Quatorze
ans après la grande rétrospective organisée à Milan puis à Bari1, une
exposition propose un vaste panorama de la carrière et de la production du
peintre originaire des Pouilles Giuseppe De Nittis (Barletta, 1846- Paris,
1884). Faisant depuis une vingtaine d’années l’objet d’une réévaluation
critique, ce contemporain de Giovanni Boldini et des Macchiaioli, ami de
Caillebotte, Degas et Manet n’en reste pas moins un peintre encore
relativement confidentiel, y compris en Italie. Les organisateurs de l’événement
(les fondations Mazzotta et Foedus, en collaboration avec le Musée communal De
Nittis à Barletta) ont ainsi jugé bon, pour attirer un plus vaste public au
Chiostro del Bramante de Rome2, d’intituler la manifestation « De
Nittis, impressionniste italien ». Le raccourci est un peu rapide, et –
ce qui est plus gênant – en contradiction même avec le propos de
l’exposition, dont l’ambition est justement de montrer la variété des
sources d’inspiration du peintre, et d’en finir avec cette étiquette tenace
mais réductrice d’impressionniste. « Des Macchiaioli au
divisionnisme, l’art de Giuseppe De Nittis est l’hériter de nombreux
courants », affirmait ainsi Renato Miracco, commissaire de l’exposition,
lors de la conférence de presse inaugurale. Et d’ajouter dans le catalogue de
l’exposition : « nous avons cherché à retrouver ces flux
de connaissance et d’influences qui font certainement de lui, au-delà de la
question de son appartenance à l’impressionnisme, l’une des personnalités
majeures de l’art italien du XIXe siècle ».
Le
parcours, qui réunit quelque 180 tableaux (sur les plus de 1000 documentés) et
25 œuvres sur papier de l’artiste, s’efforce de démontrer cette
position de premier plan, et bien souvent il y parvient. Présentant
principalement des œuvres du Musée communal de Barletta (bénéficiaire de
l’importante donation faite par l’épouse de l’artiste), auxquelles sont
venus s’ajouter des prêts de musées et particuliers (essentiellement
italiens), il explore en neuf sections les grands thèmes traités par le
peintre : le paysage méridional, le voyage, Paris et Londres, l’élégance
mondaine, la femme moderne, le japonisme.
Cette
visite permet d’appréhender la variété d’une production trop souvent
cantonnée à la seule description de la vie mondaine. En faisant la part belle
au paysage, notamment dans la phase initiale de l’artiste, elle révèle par
ailleurs un De Nittis inattendu, interprète inspiré d’une nature dont il ne
cessa de célébrer, dans ses toiles comme dans ses Carnets3, la mouvante
beauté.
“Je
connais toutes les couleurs, tous les secrets de l’air et du ciel”
Issu
d’une famille de riches propriétaires terriens, le jeune Giuseppe De Nittis
montre une prédisposition précoce pour la peinture, mais son tempérament indépendant
et frondeur l’entraîne bien vite hors des voies convenues. En 1863, il est
ainsi prématurément renvoyé de l’Académie des beaux-arts de Naples, dont
il refuse l’enseignement conventionnel, et met à profit sa liberté retrouvée
pour peindre d’après nature. Naples est alors l’un des centres les plus
actifs pour le paysage de plein air. C’est là que se réunissent dès le début
du siècle les peintres de « L’école de Pausilippe », rénovateurs
de la tradition de la veduta, puis, dans la deuxième moitié du XIXe, ceux de
l’école de Resina (ou, comme l’appellera Domenico Morelli, la « République de
Portici »), dont De Nittis fut, avec Frederico Rossano ou Marco de
Gregorio, l’un des représentants.
« Chaque
matin, raconte l’artiste dans ses Carnets, je
sortais de chez moi pour aller chercher mes amis peintres Rossano et Marco de
Gregorio, beaucoup plus âgés que moi. […].Quelle belle période !
