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Jules Noël
Quimper, Musée des Beaux-Arts, jusqu'au 9 octobre 2005. Dieppe, Château-Musée, du 15 octobre 2005 au 16 janvier 2006.

1. Jules Noël
Marine, vers 1870
Aquarelle sur carton
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : service de presse |
Relativement familière aux habitués de l’Hôtel Drouot, l’œuvre de Jules Noël (1810-1881) n’avait jamais donné lieu à une exposition d’ensemble pas plus qu’à une publication monographique d’ampleur. L’exposition présentée au Musée des beaux-arts de Quimper jusqu’au mois d’octobre (puis à Dieppe d’octobre à janvier 2006) répare cette injustice en livrant au public une soixantaine de peintures et un grand nombre de dessins remarquables de cet artiste trop souvent réduit à l’image d’un peintre de marine ou d’un « folkloriste breton » qu’il n’était pas.
2. Jules Noël
Port de Brest, 1864
Huile sur toile
Brest, Musée des Beaux-Arts
Photo : service de presse |
Bien que né à Nancy, Jules Noël séjourna principalement en Bretagne et en Normandie. Il est donc assez facile de ramener sa production à une identité régionale ou de la limiter à des sujets maritimes qu’il appréciait certes mais où il trouvait bien plus qu’un motif aimable ou pittoresque. Les cinq salles de l’exposition permettent d’embrasser une œuvre assez diverse, mais dont l’originalité se révèle peu à peu. Tout d’abord fortement imprégné de la tradition classique, Jules Noël perfectionne sa technique au contact des professeurs de l’Ecole navale. De cette période, il conserve le souci du détail et de la description, mais ses dessins et ses aquarelles, d’une admirable pureté, dépassent de beaucoup cet exercice d’observation ; choix du point de vue, équilibre de la composition et virtuosité du trait confèrent à ces pages une noblesse incisive (on ne s’étonne guère que Félix Buhot ait été son élève) (ill. 1). Cette qualité se retrouve dans les toiles du début à caractère descriptif ou historique. C’est le cas des différentes vues de Brest. La Rade de Brest par temps calme (1844) avec ses bâtiments aux voiles repliées n’est pas sans faire penser à certaines œuvres de Friedrich ; on y sent une poésie qui se situe très au-delà de la peinture d’histoire maritime et l’on comprend que Baudelaire lui ait consacré quelques lignes positives. Même de grands tableaux historiques comme Le duc et la duchesse de Nemours en rade de Brest et de genre tel que le Port de Brest (1864) (ill. 2) révèlent, malgré le goût du détail et « l’animation » liée à ces scènes foisonnantes, une vision d’ensemble empreinte de clarté et de rigueur.
3. Jules Noël
Une rue à Morlaix en 1830, 1870
Huile sur toile
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : service de presse |
Durant les années 1850, Jules Noël n’échappe pas à un certain romantisme en exploitant les effets de tempête, de naufrage ou d’orage. Cette veine reste toutefois assez limitée et l’on y décèle vite le goût pour une étude de ciel et d’atmosphère que l’on retrouvera amplifiée dans les dernières années. La technique de l’artiste, le plus souvent virtuose, varie au long de l’œuvre ; certaines toiles semblent léchées, proches d’un certain néo-classicisme ; d’autres, en revanche, nettement plus picturales, montrent une touche libre et rapide, pleine d’expression. Très vite, le sens imaginatif du peintre apparaît et permet de combattre l’idée d'un art régionaliste. Au cours des années 1860, l’artiste se dégage en effet peu à peu de l’observation pour élaborer des scènes qui unissent sites urbains et maritimes, peuplés d’une vie frémissante. À partir de lieux réels mais librement interprétés, il associe des navires échoués sur d’improbables ruisseaux au milieu d’architectures animées. La Vue de Constantinople de 1841, totalement imaginaire, anticipait ce goût pour une théâtralité composée ou l’anecdote le dispute au rêve : il y a bien un « petit monde de Jules Noël », une sorte de Bretagne personnelle à laquelle une facture rapide et vigoureuse confère une vie parfois étrange. Les costumes des personnages eux-mêmes ne sont pas toujours d’un Breton très « catholique » et la vision du peintre prime le plus souvent sur une réalité ethnographique qui ne l’intéressait que très relativement. En situant bientôt ses peintures dans une époque révolue (le Directoire ou la Restauration), il accentue encore cette irréalité pittoresque dans une reconstruction de la Bretagne telle qu’il aurait peut-être voulu la connaître. Nombre de toiles présentes dans l’exposition illustrent cette tendance, depuis Une rue à Morlaix en 1830 (1870) (ill. 3) jusqu’à la célèbre Arrivée de la diligence à Quimper Corentin (1873), récemment acquise par le musée de la ville (ill. 4). La Sortie de la messe de minuit (1867) avec son ciel ténébreux, son architecture étrange et son cortège fantomatique s’apparente presque à un style troubadour « gothique » et confirme l’idée d’un Jules Noël peintre de l’imaginaire.
