Le symbolisme polonais
Rennes, Musée des Beaux-Arts, terminée le 8 janvier 2005 (présentée ensuite à Cleveland).

L’exposition qui vient de s’ouvrir au Musée des Beaux-Arts de Rennes est non seulement l’une des plus belles offertes au public en 2004 mais probablement aussi la manifestation artistique majeure de la saison polonaise (Nova Polska) en France ; si l’on doit s’en féliciter par ce qu’elle révèle de la vitalité et du courage des musées de province, on peut aussi en être surpris. A l’exception de l’exposition Mehoffer au Musée d’Orsay, intéressante mais modeste, les grands établissements parisiens n’ont, une fois de plus, pas été en mesure d’organiser un événement novateur significatif sur le plan scientifique consacré à l’art étranger ; la plupart des expositions d’art non français à Paris sont en effet des reprises clefs en main, et souvent avec une transposition scénographique désinvolte (le cas désastreux de Böcklin au Musée d’Orsay en 2001), d’événements produits hors de nos frontières sans intervention d’historiens français. Il est vrai que les conservateurs parisiens se voient contraints à des tâches administratives écrasantes et qu’ils répugnent néanmoins à faire appel aux chercheurs et spécialistes extérieurs à l’institution. Francis Ribemont, directeur du Musée de Rennes et son homologue de Poznan ne semblent pas souffrir de ce genre de blocage et c’est donc une collaboration exemplaire et une équipe scientifique bilatérale de haut niveau (alliant musées et universités, en particulier Rennes II) qui ont présidé à l’organisation de cette présentation passionnante.
Après le Symbolisme russe à Bordeaux et le Symbolisme idéaliste français (Les Peintres de l’âme) au Pavillon des arts à Paris (2000), c’est ainsi un nouveau pan méconnu de l’époque symboliste qui se trouve dévoilé. Il faut dire tout de suite que les multiples découvertes que propose cette présentation bénéficient d’un accrochage parfait ; les œuvres sont suspendues à une hauteur normale (et non pas au ras du plancher comme on en a l’habitude regrettable depuis quelques années) et chacune d’entre elles, chose rarissime, est accompagnée d’un cartel analytique et biographique, travail considérable et essentiel qu’il faut saluer. Il est difficile de ne pas évoquer le parcours de l’exposition tant il est raisonné et cohérent.
L’Ordre règne à Varsovie, gravure de Rops, inaugure la première salle et situe d’emblée la Pologne, c’est à dire ce « nulle part » invoqué par Jarry dans son Ubu roi. C’est ici une manière de rappeler la condition de ces artistes, privés de leur patrie depuis son partage entre l’Autriche, la Prusse et la Russie, occupation rendue plus insoutenable encore après l’échec de l’insurrection de 1863. L’Etoile tombante de Pruszkowski vient comme une métaphore poétique de cette nation bafouée dont la nostalgie tient une place centrale dans l’inspiration des artistes. Une série d’aquarelles de Deskur mettant en scène le Sphinx introduit la thématique symboliste et l’on a ainsi une synthèse du contexte polonais : la conjonction de préoccupations métaphysiques communes au symbolisme international avec une mythologie propre à l’histoire douloureuse de la Pologne.
1. Waclaw Szymanowski
Le roi des Aulnes
Bronze - 44,5 x 77 x 43,5 cm
Plock, Musée Mazovien
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Comme pour planter le décor du « drame » qui va se jouer, les salles suivantes convoquent la nature. C’est un paysage habité par les légendes comme par la psychologie des artistes qui apparaît. Les éléments, la mythologie et, toujours, la présence de l’histoire se conjuguent ; le rocher est un Druide pétrifié (Wyczolkowski), les nuages semblent lourds de menaces (Ruszczyc et Krzyzanowski), l’envol des grues de Chelmonski paraît un ballet de fantômes et Le Roi des Aulnes (bronze de Szymanovski, ill. 1) a l’air de fuir vers l’étendue bleue de La Vistule de Mehoffer. Le paysage est décliné, diurne et nocturne. Glaciers, étendues de givre et arbres tortueux, bien que peints de jour, paraissent irréels tandis que la nuit ajoute encore au mystère des éléments. La Lune de Gwozdecki fascine par son halo rougeoyant et des scènes urbaines révèlent une poétique de la ville dont les lumières civilisées ne parviennent pas à chasser inquiétudes et papillons de nuit. Un éclairage tamisé et une couleur des murs subtile rendent ces salles particulièrement saisissantes.
