers
La Flotte de Don Juan d'Autriche (études pour des tapisseries
Huile sur toile - 66,6 x 70 cm (chaque composition)
Photo Christie's Londres

   Ces peintures sont passées en vente publique à Londres, chez Christie’s, le 8 juillet dernier. Le musée Getty qui possédait quatre dessins mais pas de toile de Francesco Guardi, l’a acquise pour 4 376 000 £ (frais compris). Daté des années 1760, il s’agit d’un somptueux tableau où la vibration atmosphérique de la lumière matinale et les reflets sur l’eau sont rendus avec une sensibilité exceptionnelle, par une harmonie de tons gris et crème. Il rejoindra dans les salles un grand Bellotto et un Luca Carlevarijs représentant chacun le Grand Canal ainsi qu’une vue de Rome par Canaletto.

   Le musée Getty avait déjà obtenu dans des conditions semblables un chef-d’œuvre de Giambattista Tiepolo, Alexandre et Campaspe dans l’atelier d’Appelle, rétrocédé par le Louvre aux héritiers Gentili di Giuseppe en 1999, ce qui n’est sans soulever quelques questions. Depuis plus d’un an, le musée de Strasbourg tente de réunir les fonds nécessaires pour conserver un tableau de Canaletto qui sera, sinon, rendu aux héritiers de son ancien propriétaire. Pourquoi cette procédure qui n’a pas encore abouti, mais dont on espère qu’elle réussira, a été engagée à Strasbourg et pas à Toulouse ? La loi mécénat de 2003, dont on nous a expliqué qu’elle devait servir à protéger des œuvres majeures du patrimoine, n’aurait-elle pas un terrain privilégié à son application dans ces cas. Certains musées allemands dans des circonstances semblables ont traité avec les ayant droits et ont racheté les tableaux spoliés qu’ils exposaient depuis la fin de la guerre. Quelle logique y a-t-il à déposer à Toulouse une quinzaine de dessins vénitiens sous prétexte à décentralisation quand on laisse échapper un tableau qui avait un véritable sens dans l'ensemble italien des Augustins4 (et qui avait réaffirmé récemment son attachement à cette école par l'achat d'une toile d’Assereto et des expositions sur ce sujet comme Ghislandi).

1. MNR 286. Axel Hémery, La peinture italienne au musée des Augustins, Toulouse, 2003, n° 23, pp 66-68.
Catalogue de l’exposition Venise au dix-huitième siècle, Paris, Orangerie, 1971, n° 72, p. 74.
Catalogue de l’exposition Settecento, le Siècle de Tiepolo, peintures italiennes dans les collections publiques françaises, Lyon et Lille, 2000-2001, n° 27.
Luigina Rossi Bortolatto, l’Opera completa de Francesco Guardi, Milan, 1974, p. 112, n° 376.
2. En échange du retour à Paris d’un Guardi de la série des Fêtes Vénitiennes.
3. M.N.R. 731. Ils font partie d'une série de quatre dont deux appartenaient aux Jaffé. Seule la composition avec la galère avait été déposée dans un musée, le Louvre, en 1952
4. Il est vrai que le musée des Augustins possède un autre tableau de Guardi et que la fondation Bemberg possède un riche ensemble vénitien dont un Guardi (La punta della Dogana) . Notons, du Portrait d’Alfonso d’Avalos du Titien (voir brève du 2/12/03) à la Vierge aux œillets de Raphaël (finalement enlevée par la National Gallery de Londres, voir entre autre la brève du 14/2/04), la propension du musée Getty à choisir des tableaux venant de musées, ce qui prouve un manque d’assurance dans leur choix tout à fait surprenant. Il y avait d’autres Canaletto et Guardi plus spectaculaires dans les ventes Christie’s et Sotheby’s de début juillet. Quant aux musées français, il est quelque peu paradoxal d’aller acheter des Kupka (Orsay) et des Messerschmidt (voir brève du 27/1/05) provenant de restitutions de biens spoliés en République et en Autriche, pour laisser partir des œuvres faisant partie depuis longtemps du patrimoine français (sans compter les œuvres du XXe siècle restituées par Beaubourg).

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