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De l'Esprit des villes. Nancy et l'Europe urbaine au siècle des Lumières 1720-1770

Nancy, musée des Beaux-Arts, exposition terminée le 22 août 2005

   Il arrive parfois qu’une exposition combine l’intérêt du propos, l’intelligence de la scénographie, la beauté et la rareté des œuvres présentées et la pertinence du catalogue. C’est le cas de celle proposée cet été par le Musée des Beaux-Arts de Nancy. Montrer l’architecture n’est pourtant pas chose facile. L’objectif ici est plus complexe encore puisqu’il s’agit d’étudier l’architecture et l’urbanisme au XVIIIe siècle. Car si elle ne l’a pas inventé, cette époque a donné parmi ses plus belles lettres de noblesse à l’art de construire une ville, de la transformer en davantage qu’une succession de bâtiments. A lui donner une âme.

Vue de la salle 2 de l'exposition l'Esprit des villes
1. Vue de la salle 2 de l'exposition
Photo D. Rykner

   Les commissaires ont évité l’écueil qui guette le genre : accumuler plans et relevés, vite lassants même pour le visiteur averti. On voit ici des peintures, des maquettes ou des sculptures de première importance, parfois peu connues et rarement vues.
   Les deux premières salles exposent le problème de la place royale, conçue autour du monument dédié au souverain, qu’il soit à cheval – le plus souvent - ou à pied comme à Nancy sur le modèle de la statue de Louis XIV de la place des Victoire. A un moment où l’Europe entière regarde vers Paris, où les architectes français travaillent dans toutes les capitales, ce modèle est resté curieusement national. Seules quelques villes d’importance alors secondaire sur le plan politique (dont Copenhague et Lisbonne) proposent des places dont l'agencement (des façades au modèle unifié qui forment un écrin pour une sculpture centrale) rappelle celui qui se répand un peu partout dans notre pays.

Nicolas Delacolonge - Réduction du monument équestre de Louis XIV à Lyon, 1726 - Lyon, musée des Arts décoratifs
2. Nicolas Delacolonge
Réduction du monument équestre de Louis XIV à Lyon, 1726
Bronze, patine brune - 70,6 x 48 x 35,2 cm
Lyon, musée des Arts décoratifs
Photo : D. Rykner

   Nous parlions plus haut de l’intelligence de la scénographie. Celle-ci est éclatante dès la deuxième salle (ill. 1). La rotonde évoque une place, sans jamais avoir l’outrecuidance de vouloir imiter ce qui ne peut se concevoir qu’en grand, avec des matériaux nobles. De nombreuses réductions en bronze ou en terre-cuite de statues royales, certaines peu connues, comme celle du monument à Louis XIV de la place Bellecour à Lyon (détruite en 1792), due à Nicolas Delacolonge (actif à Lyon entre 1715 et 1747), sont disposées fort élégamment dans ce décor (ill. 2).
   Peu d'endroits pouvaient d'ailleurs aussi pertinemment parler de places royales : une salle entière est consacrée à celle de Nancy, aujourd’hui place Stanislas, que l’on peut admirer simultanément par la fenêtre, en une mise en abyme efficace. Si la statue de Louis XV a été remplacée par une effigie de son beau-père, l’aspect du lieu est resté proche de celui d’origine1.

   La suite du parcours évoque, à travers un voyage dans l’Europe du XVIIIe siècle, les différents éléments qui font la spécificité de l'espace urbain de cette époque. On se contentera ici d'évoquer quelque uns des objets les plus remarquables.

Italie, XVIIIe siècle - Vue du Port de Ripetta - Rouen, Musée des Beaux-Arts
3. Italie, XVIIIe siècle
Vue du Port de Ripetta
Huile sur toile - 66 x 110 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner

   Un joli tableau anonyme, peu connu et conservé au Musée des Beaux-Arts de Rouen, montre le Port de Ripetta (ill. 3 ; cat. 75) à Rome, sur le Tibre. Cet étonnant morceau d'architecture baroque, avec ses escaliers ondulants précurseurs de ceux de la Trinité des Monts, fut malheureusement détruit à la fin du XIXe siècle. Des tableaux de Bellotto (ill. 4), une grande maquette, appartenant au Museo di Roma et qui vient juste d’être restaurée, de la Fontaine de Trevi, illustrent également la section appelée « La ville en mouvement », mouvement de l’eau et mouvement des foules sur les ports, sur les places ou dans les marchés.

Bernardo Bellotto - La rue Krakowskie Przedmiescie depuis la colonne du roi Sigismond - Varsovie, Château Royal
4. Bernardo Bellotto
La rue Krakowskie Przedmiescie
depuis la colonne du roi Sigismond , vers 1768
Huile sur toile - 112 x 170 cm
Varsovie, Château Royal
Photo : D. Rykner

   On découvre un peu plus loin une maquette d'un Portique du temple de Saturne à Rome2, datée de 1773, à la fois fidèle à son modèle, et comparable à une fabrique, passionnante en ce qu'elle reflète, dans une technique peu courante, l'amour de l'époque pour les ruines et l'antique. Goût que l'on retrouve dans le beau tableau qui clôture l'exposition, dû à Hubert Robert et provenant d'une collection d'entreprise canadienne. On y voit un patchwork, à la manière de Pannini, de monuments parisiens modernes mais évoquant l'antique. La capitale française est traitée comme une nouvelle Rome et la présence de la statue de Louis XIII, dont la notice3 s'étonne car le monument était mal-aimé à l'époque, n'est sans doute pas si insolite, tant elle évoque le Marc-Aurèle de la place du Capitole, éternel modèle des effigies équestres royales.

