La France romane au temps des premiers Capétiens, 987-1152
Paris, Musée du Louvre, jusqu'au 6 juin 2005.

1. Poitou, troisième quart du XIe siècle
Chapiteau engagé : dit "de la Dispute"
Pierre calcaire, traces de polychromie - 60 x 98 x 38 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
© Ch. Vignaud - Musées de Poitiers |
L’exposition du Louvre sur la France romane connaît une très (parfois trop) grande affluence, comme les manifestations qu’elle engendre (colloques et séances à l’auditorium), démentant ainsi la Réunion des musées nationaux qui, suivant le journal Le Monde, n’aurait pas trouvé le sujet assez « grand public » pour l’accueillir au Grand Palais.
Le commissaire de l’exposition, Danielle Gaborit-Chopin, conserva- teur général au Département des objets d’art (Musée du Louvre) a inscrit sa présentation entre deux dates : 987, mort sans enfant de Louis V et élection d’Hugues Capet, comte de France, désigné par ses pairs et sacré roi de France et 1152, répudiation d’Aliénor d’Aquitaine, reine de France, qui épouse le futur roi d’Angleterre, Henri Plantagenêt, lui apportant en dot l’Aquitaine. Huit ans auparavant, en 1144, avait été consacré le chœur de Saint-Denis, qui marque la naissance de l’art gothique.
2. Ile-de-France, premier quart du XIIe siècle
Chapiteau engagé : Daniel dans la fosse aux lions
Marbre - 49,5 x 53 x 51 cm
Paris, Musée du Louvre
© Etienne Revault - Musée du Louvre
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Du VIème au VIIIème siècle, l’Occident avait paru sombrer au plus bas et les vestiges de la culture gréco-latine semblaient alors sur le point d’être submergés. On a pu écrire de cette période que ce fut l’invasion de la préhistoire dans l’histoire. A l’Eglise seule, il appartint de préserver la continuité occidentale et notamment par les monastères qui en ont été le conservatoire. C’est pour cette raison que saint Benoît a été proclamé par le pape, saint patron de l’Europe.
Néanmoins, vers l’an 1000, au sortir de nouvelles invasions barbares, celles des Normands (les « northmen », les hommes venus du Nord) au IXème siècle, puis celles des Hongrois, qui au Xème siècle, atteignirent la Champagne et le Languedoc, la France avec la montée des Capétiens allait reconquérir équilibre et (relative) prospérité, grâce aussi, sans doute, à un réchauffement climatique qui améliorera les récoltes. (Cet optimisme se traduit dans la muséographie de l’exposition par une prédominance d’un décor clair à base de beige et d’un rose saumoné).
3. XIe - XIIe siècle
Chaussure et patin à glace
Saint-Denis, Unité d'archéologie
© Unité d'archéologie de la ville de Saint-Denis,
cliché Jacques Mangin |
Elle s’ouvre sous la rotonde par la présentation de huit chapiteaux historiés (cat. 271 à 278 ; ill. 1 et 2), très différents ; la redécouverte de la sculpture monumentale est en effet l’évènement le plus important de cette période : elle avait disparu et on ne sculptait plus que de petites surfaces sur ivoire et sur métal. Et on a pu dire que l’homme, longtemps sevré, allait pouvoir laisser libre cours à son imagination. Les sculpteurs s’inspireront à la fois des modèles antiques et de l’art barbare, byzantin et oriental, ces deux derniers connus par les croisades (et notamment par les tissus qui enveloppaient les reliques). On remarquera au passage que « la loi du cadre » énoncée par Henri Focillon dans L’art des sculpteurs romans (1932) comporte, comme toute règle, quelques exceptions.
