Antennes du Louvre : la première se fera à... Atlanta (Georgie, Etats-Unis) !
Nous publions ci-dessous la traduction d'un article paru le 27 juin 2004 dans un
journal d'Atlanta, aux Etats-Unis (The
Atlanta-Journal Constitution).
Cet article révèle qu'à partir de fin 2006, le Louvre déposera à long-terme
(pour trois ans, pouvant être prolongés) plusieurs centaines d'objets de ses collections au High Museum of Art d'Atlanta.
Ce projet est mené dans le plus parfait secret. Personne, en France, à
notre connaissance, n'en a parlé. Au Louvre même, seul un conservateur par département travaille
directement avec le directeur du Louvre, le reste du personnel
étant tenu à l'écart.
Nous reviendrons prochainement, dans un long article, sur cette dérive insupportable des plus grands musées français, et du Louvre en particulier, qui consiste à disperser ses collections, sous les plus mauvais prétextes, non seulement dans des antennes en France, mais aussi, et cela est très grave, à l'étranger. Il faut savoir qu'en plus d'Atlanta, le musée de Denver est évoqué, ainsi que Milwaukee. Un journal de Taïwan pouvait écrire récemment que s'il n'obtenait pas son musée Guggenheim, une solution alternative pourrait être le Louvre.
Le
musée du Louvre, que nous avons interrogé à plusieurs reprises depuis
quelques semaines, n'a toujours pas répondu à nos questions. Il faut espérer
que la publication de cet article suscitera une réponse de sa part, pour
infirmer - ou confirmer - ces informations.
Il paraît en outre anormal que le directeur du Louvre puisse disposer comme il
l'entend de collections qui appartiennent à l'ensemble des français. Un débat
est nécessaire. Nous espérons que la publication de ces informations pourra
permettre de l'ouvrir.
Pour conclure, notons qu'un premier article, du même auteur, avait été publié le 17 juin par ce journal, sous le titre Des chefs-d'œuvre du Louvre viennent au High Museum. On pouvait y lire notamment que, selon le directeur du musée Michael Shapiro : « [les dépôts incluront] beaucoup d'œuvres d'art qui sont exposés au Louvre, des œuvres importantes qui sont rarement, si jamais, prêtées » ce que confirmait Henri Loyrette : « Le public d'Atlanta attendra de grands noms et des œuvres importantes, et il les aura ».
Didier Rykner
(lundi 18 octobre 2004)
Les notes sont du traducteur.
A
tale of overseas wooing and art1
Comme pour beaucoup d’amateurs d’art, l’histoire d’amour de Michael
Shapiro avec le Louvre a commencé tôt, par l’intermédiaire des cartes
postales.
Le
directeur du High Museum of Art se souvient encore de sa première visite au musée
parisien alors qu’il était âgé de 13 ans et des souvenirs qu’il avait
achetés pour célébrer l’événement. L'un d'entre eux avait un fort attrait
pour un adolescent : un émouvant portrait des victimes survivantes d’une tempête
en mer, la scène dépeinte dans Le Radeau de la Méduse, du peintre romantique français Théodore Géricault.
A
cette époque, bien sûr, Shapiro ne se doutait pas que 40 ans plus tard il écrirait
son propre petit chapitre dans la riche histoire du plus célèbre musée du
monde.
Plus
tôt dans ce mois2 le High et le Louvre ont annoncé qu’ils
allaient collaborer pour amener des centaines de chefs-d’œuvre de Paris
jusqu’au Woodruff Arts Center pendant plusieurs années. Ils ont aussi prévu
des échanges de conservateurs, de conférenciers et d’autres membres du
personnel, réalisant ainsi la plus large collaboration institutionnelle
qu’aucun des deux ait jamais tenté.
Pour
Shapiro, cela représente une opportunité de montrer une collection qu’il a
étudiée et enviée pendant des années.