   Le catalogue porte la marque de son commissaire scientifique, Alexandre Gady. Celui-ci est passé maître dans la direction d’ouvrages constitués de nombreux essais, par autant d’auteurs, et qui donnent cependant l’impression d’avoir été conçus et écrits par une seule et même personne, tant l’ensemble est cohérent, exempt de redondances et fait clairement le point sur un sujet.
   Outre des études thématiques, recoupant certaines sections de l’exposition, comme le sujet des places royales, l’ouvrage explore de manière encore plus complète le destin des villes au XVIIIe siècle. Plusieurs cités font ainsi l’objet d’essais séparés, de l’Angleterre, avec notamment Bath, relativement peu connue en France et qui est sans aucun doute l’une des plus intéressantes et des mieux conservées pour cette époque, jusqu’à Noto4, en Sicile.

   Un des articles du catalogue, qui répond à une section de l’exposition, s’intitule De la destruction des villes. Il faut entendre ici destructions des villes au XVIIIe siècle (tremblement de terre à Lisbonne, guerre – déjà – à Dresde, incendie à Rennes...) et les reconstructions qu’elles ont provoquées. La vue de Dresde bombardée, par Bellotto est comme une préfiguration de l’anéantissement de juin 1944. Mais les destructions ultérieures, celles des XIXe et surtout du XXe siècle sont à peine évoquées. Pourtant Alexandre Gady est aussi un des plus ardents défenseur du patrimoine bâti en France. Sans doute était-il délicat, dans une ville qui, comme Nancy, a su conserver quelques uns des plus beaux ensembles architecturaux, mais qui en a également ruiné quelques-uns (l’environnement de l’église St Sébastien et le quartier de la gare) d’évoquer cet aspect, qui pourrait hélas remplir un volume aussi gros que celui-ci. Ce n'était certes pas le sujet, mais il faut rappeler que le XXe siècle, pas seulement lors des guerres, et davantage encore que le XIXe, fut le plus cruel ennemi de cette architecture et de l’équilibre qu’avait atteint l’urbanisme au XVIIIe. A l’heure où Nancy remet en valeur de manière exemplaire la place Stanislas (depuis peu entièrement piétonnière) et projette de réhabiliter également la place de la Carrière en étendant le Musée Lorrain au Palais du Gouvernement, il faut néanmoins se rappeler que les villes sont mortelles. L’harmonie de tels ensembles est fragile. Cette exposition participe à sa manière, à cet effort de mémoire. Elle mérite, en tout cas, une visite en Lorraine, sur les terres de Stanislas.

Didier Rykner
(mis en ligne le 22 juillet 2005)

1. On pourra compléter cette évocation par une visite au Musée Lorrain qui consacre une présentation complémentaire de celle-ci entièrement autour de la place Stanislas - voir ci-dessous.
2. Elle « provient de la collection de maquettes d'architecture antique constituée par l'architecte Louis-François Cassas. » Cet ensemble - une soixantaine de maquettes - qui appartient à l'Ecole des Beaux-Arts, est presque intégralement déposé dans les réserves du Musée des Antiquités nationales ! Nouvelle preuve de la déshérence dans laquelle est laissée une partie du patrimoine muséal français... Nous reviendrons sur le problème de ces maquettes (voir l'article de Jannick Durand, « Histoire d'une collection oubliée : les maquettes anciennes du musée des Antiquités nationales », Antiquités nationales, 14/15, 1982-1983, p. 118-135).
3. Due à Alexandre Gady.
4. Si cette dernière agglomération, entièrement reconstruite après le tremblement de terre de 1693 est un exemple qu’on ne peut ignorer, il est étrange qu’elle éclipse toujours la cité de Raguse (à ne pas confondre avec son homonyme aujourd’hui appelée Dubrovnik), non loin de Noto. Située, contrairement à cette dernière, sur un pic rocheux, également reconstruite en grande partie après le cataclysme, elle est au moins aussi belle mais reste encore trop méconnue. Son urbanisme, qui doit se plier à sa position escarpée, n'est pas moins intéressant que celui de Noto.

Nancy, Musée des Beaux-Arts. Jusqu'au 22 août 2005.

Commissariat : Blandine Chavanne, Sophie Harent, Alexandre Gady.

De l'Esprit des villes. Nancy et l'Europe urbaine au siècle des Lumières 1720-1770. Catalogue sous la direction d'Alexandre Gady et Jean-Marie Pérouse de Monclos, Editions Artlys, Versailles, 2005, 45 € 42,75 € (-5%) . ISBN : 2-85495-243-X

Pour compléter la visite :

Le Musée Lorrain propose parallèlement une exposition sur l'archéologien et l'histoire de la place Stanislas, réalisée essentiellement à partir de ses collections. Elle est complémentaire de celle du Musée des Beaux-Arts, mais ne bénéficie pas d'un catalogue. Une visite au Musée Lorrain s'impose donc. Son nouveau conservateur, Eric Moinet, va mener une importante campagne d'agrandissement et de rénovation du musée qui se fera, chose appréciable, sans fermeture.

Notons enfin qu'à la fin de l'année dernière, le Musée Lorrain avait réalisé une exposition consacrée à Stanislas Lecszinski. Son excellent catalogue est toujours disponible. Il étudie en détail la vie du roi de Pologne, puis duc de Lorraine. Il étudie notamment un aspect moins connu de Stanislas Leszczynscki, son talent, modeste il est vrai, de peintre et de dessinateur.

Collectif, Stanislas, un roi de Pologne en Lorraine, Editions Artlys, Versailles, 2004, 30 € 28,50 € . ISBN : 2-85495-233-2