Après avoir évoqué le développement de l’habitat fortifié qui deviendra le château fort, le village et la vie quotidienne, la paroisse et son mobilier liturgique, l’exposition s’attache aux grands centres de création ; la Bourgogne, le centre de la France, les régions du Sud et du Sud-Est, le Val de Loire, le domaine aquitain, les régions du Nord et de la Normandie et l’Ile-de-France. Une carte des principaux sites romans, contenue dans le dépliant présenté à l’entrée de l’exposition, montre leur prédominance dans la partie méridionale du pays (à cause sans doute de l’influence antique plus forte), leur très grand nombre de la région du Poitou et des Charentes, leur quasi-absence en Bretagne (alors que les monuments gothiques y sont innombrables) et relativement peu dans l’Est (mais les guerres sont passées par là).
4. Lorraine, troisième quart du XIIe siècle
Le retour du Croisé
Pierre calcaire - 129 x 39 x 23 cm
Nancy, Musée Lorrain
© Musée Lorrain, Nancy - Photo P. MIgnot
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Parmi les 296 pièces exposées, on nous permettra de citer, dans un choix très subjectif, les plus remarquables parmi celles venues de province et des musées étrangers, à l’exception de celles des collections permanentes du Louvre, mieux connues. Certains objets purement utilitaires ne sont pas, au sens strict, des œuvres d’art. Particulièrement émouvante, est ainsi la chaussure d’enfant (pointure 28, précise le catalogue) (cat. 49 ; ill. 3) présentée sur un os de bovin qui servait de patin à glace. Bouleversante également, dans un autre registre, la sculpture représentant Le retour du Croisé (cat. 107 ; ill. 4). Alors qu’on le croyait mort, un croisé revient chez lui, nouvel Ulysse, où sa femme, nouvelle Pénélope, l’attendait fidèlement après une absence comprise entre 14 et 16 ans. Son épouse l’enserre tendrement en mettant la main sur la poitrine de son mari tandis que celui-ci l’entoure de son bras : ils sont véritablement deux en une seule chair.
5. Poitou, milieu du XIe siècle
Châsse de saint André
Pierre calcaire - 38 x 29 x 53 cm
Poitiers, Musée Sainte-Croix
© Ch. Vignaud -musées de Poitiers |
Le culte des reliques est à l’origine de nombreux objets remarquables. Une châsse de saint André en pierre (cat. 92 ; ill. 5) montre deux trous qui permettaient aux pèlerins d’y introduire des bâtonnets munis à leur extrémité de tissus, qui devenaient sanctifiés en touchant les reliques enfermées dedans. Deux croix à double traverse (c'est-à-dire en forme de croix de Lorraine) sont des reliquaires qui contenaient des morceaux de la vraie Croix (cat. 108 et 109), l’une (cat. 109), venant de Conques, n’avait pas été présentée à l’exposition du Louvre de 2001. En revanche, deux pièces de ce trésor sont à nouveau exposées (cat. 205 et 206) dont un reliquaire dit Lanterne de Bégon ou Lanterne de saint Vincent à la forme de monument funéraire antique très semblable à celui que l’on voit à gauche sur le tableau d’Hubert Robert conservé au Louvre, L’arc de triomphe et le théâtre d’Orange.
6. Bourgogne (Gislebertus),
2ème quart du XIIe siècle
Relief de saint Lazare d'Autun
Pierre calcaire - 78 x 49 x 18 cm
Autun, Musée Rolin
© Autun, Musée Rolin |
La sculpture, même de taille réduite, est toujours monumentale. Une petite plaque d’ivoire (cat. 5) (15.3 x 9.2 cm ), vers l’an mille, représentant une crucifixion, placée dans une vitrine, ne permet qu’à peine de noter la présence des évangélistes zoocéphales. En revanche, la photo du catalogue montre très nettement le saint Marc à tête de lion et le saint Luc à celle de bœuf. Une autre plaque d’ivoire, représentant la Vierge à l’Enfant trônant (Constantinople, 2ème moitié du Xème siècle) (cat. 121), permet de mesurer l’abîme qui sépare le raffinement de la sculpture byzantine du primitivisme des occidentaux à la même période.