Comme
n’importe quel directeur de musée, il dit en souriant : « Je suis
très jaloux de la collection française. Comme pour beaucoup de gens,
le Louvre a été une de mes premières expériences de musée. C’est un lieu
de pèlerinage. »
Shapiro
dit que le projet « Le Louvre à Atlanta3 », qui ouvrira
à la fin de 2006, donnera aux visiteurs une rare opportunité d’étudier des
œuvres du musée français de manière bien plus approfondie que le touriste
moyen a le temps de le faire pendant un voyage à Paris.
« Nous
allons vraiment pouvoir raconter l’histoire du Louvre d’une manière plus
efficace pour le visiteur américain qui se précipite, voit Mona Lisa, et sort
aussi vite sans jamais voir le reste du bâtiment » dit Shapiro (selon le
Louvre, quatre-vingt-dix pour cent des visiteurs viennent pour voir le fameux
tableau du XVIe siècle de Léonard de Vinci).
Essayer
de connaître un musée dont 35.000 œuvres sont exposées, couvrant près de
dix kilomètres de galeries peut être une expérience intimidante, même pour
des professionnels.
En
tant que conservateur en chef du High, David Brenneman est venu au Louvre de
nombreuses fois. Son impression n’a pas changé tant que cela depuis sa première
visite comme étudiant à la Brown University.
« J’étais
submergé se rappelle-t-il. Je marchais sans arrêt dans les salles et je
pensais, bon sang, quand cela va-t-il s’arrêter ? Et ça ne s’arrêtait
pas. Ce qui m’étonne toujours beaucoup, c’est la quantité d’objets de
grande qualité. Je rentre là, et je suis épuisé à force de tout regarder. »
Curieusement,
le voyage du Louvre vers Atlanta a commencé il y a six ans dans un autre musée
parisien, le musée d’Orsay.
Créer des liens
En
1998, le High cherchait des prêts d’œuvres impressionnistes pour son
exposition de 1999 : « Impressionnisme : Peintures conservées dans les musées européens ». En tant que quartier général
de l’impressionnisme français, le musée d’Orsay était le principal prêteur
de cette manifestation. A cette époque, Henri Loyrette était son directeur.
Shapiro
se souvient : « Nous voulions emprunter une demi douzaine de
peintures. Et Henri a dit : « Vous savez, les américains viennent
toujours [ici] pour les tableaux impressionnistes, mais ce musée a beaucoup
plus à offrir que ça – meubles, estampes, dessins, photographies,
sculptures, beaucoup d’autres peintures. Je vais vous aider pour cette
exposition, mais à un moment donné, j’aimerais beaucoup travailler avec
quelques musées dans différents endroits des Etats-Unis et échanger les
collections du musée4. Je lui ai répondu : « Henri,
j’aime beaucoup cette idée. Gardez-là en tête. Nous reviendrons vers vous ».
Et
le High l’a fait.
L’idée
de Loyrette a porté ses fruits lors de l’exposition de 2002 de la High :
« Paris à l’époque de l’Impressionnisme – Chefs-d’œuvre du musée
d’Orsay », qui présentait des objets de tous les départements de la
collection du musée.
Mais
au moment où l’exposition commençait, Loyrette avait pris la tête du musée
du Louvre.
« Ne
m’oubliez pas de l’autre côté de la Seine » écrivit-il alors à
Shapiro.
Shapiro
ne l’a pas oublié.
Deux ans plus tard, quand le directeur du High suggéra qu’ils se rencontrent pour une autre exposition, Loyrette proposa un échange plus important - impliquant des personnes aussi bien que des œuvres – qui devint le projet : « Le Louvre à Atlanta ».
L’idée
de Loyrette a été accélérée par le fait que le Louvre traverse une grande période
de transition, passant d’un statut dépendant fortement du gouvernement à
celui d’établissement autonome. 60 pour cent de son budget annuel (155
millions de dollars) provient encore de l’Etat. Mais il doit maintenant lever
des fonds privés pour ses restaurations et autres projets.
