La querelle du coloris en France à la fin du XVIIe siècle ne fut ni la première, ni la dernière confrontation entre les partisans du dessin et ceux de la couleur, mais elle fut peut-être la plus théorisée. L'exposition du Musée des Beaux-Arts d'Arras1, avec sa présentation claire et son catalogue, tente de faire le point sur cette question qui, il faut l'avouer, n'est pas toujours simple à appréhender dans toutes ses composantes, même si elle a fait l'objet de nombreux travaux plus ou moins récents2.
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1. Guido Reni |
Le texte de Thomas Puttfarken évoque la première de ces discussions théoriques, qui eut lieu en Italie dans la seconde moitié du XVIe siècle et se résume essentiellement en une confrontation entre les Vénitiens et les Florentins. Elle a son importance car Titien, considéré comme le champion de la couleur (par les théoriciens, car il ne semble pas que lui-même se sentît directement concerné par cette querelle), fut aussi un siècle plus tard l'un des peintres pris comme exemple de la perfection de la peinture par les partisans du coloris. Naturellement, l'exposition s'ouvre donc par un tableau de Titien, La Vierge à l'Enfant avec sainte Agnès et saint Jean-Baptiste (Dijon, cat. 4), qui fut le sujet de Philippe de Champaigne dans une conférence à l'Académie en 1671 qui lança la querelle. A ce Titien, s'ajoutent un Rubens et deux Poussin, posant d'entrée les protagonistes bien involontaires de ce débat. Comme pour désamorcer d'entrée celui-ci, l'Union du dessin et de la couleur (ill. 1, cat. 1)3 de Guido Reni les accompagne.
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2. Charles Le Brun |
3. Nicolas de Largillierre |
Soulignons la qualité de la présentation, sur un fond bleu profond qui met parfaitement en valeur les tableaux. Les enregistrements des textes de l'époque forment en revanche une ambiance sonore désagréable qui perturbe grandement le plaisir pris à la visite. Les tableaux sont pour l'essentiel bien connus mais leur réunion et leur juxtaposition en un ordre pensé dans l'optique de la démonstration permet de les voir sous un jour différent. Pour ne prendre qu'un exemple, la mise côte à côte des différentes interprétations du Christ sur le chemin du calvaire et de l'Entrée du Christ à Jérusalem par Lebrun (ill. 2, cat. 21)4, Largillierre (ill. 3, cat. 22)5 ou Pierre Mignard donne au visiteur les éléments visuels nécessaires pour comprendre les traductions esthétiques de théories complexes. Celui qui croyait avoir compris est cependant immédiatement déstabilisé par la présence de l'extraordinaire Chute des anges rebelles de Lebrun (ill. 4, cat. 7)6 qui doit davantage à Rubens qu'à Poussin et relativise l'importance des oppositions entre tenants de la couleur et partisans du dessin.
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4. Charles Le Brun |
Si
les notices du catalogue sont peut-être un peu courtes, elles ont le mérite de
se concentrer sur le sujet et de replacer les tableaux exposés dans leur
perspective historique.
L'essai d'Alexis Merle du Bourg sur la collection du duc de Richelieu (le neveu
du Cardinal) montre que la querelle ne fut pas toujours aussi feutrée que les
débats académiques peuvent le laisser supposer. Le duc après avoir vendu au
roi sa collection de Poussin (sans doute pour éponger une dette de jeu), porta
son dévolu sur Rubens, soit par évolution de son goût, soit par spéculation,
en tout cas sous l'influence de Roger de Piles. Au cœur de la querelle, la
collection du duc fut l'occasion d'une guerre des libelles d'une grande
violence, lancée par les rubénistes, et que l'auteur détaille dans son essai.
Les autres textes du catalogue, dus à Matthieu Gilles, René Démoris, Nicolas Milovanovic,
Jérôme Delaplanche et Emmanuelle Delapierre présentent de manière
synthétique les arguments des forces en présence, et le rôle des différents
acteurs, qu'ils soient théoriciens (Roger de Piles, André Félibien...),
artistes (Philippe de Champaigne, Antoine Coypel, Charles de la
Fosse,...) ou
commanditaires (Colbert, Hardouin-Mansart,...).
A peine plus d'un siècle après la fin de la querelle au bénéfice des rubénistes, une nouvelle polémique aura lieu entre les partisans d'Ingres et ceux de Delacroix, largement au corps défendant de ces artistes. Si ces débats semblent de nos jours bien dépassés (on peut aimer au même titre Rubens et Poussin, Ingres et Delacroix), leur prise en compte est essentielle pour une bonne compréhension de la peinture française et de ses enjeux.
Didier Rykner
(mis en ligne le 23 avril 2004)
1.
L'exposition a été élaborée en collaboration avec le Musée Départemental
d'Art Ancien et Contemporain à Epinal, où elle sera présentée du 3 juillet
au 27 septembre 2004.
2. Notamment les textes de Bernard Teyssèdre, dont Roger
de Piles et les débats sur le coloris au siècle de Louis XIV, Paris,
Bibliothèque des Arts, 1965. Plus récemment : Thomas Puttfarken, Roger de
Piles' theory of art, New Haven et Londres, 1985.
3. Huile sur toile. Diamètre : 121 cm.
4. Huile sur toile. 153 x 214 cm
5. Huile sur toile. 131 x 163 cm.
6. Huile sur toile. 162 x 129 cm.
Arras, Musée des Beaux-Arts. Exposition terminée le 14 juin 2004
Epinal, Musée départemental d'Art ancien et contemporain. Exposition terminée
le 27
septembre 2004.
Commissariat
général :
Emmanuelle Delapierre, conservateur
au Musée des Beaux-Arts d'Arras,
Matthieu Gilles, conservateur
du musée départemental d'art ancien et contemporain d'Epinal,
Hélène Portiglia, conservateur
en chef du Musée des Beaux-Arts d'Arras.
Catalogue
Rubens contre Poussin. La querelle du coloris dans la peinture française à
la fin du XVIIIe siècle , Editions
Ludion, 195 p., 35 € (édition brochée), 45 € (édition reliée). ISBN 90-55444-491-X.
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