7. Languedoc (Gilabertus),
deuxième quart du XIIe siècle
Chapiteau double à trois faces :
La Mort de saint Jean-Baptiste
Pierre calcaire - 32 x 55 x 39 cm
Toulouse, Musée des Augustins
© Musée des Augustins / Daniel Martin |
Deux sculptures, venues d’Autun ( cat. 157 A, ill. 6 et cat. 157 B) sont de Gislebertus, l’auteur de la célébrissime Eve (à l’absence regrettée, mais elle est interdite de prêt). Un extraordinaire Ravissement (ou extase) de la Madeleine subjugue. Ce grand artiste ne doit pas être confondu avec son presque homonyme Gilabertus, auteur de deux chapiteaux toulousains (cat. 278, ill. 7 et 8). Celui du Musée des Augustins (le plus beau conservatoire sans doute, avec le cloître de Moissac, de la sculpture romane), Les Vierges sages et les Vierges folles (cat. 220) retient l’attention par sa beauté et la particularité toulousaine des jambes croisées, inspirée sans doute par le célèbre Signe du Lion et du Bélier du même musée.
8. Languedoc (Gilabertus), deuxième quart du XIIe siècle
Chapiteau double à trois faces : La Mort de saint Jean-Baptiste
Pierre calcaire - 32 x 55 x 39 cm
Toulouse, Musée des Augustins
© Musée des Augustins / Daniel Martin |
Parmi les émaux, on notera les quatre plaques avec les symboles des évangélistes (cat. 285), venus du Metropolitan Museum de New-York, et présentés dans un ordre décroissant de dignité : à droite du Christ (disparu) et à gauche pour nous, l’ange de saint Matthieu, puis l’aigle de saint Jean, le lion de saint Marc et le bœuf de saint Luc et l’ange (cat. 288 ; ill. 9) qui est en couverture du catalogue et sur les affiches de l’exposition avec ses émaux cloisonnés et champlevés.
9. Limoges, vers 1120-1140
et XIIIe siècle
Statuette d'applique : ange
Cuivre doré, émaux champlevés et cloisonnés, opaques.
Cristal de roche. - 23,6 x 9,8 cm
Saint-Sulpice-les-Feuilles, église
Photo : Service de presse |
Notons aussi pour leur intérêt et leur qualité et sans souci d’exhaustivité : les deux éléments (cat. 230) réunis ici d’un coffret d’ivoire, l’un venu de Berlin, l’autre du musée florentin du Bargello, grâce au legs célèbre du français Carrand en 1887 ; une console sculptée (cat. 60) montrant trois justes, à l’expression sereine dans le giron d’un Abraham bienveillant, illustration littérale d’un passage de l’Evangile de Luc (XVI, 22) où le riche voit le pauvre Lazare porté in sinum Abraham ; la tête du roi Lothaire (cat. 261 ; ill. 10), « admirablement conservée, en dépit (ou à cause) des sa décapitation et de son enfouissement …le jour même de l’exécution de Louis XVI » comme l’écrit Jean-René Gaborit, conservateur honoraire du Patrimoine ; enfin, on est frappé par l’expressivité de deux des quatre Vieillards de l’Apocalypse (sur vingt-quatre à l’origine) : ceux de Saint-Omer et de Londres (cat. 232 A et B ; ill. 11 et 12); ils ornaient un retable ou plus vraisemblablement une chasse.
10. Champagne, vers 1130-1140
Tête du roi Lothaire
Pierre calcaire, polychromie - H. 28 cm
Reims, Musée Saint-Rémi
© Photo Robert Meulle |
L’exposition se termine en beauté par la réunion exceptionnelle de quatre statues reliquaires d’orfèvrerie aux mains gigantesques, signe de pouvoir et de puissance (cat. 293 à 295). Seule manque la Sainte-Foy de Conques présentée il y a peu au Louvre et qui n’a pu être remontrée ici, à cause des nécessités du culte en cette période pascale. Ces statues marquent la renaissance de la sculpture en trois dimensions, dite ronde-bosse. Et contrairement à ce qu’écrivait le regretté Georges Duby dans son si beau Moyen Age. Adolescence de la chrétienté occidentale. 980-1140 (qu’il faut relire) : « En de telles effigies revivaient les dieux anthropomorphiques que des peuples paysans n’avaient cessé de vénérer », les fidèles d’alors y voyaient en premier les réceptacles des reliques invisibles qu’ils contenaient. Ce n’est qu’à l’époque gothique que ces dernières deviendront visibles, notamment dans les monstrances.