Un public inexploité
Pour
trouver cet argent, le Louvre cherche à développer de nouveaux partenariat et
à atteindre un public inexploité, particulièrement en France (les touristes
étrangers représentent environ 70 pour cent de sa fréquentation.)
Ce
n’est pas une tâche facile pour une institution autarcique5, une
ancienne résidence des rois, qui a évolué dans des cercles fermés pendant
plus de deux siècles. Traditionnellement, les départements ont jusque là opéré
comme des mini-musées à l’intérieur de cette grande institution.
« J’ai
l’impression qu’ils faisaient juste ce qu’ils voulaient faire », dit
Brenneman. « Henri essaye de créer une équipe à l’intérieur de
l’institution. Mais pour eux, ce n’est pas une façon de faire habituelle ».
C’est
là que le High peut apporter son aide. En dehors de payer une somme non dévoilée
au Louvre pour sa collaboration – le coût du projet du High dépasse les 10
millions de dollars – le musée d’Atlanta partagera des stratégies
d’entreprise6 avec le personnel du Louvre, en se focalisant sur la
levée de fonds7.
Loyrette
définit le défi des musées modernes : « Un musée n’est pas
seulement un endroit où on expose des œuvres d’art, il joue aussi un rôle
social, dit-il. Nous avons les même problèmes à Atlanta et à Paris, qui ont
trait à l’éducation et à la difficulté d’atteindre les minorités. Il y
a des années, quand je suis entré pour la première fois dans le monde des musées,
nous ne voyions pas toutes ces questions. »
Mais
d’autres musées américains ont aussi cette expertise, donc la question
demeure : pourquoi le Louvre a-t-il choisi le High ?
La
réponse semble être une combinaison de liens personnels, de calendrier
favorable et d’obstination, auxquels s’ajoutent les ambitions du Woodruff
Arts Center et la croissance d’Atlanta.
Tout
cela a pris forme dans une présentation faite l’automne dernier à
Paris par une délégation du Woodruff dont faisait partie Shapiro et le
président du Woodruff, Shelton Stanfill.
« Il
est certain qu’une des choses qui les a le plus intéressé, est
l’agrandissement du Woodruff Arts Center, avec son propre orchestre, son théâtre
et son programme éducatif, et le rôle qu’il joue à Atlanta », dit
Stanfill.
« Quand
vous combinez ce qui se passe dans le Arts Center avec l’ouverture du nouvel
aquarium et du World of
Coke8, Atlanta a maintenant un outil très puissant qui permet d’en faire
une destination plus attrayante que jamais.
Brenneman
dit que leur démonstration, pour laquelle ils ont sorti le grand jeu9,
a fait une
impression très favorable sur les français.
«
Nous avons fait une présentation très cohérente et soudée10 dit
Brenneman. « Et ma première impression a été qu’il ne voyait pas les
choses comme ça. Il y a une vraie curiosité de leur part. Ils veulent changer leur
musée.
Tom
Sabulis
Paru le 27 juin 2004 dans The Atlanta-Journal Constitution
Traduction : Didier Rykner
(mis en ligne sur
La Tribune de l'Art le 18 octobre 2004)
Notes du traducteur (nous avons notamment souhaité préciser le texte original lorsque la traduction peut laisser la place à une interprétation)
1.
Titre à peu près intraduisible, qui donnerait, littéralement, cela :
« Un conte parlant de faire la cour par delà les mers, et d'art. »
2. L'article date de fin juin 2004.
3. Louvre in Atlanta.
4. « cross-sectioning
the holdings of the museum. »
5. « insular institution »
6. « business strategies »
7. « fund raising and outreach ». Nous n'avons pas su
traduire « outreach ».
8. Monde du Coca-Cola : il s'agit d'un musée du Coca-Cola ! Voir leur site
Internet.
9. « dog and pony show »
10. « a
very teamlike presentation »
© 2004 The Atlanta Journal-Constitution.
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