4. Jules Noël
L'arrivée de la diligence à
Quimper-Corentin sous le Directoire, 1873
Huile sur toile
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : service de presse (cliché Luc Robin) |
L’accrochage clair et didactique permet de saisir l’évolution de l’artiste vers un art plus libre et bientôt qualifié de pré-impressionniste. Si nous ne partageons pas entièrement le goût de ces étiquettes un peu simplistes, on ne peut toutefois que constater la parenté de Jules Noël avec un artiste comme Eugène Boudin, par exemple. Dans les vues de Normandie, moins mystérieuses que celles de Bretagne et où la proximité de Corot (dont il fut congénère dans l’atelier de Bertin) s’affirme, Jules Noël amplifie ses études atmosphériques ; les personnages qu’il traitait depuis longtemps de manière assez synthétique se résument désormais à quelques touches colorées et il joue du vent pour agiter les drapeaux et décoiffer les dames. Le Coup de vent au Tréport (1875) ou Les Crinolines sur la plage de Fécamp (1871) ressortissent à cette veine qui, sans renoncer au plaisir de l’animation pittoresque, fonde le motif dans une picturalité enlevée. Et quelle distance parcourue entre les paysages des années 1840, à la matière légère et transparente, et les ultimes huiles normandes, aux ciels largement brossés1!
De cette présentation fort complète surgit l’image d’un artiste multiple dont l’art semble hésiter constamment entre plusieurs « époques », et aussi plusieurs genres, loin des catégories auxquelles l’histoire de l’art nous a habitués. Technicien virtuose, dessinateur d’exception, observateur éminent, conteur fantaisiste, Jules Noël apparaît comme une véritable personnalité, souvent inclassable et estimable aussi pour cette grande liberté de création. Le livre-catalogue irréprochable de l’exposition, nourri d’essais très complets sur les différents aspects de l’oeuvre et de la vie de Jules Noël, constitue, quoique dépourvu de notices d’oeuvres, une somme documentaire qui ravira les amateurs de ce peintre attachant et malheureusement absent des cimaises parisiennes.
Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 1er août 2005)
1. Nous regrettons de ne pouvoir illustrer cette dernière période pour des raisons de droits ou de restriction de diffusion de certaines images, y compris d’origine publique (!), problème récurrent et fortement regrettable.
Quimper, Musée des beaux-arts (14 juillet – 9 octobre 2005), Dieppe, Château Musée (22 octobre 1005 – 23 janvier 2006).
Livre-catalogue écrit par Michel Rodrigue et André Cariou, contributions d’Alain Boulaire, Eric de Thévenard, Pierre Ickowicz, préface de Sabine Coron, Editions Palantines, 192 pages, 230 illustrations, 45 €, ISBN 2-911434-47-1.

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