Il y avait tant de liberté ! Et la mer, le vaste ciel et les horizons
infinis ! Au loin, les îles d’Ischia et Procida ; Sorrente et
Castelmare nimbées dans une brume rosée qui, petit à petit, était dissoute
par le soleil. […] Certaines fois, heureux, je restais sous des averses
imprévues. Car, croyez-moi, l’atmosphère, moi, je la connais bien, je l’ai
peinte tant de fois. Je connais toutes les couleurs, tous les secrets de l’air
et du ciel dans leur essence intime ».
En
témoignent les nombreux petits panneaux et toiles réunis en début de parcours :
fermes méridionales (La masseria I et II, Milan, Courtesy Fondazione Antonio
Piceni) sur fond de ciel bleu, ruines isolées dans l’aride campagne des
Pouilles (Ruines dans les Pouilles, Milan, Courtesy Fondazione Antonio Piceni),
jeux de reflets sur le golfe de Naples, routes blanches de poussière aveuglées
par le brûlant soleil du Mezzogiorno (La route sous le soleil, Milan, Courtesy
Fondazione Antonio Piceni)… Ces études rapidement brossées, d’une liberté
de traitement sans équivalent dans l’œuvre de De Nittis, justifient à elles
seules la visite de l’exposition. Privilégiant les effets atmosphériques aux
motifs pittoresques, les empâtements de couleurs à la précision du dessin,
ces petites huiles constituent parfois des morceaux de peinture pure, telle
cette série de vues du Vésuve. Exécutées en 1871-1872, alors que l’artiste
s’impose sur la scène artistique parisienne (le succès de La Route de Naples
à Brindisi, en 1871, scelle sa collaboration avec le marchand et galeriste
Goupil), elles font l’objet d’une section à part. Provenant des Civiche
Raccolte d’arte de Milan, du Palazzo Pitti à Florence et de collections privées,
douze d’entre elles (sur les plus de 70 connues) sont pour la première fois
confrontées. Unique sujet du tableau, dont elles envahissent la composition,
les pentes du Vésuve (ill. 4) deviennent le prétexte à des variations colorées
proches de l’abstraction (Impressions du Vésuve, Milan, Civica Galleria d’arte
moderna).
La
recherche d’un compromis
Mais cette simplification formelle n’est pas du goût de Goupil, qui cherche à imposer à l’artiste une production plus commerciale, c’est-à-dire des paysages « aboutis » et animés de figures, à la saveur pittoresque. “Votre Lave du Vésuve, s’étonne le marchand dans une lettre du 27 juillet 1872, est un tableau qui devrait être le plus réaliste possible; mais cette masse noire qui aurait pu devenir intéressante si vous l’aviez animé de personnages résulte au contraire monotone et peu parlante. [...] Quant à votre Golfe de Naples, dans lequel le ciel et l’eau se confondent, il s’agit quasiment d’une étude; l’œuvre n’a pas assez l’apparence d’un tableau”. La Descente du Vésuve par des touristes (1872, collection privée), « veduta » où la figure humaine opère un retour en force, et où la touche n’a plus rien d’ébauchée, montre que ces pressions n’étaient pas sans effets... La production du peintre semble dès lors animée d’une continuelle recherche de compromis entre exigences marchandes et liberté créatrice. La suite du parcours en offre la démonstration. Correspondant aux années parisiennes et londoniennes de l’artiste – De Nittis s’installe définitivement à Paris en 1871, et effectue à partir de 1874 de fréquents séjours à Londres –, elle alterne scènes de la vie mondaine au charme convenu et paysages enlevés, d’une facture plus libre.
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5. Giuseppe de Nittis |
6. Giuseppe de Nittis |
La
rencontre de l’artiste avec les impressionnistes, et en particulier avec
Caillebotte, qui l’invite à participer à la première exposition des
« Intransigeants » (Monet, Renoir, Sysley, Pissarro, Degas...) chez Nadar en
1874, et avec Manet, qui lui offre en 1870 l’une de ses premières œuvres de
plein air (Au Jardin), stimule chez De Nittis l’étude sur le motif et la quête
de nouvelles solutions plastiques. Bien que souvent retouchées en atelier, ses
vues urbaines des années 1874-1880 montrent un intérêt marqué pour les
recherches impressionnistes – étude des effets atmosphériques, cadrage
audacieux, proche de la photographie... Mais leur vivacité et leur fluidité
leur confèrent une singularité indéniable, particulièrement manifeste dans
ses « portraits » de places (Place des pyramides II, 1885, Milan, Civica
Galleria d’arte moderna ; Trafalgar square, collection Sacerdoti ; Buckingham
Palace, collection privée, ill. 5), ses vues de ponts (ill.
