Turner
and Venice
Carpaccio. Pittorie di storia
Venise, le meilleur et le pire
Deux
expositions tiennent l'affiche en ce moment sur la lagune. La première est un régal
et, la seconde, un trompe-l'œil. Turner
et Venise, tout d'abord. Bien que le dessin y domine trop largement les
tableaux, l'exposition du musée Correr, conçue par Ian Warrell de la Tate
Gallery, tient parfaitement ses engagements. Elle parvient en une dizaine de
salles et une centaine d'œuvres à restituer ce que provoqua la rencontre entre
le paysagiste anglais, abonné aux lumières vives comme aux atmosphères
brumeuses, et la Cité des doges, qu'il fut le premier à traduire dans son
flottement nacré et ses allures spectrales. Turner fit plusieurs séjours sur
la lagune ; d'une salle à l'autre, on sent son écriture se desserrer, respirer
plus largement, jusqu'à substituer au motif son pur rayonnement solaire ou sa
lente disparition. La Venise de Turner n'est pas que nostalgie et mélancolie…
Le feu de l'enthousiasme s'y rencontre aussi. Les dernières ébauches
sont comme des Claude Lorrain déstructurés et presque déboutonnés ou
hallucinés. Évidemment, ces œuvres gagnent à être vues près des sites qui
les ont nourries, sous le ciel qui les a éclairées. Leur oscillation entre
poncif touristique (déjà!) et subtil décentrement n'en est que plus
suggestif. Le catalogue de Warrell (Electa, 30 €) est, à cet égard, d'une
rare intelligence.
Mais passons de la place Saint-Marc à l'Accademia. Ce merveilleux temple de l'école
vénitienne en est aussi, hélas, le cimetière. Comment peut-on montrer si mal
de tels tableaux, sans égard pour le public ni l'histoire de l'art? Voilà donc
un musée « mal fichu » au dire des visiteurs (il suffit de les écouter)
délestés de 9 euros à l'entrée. D'autant
plus que l'Accademia, depuis la fin novembre, est supposée leur offrir, si l'on
ose dire, une exposition au titre prometteur, Carpaccio.
Pittore di storie. Le thème est bien connu et les études nombreuses sur
les modes de narration qui furent ceux de Vittore Carpaccio au début du XVIe siècle,
notamment dans le cadre très précis des scuole. Sans doute était-il impensable de déplacer le chef-d'œuvre
du genre, le cycle composé pour la Scuola di San Giorgio degli Schivaoni. Mais
le reste?
Le cycle de Sainte Ursule étant déjà in situ, on s'est contenté de rassembler, après de vagues explications, les tableaux dispersés des deux derniers cycles. Certains d'entre eux pour être plus exact… C'est ici que le bât blesse. Les peintures réalisées pour la Scuola degli Albanesi sont les plus nombreuses, mais ce sont aussi les moins inventives. Pour ce qui est des Épisodes de la vie de saint Etienne, commandés par la corporation des lainiers, on frise le scandale. Deux tableaux en tout et pour tout, celui de Stuttgart, aussi beau qu'abîmé, et la toile du Louvre, chef-d'œuvre orphelin, perdu parmi de mauvaises photographies agrandies et rougeâtres. Rouge vénitien, on s'en doute. Ne pouvait-on pas s'assurer du prêt de l'ensemble avant de se lancer dans l'opération? Rendre hommage au génie narratif de Carpaccio en montrant d'autres images que les grands cycles? Ou fallait-il, en basse saison, donner une raison de plus aux visiteurs de pousser la porte de l'Accademia?
Henri
Soldani
(mis en ligne le 13 janvier 2005)
Turner and Venice, Venise, Museo Correr. Exposition terminée le 23 janvier 2005.
Catalogue : Ian Warrell, avec des contributions de Giandomenico Romanelli, Jan Morris et Cecilia Powell, Turner and Venice, 280 p., éditions Electa, 40 €, ISBN : 8-837-02972-1.
Carpaccio. Pittorie di storia, Venise, Galleria dell'Accademia. Du 27 novembre 2004 au 13 mars 2005.
Catalogue : Sous la direction de Giovanna Nepi Scirè, Carpaccio.
Pittorie di storia, 135 p., éditions Marsilio, 24 €, ISBN : 8-831-78600-8
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