
12/12/04 - Acquisitions - Paris, Fondation Custodia - Montauban, musée Ingres - Une curieuse et heureuse coïncidence vient de permettre l'entrée quasi-simultanée, dans des collections publiques conservées en France, de deux portraits, l'un peint, l'autre dessiné, dont les sujets et les auteurs se répondent d'étrange manière. L'un est une copie de l'autoportrait d'Ingres exécuté par Julie Forestier (1782 - après 1820), sa première fiancée (ill. 1) : il a été acheté par le musée de Montauban1. L'autre est le portrait dessiné par Ingres de Julie Forestier2 que vient d'acquérir la Fondation Custodia (ill. 2).
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1. Julie Forestier (d'après
Ingres) |
2. Jean Auguste
Dominique Ingres |
Ingres et Julie Forestier se fiancèrent en juin
1806, quelques mois avant qu'Ingres ne rejoigne l'Académie de France à Rome.
Le 12 janvier 1807, Ingres écrit au père de Julie3
: « J'oserais encore prier mademoiselle Julie, chose que je n'ai pas encore
demandé de faire une petite copie de mon portrait peint, comme elle voudra,
dessiné ou peint et au petit et cela, bien entendu, quand elle aura le temps et
à son aise ». L'Autoportrait
copié est celui de 1804, exposé au Salon de 1806 et conservé au musée
Condé à Chantilly. Son aspect est aujourd'hui très différent, puisque Ingres
reprit au moins deux fois le tableau qui avait été fortement critiqué
lors de sa présentation au Salon. On ne peut s'empêcher d'admirer la qualité
de la copie de Julie Forestier dont on ne connaît pratiquement aucune autre
toile. Elève de
Jean-Baptiste Debret et peut-être de David, elle exposa aux Salons de 1804 à 1819.
Elle reçut certainement des conseils de son fiancé pour
arriver à imiter si remarquablement son style4.
Avant de partir pour Rome, Ingres avait réalisé un portrait de
Julie. Il y fait allusion dans deux lettres qu'il lui adresse les 19 octobre
1806 et 20 février 18075. Dans la
première, Ingres se plaint de son silence : « J'ai relu cent fois
cette charmante écriture au crayon ; je vais continuellement de (votre) lettre
au portrait. Il me semble vous voir, je vous parle, mais, hélas ! Vous ne me
répondez pas ». Dans la seconde, il écrit : « Eloigné
de vous de quatre cent et plus de lieus (sic), vous me promettez d'être un peu plus
calme, votre charmant portrait me dit un joli "oui" pour vous, j'en
suis fou, c'est mon plus bel ouvrage. »
Il est probable que ce portrait ne fait qu'un avec celui que vient
d'acquérir la Fondation Custodia, publié en 2001 par Eric Bertin6.
D'une technique extrêmement complexe et raffinée, cette œuvre sur papier
vélin se rapproche d'une miniature. Elle reprend presque littéralement la
figure de Julie dans le dessin
représentant la famille Forestier, daté de 1806, conservé au département
des Arts graphiques au musée du Louvre.
Ingres, souhaitant rester à Rome, devait finalement rompre avec
Julie Forestier lors de l'été 1807. Ces deux portraits restent les
témoignages artistiques d'une liaison qui marqua sans doute fortement la jeune
fille, puisque Lapauze7 a pu lui faire
dire, de manière sans doute apocryphe, « Quand on a eu l'honneur
d'être fiancée à M. Ingres, on ne se marie pas. »
1. Acquis chez Etienne Bréton, cabinet Blondeau, Bréton, Pradère.
2. Signé J I. Acquis chez Hubert Duchemin, du
cabinet Eric Turquin.
3. Lettre d'Ingres à Pierre Forestier, Fondation
Custodia, Paris, citée dans le catalogue de l'exposition Portraits by
Ingres, Image of an Epoch, Londres, Washington, New York, 1999, où le
tableau fut exposé sous le numéro 11, p. 72-75.
4. Dans son dictionnaire Les élèves d'Ingres,
qui accompagnait l'exposition du même nom à Montauban et Besançon en 1999 et
2000, Georges Vigne l'inclut pour cette raison, et à juste titre, parmi les
élèves du maître (p.101-102). Il précise même qu'il s'agit sans doute :
« au sens strict, [de] son premier élève historique ».
Il signale également une toile de Julie Forestier au musée de Chartres : Portrait
de Gaillard, poète chartrain.
5. Ces lettres ont été publiées dans : Henry
Lapauze, Le roman d'amour de monsieur Ingres, Paris, 1910. Nous n'avons
pas consulté cet ouvrage. Les extraits sont repris d'une notice présentant le
dessin, que nous a aimablement fournie Hubert Duchemin.
6. Eric Bertin, « Premier état du
supplément au catalogue Hans Naef de portraits dessinés d'Ingres »,
Bulletin du musée Ingres, n° 73, avril 2001, p. 27-35. Le Portrait de Julie
Forestier y est inclus sous le n° 4A.
7. Dans l'ouvrage cité note 5. Nous tirons cet
extrait du livre de Georges Vigne cité note 4 qui met fortement en doute
l'authenticité de cette phrase, dont Lapauze ne donne pas la source.
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