2. Felix Wygrzywalski
Autoportrait
Pastel - 75 x 84,3 cm
Plock, Musée Mazovien
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Mais la nature se fait aussi correspondance de l’âme : mélancolie, épouvante, portraits de femmes refermées sur elles-mêmes cohabitent avec les sculptures désespérées de Laszczka tandis que l’Autoportrait monumental de Feliks Wygrzywalski (ill. 2), tête au regard pénétrant et aux ailes noires, fixe le spectateur. Ici et là, on constate des réminiscences occidentales : La Maison la nuit de Betley pourrait être belge tandis que le rouge du Cimetière italien de Chmielowski est tout böcklinien ; cependant, dans toutes ces œuvres on constate la synthèse entre le motif et une forte picturalité.
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Le célèbre Tourbillon de sable de Malczewski (ill. 3), accroché à mi-étage, introduit au second niveau. Malgré une architecture plus ingrate qu’au rez-de-chaussée (l’affreuse rampe de l’escalier et les murs d’un blanc trop cru), les salles suivantes impressionnent par la qualité et le nombre des prêts obtenus. L’influence du Symbolisme occidental s’affirme (plusieurs œuvres inspirées par L’Île des morts) en particulier à travers la présence de la littérature belge (Affiche pour Maeterlinck, Portraits de Verhaeren). Toutefois, une série de portraits et d’autoportraits d’artistes rappelle l’enracinement historique de l’inspiration polonaise. On retrouve Malczewski avec une importante suite d’œuvres, toujours aussi déconcertantes. Parmi celles-ci, on peut préférer les huiles légères et enlevées de facture, dont le dessin semble presque esquissé aux peintures plus immobiles et somnanbuliques. L’autoportrait en coiffure lakoute confirme l’obsession historiciste du peintre. Tandis qu’Okum fait dormir des Philistins pendant qu’un violoniste chante sa muse (thématique constante de l’idéalisme confronté à l’indifférence des « mufles »), deux affiches permettent d’insister sur l’influence belge : celle d’Axentowiz rappelle évidemment Khnoppf et la suivante (Fabianski) Xavier Mellery par la monumentalité de la figure et le fond d’or. Une suite d’œuvres en noir complète ce passage avec des lavis d’encre de Jakimowicz : technique époustouflante au service de visions que l’on n’oublie pas : Le Pressentiment par exemple, dessiné à l’encre de Chine sur papier photographique.
Deux salles sont consacrées aux très grands formats. Des projets de décors et de vitraux comme les superbes Génies de la nation de Mehoffer sont présentés comme redevables de l’influence du japonisme. Ceci laisse un peu perplexe. A l’exception d’une œuvre au format caractéristique (La Madone de Wyspianski), on a plus l’impression de réminiscences traditionnelles polonaises et de motifs liés à la culture populaire que de la présence de l’Empire du soleil levant. Mais l’ensemble est remarquable d’ampleur. Une salle entière est réservée au « monde étrange » de Woftkiewicz : gravures au trait névrotique et temperas sur toile ; à noter une Croisade des enfants, tourmentée et goyesque (quel ciel !) inspirée par Marcel Schwob.