11. Saint-Omer, fin du XIe siècle
Vieillard tenant un vase
Ivoire de morse ajouré -
11,6 x 4,4 x 1,4 cm
Saint-Omer, Hôtel Sandelin
© Musée Sandelin, Saint-Omer |
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12. Saint-Omer, fin du XIe siècle
Vieillard tenant une rote et un archer
Ivoire de morse ajouré -
11,5 x 4,8 cm
Londres, British Library
© London - British Library
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Pour des raisons évidentes, l’architecture est peu évoquée, si ce n’est par une maquette de l’église Notre-Dame-du-Port (cat. 174) à Clermont (Puy-de-Dôme) où néanmoins n’apparaissent pas encore dans la nef, les travées qui sont une caractéristique du roman puis du gothique. De même, les fresques ne sont représentées que par des relevés, provenant de l’ancien Musée des monuments français et future Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine (dont on espère - enfin - l’ouverture prochaine). Par contre, de nombreux manuscrits et enluminures (dont le Commentaire sur l’Apocalypse de Beatus de Liébana - cat. 227) montrent la richesse de l’art pictural roman.
A l’approche des beaux jours, cette passionnante exposition est une incitation à la (re)découverte des monuments connus et inconnus de la France romane.
Bruno Ferté
(mis en ligne le 4 avril 2005)
Paris, Musée du Louvre. Jusqu'au 6 juin 2005.
Collectif, sous la direction de Danielle Gaborit-Chopin, La France romane aux temps des premiers capétiens 987- 1152, Coédition Musée du Louvre Editions / Editions Hazan, 2004, 400 p., 39 €, ISBN : 2-85025-970-5 (Hazan), 2-35031-005-1 (Louvre).
Ce volumineux et savant catalogue de 408 pages présente, dans une première partie, après une introduction du médiéviste Robert Fossier , des études sur les principaux composants de l’art roman dont certains ne peuvent pas être présentés à l’exposition. Il s’agit de L’architecture religieuse en France au XIème siècle, La sculpture romane jusqu’au milieu du XIIème siècle (par Jean-René Gaborit, qui fut jusqu’à une date récente, conservateur en chef du département des sculptures au Musée du Louvre), Les pavements en mosaïque romans (par Xavier Barral i Altet, le médiéviste bien connu), La peinture murale romane, Le vitrail de la première moitié du XIIème siècle, Les manuscrits du Xème au milieu du XIIème siècle (par François Avril, conservateur honoraire à la Bibliothèque nationale de France et grand spécialiste en ce domaine) et Les arts précieux du Xème au milieu du XIIème siècle (par Danielle Gaborit-Chopin, commissaire de l’exposition).
La deuxième partie comporte la notice et la reproduction des œuvres présentées, regroupées suivant les huit séquences de l’exposition : De l’art carolingien à l’art roman, Féodalité et mutation sociale, L’Eglise, Le renouveau culturel, Les grands centres de création, Les régions du Nord et la Normandie, L’Ile-de- France, Les grands thèmes du XIIème siècle qui sont le chapiteau historié, la naissance de l’émaillerie méridionale, les statues-reliquaires et les Majestés romanes.
On comprend mieux à la lecture de ce catalogue que le développement de l’art roman se manifeste plus tôt qu’admis généralement, mais dès le dernier tiers du XIème siècle et le début du XIIème et qu’à la place d’un Moyen-Age sombre et encore barbare, on découvre avec émerveillement la naissance d’un art plein d’inventions et de libertés et parfois même d’un grand raffinement.

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