La
splendide pinacothèque de Bologne accueillait jusqu’au 13 février dernier une
exposition, disons-le d’emblée, relativement ignorée par la critique et les
spécialistes. Son titre – d’une typologie désormais « classique »
(le récurrent « De … à … ») – présage pourtant un bel éventail
d’œuvres vénitiennes.
L’initiative est très
significative puisqu’elle naît d’une collaboration décennale entre les
institutions émiliennes et serbes, cadres d’échanges entre les intellectuels
des deux côtés de l’Adriatique. Le catalogue en revanche – trop générique
pour une telle collection – n’est pas à la hauteur de l’important
patrimoine présenté ici. Par ailleurs, il aurait été préférable
d’entreprendre une publication complète des peintures italiennes conservées
à Belgrade, si l’on considère le nombre peu élevé de ces œuvres. Le petit
guide, comme le précisent les auteurs des articles d’introduction, constitue
une sorte de résumé du récent catalogue du musée – fruit de cette
collaboration inter-Adriatique évoquée précédemment1.
Les œuvres exposées sont pour certaines déjà connues des spécialistes. A commencer par les superbes panneaux représentant la Nativité : le premier, peint par Lorenzo Veneziano (ill. 1) semble s’inspirer du panneau voisin, attribué quant à lui à Paolo Veneziano (ill. 2). Le schéma pyramidal se répète presque parfaitement. Même s’ils sont rapprochés, on aurait préféré une confrontation plus directe entre ces deux chefs d’œuvre vénitiens du XIVe siècle, car on note que le panneau du plus vieux des Veneziano (Paolo), assez dégradé, manifeste encore des influences tardo-byzantines, tandis que son descendant agence des figures moins stéréotypées, bien plus monumentales et plastiques.
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1. Lorenzo Veneziano |
2. Paolo Veneziano |
Carpaccio ouvre la seconde section de l’exposition. Les deux panneaux, issus d’un polyptyque qu’il faut encore identifier, représentent Saint Sébastien et Saint Roch (. Leur datation semble acceptable, même s’il faut souligner que leur facture parait bien différente. Le Saint Sébastien date sans doute de la fin de la carrière de l’artiste et non pas de l’époque du cycle de Santo Stefano (ill. 3) en partie exposé dans l’exposition dossier Carpaccio. Pittore di storie, qui se tient actuellement à Venise). Comme le relève Humfrey (1991), le panneau du Saint Sébastien présente plus d’analogies iconographiques avec son homologue au sein du Polyptyque de Santa Fosca, démantelé (entre Zagreb, Bergame et Venise). De fait, il est vraisemblable de supposer qu’il s’agit là d’œuvres d’atelier. On y retrouve les motifs « classiques » du répertoire vénitien de la fin du XVe siècle que Giovanni Bellini et ses suiveurs avaient élaboré. Ces deux panneaux s’ajoutent au nombre assez significatif de tableaux exécutés par Carpaccio et ses collaborateurs, à la fin de sa carrière, pour les possessions dalmates de la République vénitienne.
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3. Vittore Carpaccio |
Plus tardive, la copie (ou réplique)
du Portrait de Christine du Danemark par Titien (huile sur toile, 110 x
En dehors de ces beaux tableaux vénitiens, l’exposition présente
d’intéressantes œuvres de l’école
émilienne-romagnole.
Même si la peinture toscane est quasi absente de ce beau panorama,
il convient de souligner la qualité du tondo attribué à un certain Cianfanini.
La Madone à l’enfant entourés d’anges (ill. 4) possède une grande force
plastique et dénote une réelle maîtrise technique, proche de celle de Lorenzo
di Credi. Son iconographie apparaît en outre conforme à celle du Repos
durant la fuite en Egypte.
Une vaste section de l’exposition est consacrée à la peinture vénitienne
entre la fin du XVIe et le XVIIIe siècles. Une importante toile de Tintoret en
marque le début. La Madone à l’enfant et un sénateur (ill. 4), provenant des
collections Rothschild, puis Contini Bonacossi, comme l’écrit l’auteur de
la notice, est : « en général attribuée au maître vénitien,
mais avec quelques désaccords quant à une totale autographie ». S’il
est vrai que l’autographie et la datation (1560 environ) peuvent poser problème,
la qualité de l’œuvre ne fait aucun doute. La typologie de la madone se
rapproche de celle des Vierges de
tradition maniériste romaine des années précédentes – avant tout par sa
facture, moins par son iconographie dérivée des exemples titianesques. Par
ailleurs, les détails tels que le visage (presque flamand, à la manière de
Sustris) ou les tissus (la facture du vêtement de la Vierge est en revanche
typique du Tintoret) ou encore le col de la chemise du sénateur si délicatement
exécuté, donnent un caractère relativement polymorphe à cette œuvre. A ces
considérations d’ordre stylistique, le grand tondo pose certains problèmes
relatifs à son iconographie. A première vue, cette composition semble assez récurrente.