4. Wojciech Weiss
Coucher de soleil flamboyant, 1899-1902
Huile sur toile - 61 x 81 cm
Poznań, Musée National |
Une des grandes découvertes du public français sera sans doute l’œuvre de Wojciech Weiss, abondamment représentée dans la salle suivante, placée sous le patronage de la philosophie de « L’âme nue » de Przybyszewski, écrivain et théoricien proche de Munch et dont l’influence sur l’ensemble du symbolisme polonais fut considérable. Plus encore que Le Mélancolique ou que les pourtant très frappantes aquatintes Suicide et La Morgue (peinte à Paris en 1900), le Tournesol défleuri, véritable « vanité » de Weiss révèle un artiste de premier plan. Morceau de peinture autant que d’inspiration poétique, l’œuvre constitue à elle seule, s’il le fallait, une raison de voir l’exposition. Deux œuvres de Biegas complètent cette salle et l’on doit souligner la place importante faite à la sculpture dans l’exposition (malgré quelques fontes récentes) ; on regrette d’autant plus la pauvreté des collections française en la matière et particulièrement celle du Musée d’Orsay dont les collections de sculpture étrangère sont bien limitées.
5. Biegas Boleslaw
Chopin, 1902
Bronze - 148 x 90 x 40 cm
Paris, Galerie Elstir |
La dernière section de l’exposition (redescente au rez-de chaussée) permet de retrouver et Weiss et Biegas dans une évocation de l’expressionnisme latent qui hante davantage le symbolisme polonais à mesure que l’on avance dans le temps. La Jalousie de Munch rappelle les liens du peintre norvégien avec la Pologne (un des personnages n’est autre que Przybyszewski lui-même) et le Coucher de soleil flamboyant de Weiss (ill. 4) confirme cette proximité. Les sculptures de Biegas (Le Rêve de Dieu, L’Avenir et l’admirable Chopin - ill. 5) dialoguent avec les gravures étranges de Jasinski (dont l’Autoportrait à la chenille qui pourrait être un portrait de Huysmans ! ) et de Brandel, que nous avions déjà remarqué à Quimper l’été dernier. Dans un dernier élan, l’exposition se termine par la perspective des avant-gardes avec l’étonnant Souffle (ill. 6) de Dunikowski (1914) et, encore une fois, les créations audacieuses de Biegas : Le Monde, Le Sphinx, L’Enigme, œuvres empreintes de primitivisme totémique. C’est pourtant le Loisir du Vampire de Biegas, peint durant la Première Guerre mondiale, qui clôt l’exposition et cette figure de monstre s’apprêtant à dévorer sa victime doit probablement faire songer non seulement au carnage européen mais aussi aux tourments qui allaient secouer l’histoire de l’art au XXe siècle.
6. Xawery Dunikowski
Le souffle, 1904
Cuivre sur bois - 127 x 118,5 x 94 cm
Varsovie, Musé National |
Accompagnée de vitrines présentant une riche documentation d’époque (livres, revues etc..), admirablement organisée, l’exposition permet de découvrir le symbolisme polonais dans sa singularité et à travers le foisonnement de ses talents ; elle permet aussi de le situer non seulement dans le contexte européen mais encore par rapport à la naissance des Avant-Gardes en écartant bien des clichés ; la richesse du catalogue (aux reproductions malheureusement saturées de noir) constitue un acquis scientifique indéniable qui, malgré l’absence regrettable de notices d’œuvres pourtant écrites et présentes dans l’exposition, tiendra désormais une place majeure dans la bibliographie.
Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 15 novembre 2004)
Le Symbolisme polonais, catalogue de l’exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Rennes (l'exposition a eu lieu du 15 octobre 2004 au 8 janvier 2005). Coédition Somogy et Musée des Beaux-Arts de Rennes, 256 pages, 280 illustrations, publié sous la direction de Francis Ribemont et d’un commissariat scientifique dirigé par Xavier Deryng et Maria Golab (textes et notices biographiques de Xavier Deryng, Maria Golab, Michael Gibson, Irena Kossowska, Danuta Knysz-Tomaszwska, Anna Krol, Andrzej Pienkos, Francis Ribemont, Wojciech Suchocki, Andrzej Turowski). ISBN 2-85056-773-6. 50 euros.

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