6) ou ses paysages hivernaux (Promenade en
traîneau, Barletta, Museo De Nittis, ill. 7).
Habiles
mais plus conventionnelles sont en revanche ses représentations de la grande
bourgeoisie citadine (Au bois de Boulogne, 1873, Milan, Courtesy Fondazione
Antonio Piceni ; Le Salon de la princesse Mathilde, 1883, Barletta, Museo De
Nittis, ill. 8). Chroniqueur à succès de l’élégance mondaine, De Nittis devient
– à l’image de ses compatriotes émigrés à Paris Boldini et Zandomeneghi
– l’interprète virtuose “d’une peinture facile, en vogue, aux couleurs
chatoyantes, mais plus liée aux exigences du marché qu’à une sérieuse
recherche picturale”4. Là encore il faut cependant se garder de trop généraliser.
L’exposition est en effet riche en toiles qui échappent par leur qualité à
ce jugement sévère, en particulier des scènes intimistes à la palette éblouissante,
telle cette étude de jeune femme croquée de dos Dans l’atelier du peintre (Montecacini,
Bottega d’arte) , ou cette Dame sur un divan rouge (collection privée,
ill. 9), se découpant
telle une ombre chinoise sur un paravent japonisant. Certains portraits feminins
vont également au-delà de la grâce étudiée du portrait mondain. Ainsi des
œuvre tardives, qui semblent s’affranchir des règles du genre au profit du
seul rendu plastique. Les couleurs gagnent en intensité et en luminosité, les
plans se surperposent et les contours perdent de leur netteté, comme dans cette
suprenante Femme au chat noir (Barletta, Museo De Nittis) où le chaton n’est
plus qu’une tâche noire sans relief, et l’arrière-plan une succession de
bandes colorées en aplat.
Le
splendide Déjeuner au jardin (Barletta, Museo De Nittis, ill. 10) clôt cette incursion
dans la carrière trop vite interrompue du peintre. De Nittis meurt en effet à
38 ans d’une hémorragie cérébrale, laissant un œuvre alors encensé par la
critique. Cette exposition devrait contribuer à en nuancer la perception, malgré
un catalogue un peu décevant. Celui-ci fait en effet la part belle aux textes généraux
au détriment des œuvres, peu voire pas du tout commentées.
Eva
Bensard
(mis
en ligne le 10 janvier 2005)
1.
Giuseppe
De Nittis, peintures: 1864-1884, Milan, Palazzo della Permanente, 11 avril -
27
mai 1990 / Bari, Pinacothèque provinciale, 2 juin-29 septembre 1990, Catalogue
Artificio.
2. L’exposition est présentée à Rome jusqu’au 27 février 2005.
Elle ira ensuite à Milan, à la Fondation Mazzotta, du 17 mars au 12 juin 2005.
3. G. De Nittis, Notes et souvenirs du peintre
Joseph De Nittis, Paris 1895; Taccuino (Carnets)1870-1874, Bari 1964.
4. Sandra Costa et Thierry Dufrêne, La Peinture
italienne des XIXe et Xxe siècles, Puf, Paris 1999, p. 39.
De
Nittis, impressionnista italiano, Rome, Cloître du Bramante, jusqu’au 27 février
(tel. +39 06 6880 90 35, www.chiostrodelbramante.it) ; Milan, Fondation Mazzotta,
du 17 mars au 12 juin 2005 (tel. +39 02 87 81 97, www.mazzotta.it).
Commissariat:
Renato Miracco.
Catalogue:
Renato Miracco, Antonio Paolucci, Raffaele De Grada, Christine Farese Sperken,
Maria Grazia Piceni, Piero Dini, Manuela Moscatiello, Emanuela Angiuli, Giuseppe
Berta, 262 p., ed. Mazzotta, 42 euros. ISBN 88-202-1719-8.
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