Au-delà du maître. Girodet et l’Atelier de David
Montargis, Musée Girodet. Jusqu'au 31 décembre 2005
Depuis le 20 septembre dernier et jusqu’au 31 décembre se déroule au Musée Girodet, à Montargis, une très importante exposition… Entendons nous bien sur le mot importante, je parle ici non pas en nombre d’œuvres - soixante-dix tout de même, rassemblant académies, scènes d’histoire, paysages et portraits - mais dans ce que cette exposition va apporter à la notoriété de Girodet l’artiste et Girodet le lieu. En présentant cette très juste sélection de dessins et de peintures de jeunesse des meilleurs élèves de David qu’étaient Gros, Gérard, Fabre, Isabey, Wicar et Girodet, le nouveau conservateur du musée éponyme du dernier artiste cité, Richard Dagorne, ne fait pas coup double mais multiplie les mises en lumière qui éclairent en ce moment même l’épicentre artistique de Montargis. Si un certain parisianisme voit en cette exposition « de province » un complément certes intéressant au bulldozer Girodet au Louvre : la Rétrospective Evénement, c’est que sans aucun doute il n’a pas fait et ne fera pas le voyage ô combien fastidieux d’une bonne heure de route, en automobile ou en chemin de fer…Et cela est bien dommage, car cette réunion sensible d’œuvres dont la variété nous émerveille, nous laisse après la visite comme un sentiment de bien avoir compris. Ce simple chemin, vrai petit labyrinthe qu’est Au-delà du Maître, nous fait voyager de manière serpentine à travers sa douce lumière et son accrochage classique et léger, dans un univers proche de celui des contes, c’est comme si ici, la lecture des œuvres n’était pas une formule toute faite mais une réalité, celle qui nous rend avant tout plus sensible qu’érudit. Et pour l’érudition il nous faut tranquillement savourer le très remarquable catalogue de l’exposition qui suit à la page l’itinéraire physique emprunté par le visiteur inspiré, c’est pourquoi je remercie et rend hommage aux auteurs1 dont les textes prolongent avec délectation notre souvenir.

1. Anne-Louis Girodet-Trioson
Portrait du Docteur Trioson donnant
une leçon de géographie à son fils
Huile sur toile - 101 x 79 cm
Montargis, Musée Girodet
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Difficile pour moi de cacher un enthousiasme qui demeure et fut immédiat lors de ma visite, car cette rencontre entre une exposition riche de sens et un lieu empli d’une formidable énergie qui ne demandait qu’à être ranimée, fonctionne à la perfection. Il est vrai qu’il y a de la magie à Montargis, et on a le sentiment que cette bâtisse, cette belle endormie, demande aujourd’hui à être délivrée de son sort. Cela semble bien parti, l’acquisition du Portrait du Jeune Girodet et du Docteur Trioson ou La Leçon de Géographie cette année (ill. 1 ; voir brève du 29/4/05 ) marque bien de manière éclatante et émouvante que la maison est à nouveau habitée ; même s’il s’agit d’âmes ou de fantômes, on sent que le musée Girodet a retrouvé son père. Dans tout conte il y a les bonnes fées, et celles qui ont décidé de se pencher sur ce berceau de la peinture du XIXème siècle trouvent une concrète identité en la personne de Jean-Pierre Door, député maire de Montargis au soutien sans faille pour tous les projets liés au Musée Girodet, Isabelle Julia dont l’action pour les musées de Province est capitale et Richard Dagorne dont l’extraordinaire tempérament devrait l’aider à faire de son musée le centre mondial d’étude sur l’artiste. Mais à nouveau je m’éloigne de mon principal propos, vous faire part du contenu de Girodet et L’atelier de David…
2. Jean-Henri Cless
Un atelier d'artiste en 1804, dit L'atelier de David
Crayon, lavis d'encre et plume - 46,2 x 58,2 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Lifermann |