Le format circulaire quant à lui se révèle plutôt rare à Venise – si l’on exclut bien entendu les toiles
ornant les plafonds à caissons. Et même s’il ne nous a pas été possible de
vérifier son originalité, l’étude de la composition semble la confirmer :
la ligne du dos de la Vierge épouse merveilleusement la courbe du tableau,
tandis qu’au centre géométrique de la toile se situe l’enfant bénissant
l’adorateur. Ce dernier adopte une pause à la fois solennelle et dévouée
envers la figure emblématique de la Vierge ; une dévotion qui prend une
autre dimension dès lors que le sénateur tient un bâton de pèlerin. Cet
attribut est à peine masqué par le piédestal et semble marquer le parcours
spirituel du patricien – parcours que metaphorise le vaste paysage désertique
présent à l’arrière plan.
L’exposition a la particularité de présenter plusieurs œuvres
du XVIIe siècle vénitien, encore trop peu étudié aujourd’hui. Ces tableaux
proviennent pour la plupart de la collection de Berthold Lippay, peintre
d’origine slovaque qui effectua une série d’envois depuis Venise où résidait
à la fin du XIXe siècle. On trouve ainsi un Felice Brusasorci, manifestement
inspiré des modèles bassanesques, ou encore un superbe Mercure tenant le
caducée de Carpioni (1660-70 environ).
Une section entière est consacrée à la peinture de genre.
Cependant, celle-ci s’ouvre sur deux œuvres à thématique religieuse :
un Christ au Jardin des oliviers et un Moïse faisant surgir l’eau
de
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6. Antonio Canaletto |
Cette section est complétée par de beaux exemples de vedute
attribuées à Guardi, Marieschi ou Canaletto (ill. 6), mais c’est la toile de Magnasco
qui retiendra l’attention. Il y reformule le paysage à la manière de Muziano.
Une curieuse mais très bien venue section consacrée aux peintres
étrangers « italianisés » offre de belles œuvres du XVIIe siècle.
A commencer par le David tenant la tête de Goliath, de
Tout comme Lionello Puppi qui, au sein du catalogue de l’exposition, souligne que « ce n’est pas la première fois qu’une collection (…) reste presque inédite »4, nous espérons que cet ensemble – qui ne se limite pas à ce groupe de 51 œuvres5 – puisse susciter l’intérêt des spécialistes, notamment afin d’approfondir les interrogations ici esquissées.
Christophe Brouard
(mise en ligne le 16 février 2005)
1.
Rosa D’Amico souligne la nature exemplaire du travail effectué avec
l’institution serbe durant l’élaboration du catalogue, entre 2000 et
2003, et insiste à juste raison – comme le fera à son tour Lionello
Puppi dans la préface – sur la nécessité de faire connaître au public
ces œuvres italiennes restées dans l’oubli.
2.
La version la plus documentée (présente sur l’Inventaire de la
Collection de Marie de Hongrie, en 1556) fut détruite durant l’incendie
du Prado en 1604. Une deuxième version, copie signée par Michiel Coxie,
datée de 1545, se trouve actuellement à Oberlin au sein de l’Allen
Memorial Art Museum.
3.
Une autre version de cette œuvre se trouve à Sarasota, au Ringling Museum.
4.
L. Puppi, Prefazione, p. 12.
5.
Le Catalogue du musée, récemment publié, présente des œuvres de
Girolamo da Treviso (une des trois versions de l’Adoration des
bergers, I. Str 1197, inspirée des modèles raphaellesques) mais aussi
une version du Christ mort soutenu par les anges (I. Str 74) de
Francesco Bassano ou une Vierge à l’enfant, attribuée à un
suiveur de Giovanni Bellini, défini ici comme « Peintre adriatique ».
Bologna, Pinacoteca Nazionale, exposition terminée depuis le 13 février 2005
Da
Carpaccio a Canaletto. Tesori d’arte italiana dal Museo Nazionale di
Belgrado. Catalogue de l’exposition,Tatjana Bošnjak et Rosa D’Amico
(dir.), ed. Marsilio, Venezia, 2004, 8
€, ISBN : 8-831-78634-2
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