Comme l’explicite si bien le catalogue et le conforte aisément la visite in-situ, l’exposition présente en trois parties l’itinéraire de ces jeunes peintres en quête d’un devenir tangible. Des artistes sous influences nous montre en premier lieu l’aspect pédagogique de l’enseignement de David, la construction d’une esthétique proche du maître, la préparation du concours au Prix de Rome et le départ pour l’Italie. Une œuvre pourrait à elle seule résumer avec éloquence toute cette première section : l’Atelier de David de Jean-Henri Cless (ill. 2) exécutée en 1804, illustre avec animation l’ambiance d’un lieu propice à la génèse et à l’émulation. En cela elle est une introduction parfaite au concept même de cette exposition. Pour la faire vivre, il y a bien entendu un choix d’œuvres des artistes consacrés mais aussi une splendide Académie d’homme dite Patrocle (ill. 3) due aux pinceaux du maître lui-même et datée des années 1779-1780. Dans ce morceau de choix, on comprend alors mieux comment ses jeunes apprentis artistes devaient envisager leur futur : l’excellence ou le néant. Le modèle était sous leurs yeux, il leur faudrait dans un premier temps réussir à l’imiter puis le plus vite possible le transgresser pour pouvoir mieux le nier. Seuls ou presque les peintres présents en ce moment à Montargis parvinrent de façon radicale à s’affranchir du maître, ce père esthétique qu’il fallait tuer pour enfin exister. Si certains furent des meurtriers zélés, d’autres rongés par les remords ne purent vraiment exprimer toute la force et le génie de leur talent. Mais c’est à vous en ce jour et en ce lieu de vous faire votre propre opinion…
3. Jacques-Louis David
Académie d'homme dite Patrocle
Huile sur toile - 122,5 x 170 cm
Cherbourg-Octeville, musée d'Art Thomas-Henry
© Musée d'Art Thomas-Henry |
Pénétrons à présent dans l’espace dévolut aux Expériences italiennes, afin d’y découvrir les étapes de l’essentiel voyage à Rome où les élèves de David s’adonnaient avec précision toujours et avec fougue parfois à l’art de la copie, au travers ces antiques si formateurs mais aussi grâce à cet art de vivre ailleurs, dans ce pays si proche et pourtant si exotique et dont le principal idéal restait surtout un art de vie. C’est dans cet univers et dans ce contexte que l’on tente de se construire tout en essayant d’Oublier le Maître (troisième partie) et cela dès le début des années 1780. Hormis Isabey, tous les artistes cités précedement emprunteront les chemins vers le sud. Si Wicar effectue son voyage en 1784, six ans plus tard, au printemps 1790 c’est au tour de Girodet d’arriver au Palais Mancini avec pour plus conséquent bagage le « désir de faire quelque chose de neuf » ; son tableau Le Sommeil d’Endymion se révélera en cela la plus formidable forme de sa ferme volonté de s’écarter du dogme en allant visiter d’autres modèles comme la sphère du sublime, l’expressivité et même la caricature. Lorsqu’ils regagneront la France, tous ces artistes dont Girodet et Gros en premier lieu, auront parachevé leur formation c’est sûr, mais surtout pourront commencer une carrière inscrite sous une ère nouvelle, une ère établie par la Révolution, celle là même qui leur fournira matière à explorer et exploiter tout le génie de leur art.
L’exposition Au-delà du Maître est, vous l’avez compris, une magnifique invitation au voyage, celui du goût du beau et de ceux qui en furent en ce XIXe siècle naissant, les plus brillants représentants. Il vous faut à présent emprunter les routes moins fatigantes qu’à l’époque, pour vous rendre sans délai à Montargis, la Venise du Gatinais, pour une halte esthétique et salutaire.
Edwart Vignot
(mis en ligne le 27 novembre 2005)
1. Sidonie Lemeux-Fraitot, Valérie Bajou, Maria Teresa Caracciolo, Chiara Savettieri, Laure Pellicer, Isabelle Mayer-Michalon, Bruno Chenique, Cyril Lécosse et bien entendu Richard Dagorne.
Catalogue : Collectif, Au delà du maître. Girodet et l'atelier de David, Somogy éditions d'art, 2005, 159 p. , 32 €, ISBN : 2-85056-893-7
Lien vers la recension de l'exposition Girodet au Louvre
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