Rubens

 

   Il fut un temps où les grandes expositions d'art ancien avaient lieu à Paris au Grand Palais. Celle montrée à Lille y aurait eu parfaitement sa place. Aujourd'hui, les musées de Province rivalisent avec la capitale, et la dépassent souvent. Il faut s'en réjouir et saluer cette décentralisation intelligente, qui n'a d'ailleurs rien à voir avec celle que met en place le Ministre de la Culture.
   Avec plus de 110 peintures et 40 dessins, avec 10 tapisseries, l'exposition Rubens est un incontestable événement. Le choix des œuvres est remarquable. Malgré l'absence de maints tableaux connus, le génie de l'artiste est partout éclatant.
   Le Louvre n’a que peu prêté mais les musées français, qui conservent environ 120 tableaux de Rubens, ont été fortement mis à contribution. D’importants musées européens et américains, ainsi que des collections privées ont également prêté généreusement permettant au public français de faire des découvertes que le choix convenu de tableaux parisiens aurait rendu moins nombreuses.

Pierre Paul Rubens - Adam et Eve - Anvers, Rubenshuis - Photo service de presse                                             Pierre Paul Rubens - Portrait de Maria Serra Pallavicini ou de Caterina Grimaldi - Huile sur toile - Kingston Lacy, The National Trust - Photo service de presse

1. Pierre Paul Rubens
Adam et Eve
Anvers, Rubenshuis

2. Pierre Paul Rubens
Portrait de Maria Serra Pallavicini (?)
(
ou Caterina Grimaldi)
KIngston Lacy, The National Trust

   La première section donne l'occasion de voir Rubens avant Rubens, lorsqu'il était encore marqué par son maître Otto van Veen. C'est notamment le cas du grand Adam et Eve (ill. 1, cat. 4). Les influences sur l’artiste sont cependant multiples (peinture vénitienne, Giorgione parmi d'autres, visible dans son Autoportrait en compagnie d'amis1, cat. 9). Mais l’artiste baroque est déjà présent dans deux tableaux, la Lamentation de la galerie Borghese (cat. 6) qui montre que Rubens a regardé Annibale Carrache, et la Chute de Phaëton du Metropolitan Museum (cat. 13), ensemble de corps d'hommes et de chevaux emmêlés qui rappelle Tintoret et Michel-Ange tout en possédant déjà la fougue du grand art baroque.
   Tous les aspects de Rubens sont abordés : le décorateur, à partir d’esquisses comme les projets pour la Torre de la Parada (Musée Bonnat2 et Bruxelles), celui illustrant la Naissance de la Voie Lactée (ill. 3, cat. 94) étant accompagné du tableau définitif (ill. 4, cat. 95), le peintre de portrait (La marquise Maria Serra3, ill. 2, cat. 14) et de paysages (celui avec un château fort4 - cat. 77 - anticipant le genre de la fête galante célébré parallèlement à Valenciennes). La peinture d’histoire, mythologique et religieuse est largement représentée, parfois par de très grand format. On appréciera particulièrement le rassemblement de plusieurs grands retables peints pour des églises de la région de Lille (ill. 5, Christ mis au tombeau, cat. 122) même si certains manquent à l’appel, ne pouvant être aisément déplacés. Tant de chefs d'œuvre réunis (ill. 6 et 7) devraient inciter les amateurs de peinture à se précipiter à Lille.

Pierre Paul Rubens - La naissance de la Voie Lactée - Huile sur bois - Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts - Photo service de presse                                Pierre Paul Rubens - La naissance de la Voie Lactée - Huile sur toile - Madrid, Museo Nacional del Prado - Photo service de presse 

3. Pierre Paul Rubens
La naissance de la Voie Lactée
Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique

4. Pierre Paul Rubens
La naissance de la Voie Lactée
Madrid, Museo Nacional del Prado

   Si les organisateurs doivent donc être félicités, il faut cependant regretter la faiblesse du discours critique. Le catalogue, bien que rédigé par quelques unes des sommités de la recherche rubénienne, est d'une platitude étonnante. On cherche en vain l'amorce d'une réflexion sur l'artiste, ses sujets, sa technique, son atelier ou sa place dans la peinture de l'époque. La plupart des notices se contentent de décrire les tableaux, de rappeler vaguement un historique et de les dater. Celle décrivant le cat. 15, le Portrait d'une dame avec son nain (ill. 8) est parfaitement représentative. Ce tableau soulève, pour les non spécialistes, beaucoup de questions, mais le catalogue ne leur sera d'aucun secours. On y lira seulement que « Les détails propres à cette toile - le nain, le petit chien qui bondit et l'éventail - soulignent le train de vie fastueux de l'aristocratie génoise ». Le cat. 127, la Descente de Croix du musée de Valenciennes (on pourrait multiplier ces exemples) subit un sort encore plus expéditif.

Pierre Paul Rubens - Le Christ mis au tombeau - Huile sur toile - Cambrai, église Saint Géry - Photo service de presse                                          Pierre Paul Rubens - Prométhée enchaîné - Philadelphie, The Philadelphia Museum of Art - Photo service de presse

5. Pierre Paul Rubens
Le Christ mis au tombeau
Cambrai, église Saint-Géry

6. Pierre Paul Rubens
Prométhée enchaîné
Philadelphie, The Philadelphia Museum of Art

   Lorsque des œuvres relatives à un ensemble sont présentées, les mêmes informations sont répétées plusieurs fois d'une page à l'autre : ainsi, les circonstances de la commande à Rubens des décors pour l’entrée triomphale de Ferdinand sont reprises, presque mot pour mot, p. 109, 112, 114 et 115 !
   L'exposition - et le catalogue - sont divisés curieusement. Si le début est cohérent, montrant Rubens avant et pendant son séjour italien, la suite n'a plus aucune logique. On distingue en effet les œuvres selon leurs commanditaires, bourgeois ou nobles. La pertinence de cette classification n'apparaît pas clairement : les décors pour l'entrée dans Anvers du Cardinal-infant Ferdinand ont été certes commandés par les bourgmestres de la ville. Mais celui pour lequel ils ont été créés est bien un noble du plus haut rang. Le cat. 121, le Martyre de Sainte Catherine du Musée de Lille est sans doute un retable, cependant le commanditaire n’en est pas le clergé, mais Jean de Seur qui donna l'œuvre à l'église Sainte-Catherine... Ces subdivisions sont d'ailleurs si peu pertinentes qu'elle ne sont pas respectées : ainsi le cat. 107, Minerve protégeant la Paix contre Mars de la National Gallery de Londres fut peint par Rubens « selon toute vraisemblance sans commande spécifique » puis donné par lui au roi d'Angleterre Charles Ier, qui n'en est donc pas le commanditaire.

Pierre Paul Rubens - Saint François recevant les stigmates - Arras, Musée Municipal - Photo D. Rykner                                                      Pierre Paul Rubens - Portrait d'une dame avec son nain - Huile sur toile - Kingston Lacy, The National Trust - Photo service de presse

5. Pierre Paul Rubens
Saint François recevant les stigmates
Arras, Musée Municipal

6. Pierre Paul Rubens
Portrait d'une dame avec son nain
KIngston Lacy, The National Trust

  Organisée dans le cadre de Lille 2004, Rubens est une exposition ambivalente, à la fois réussie, par la qualité des œuvres (malgré un éclairage parfois mal réglé qui rend la vision de certaines esquisse presque impossible), et ratée car elle aurait mérité une publication plus complète que celle qui nous est proposée, d'autant que les ouvrages d'ensemble récents et en français sur l'artiste ne sont pas légion5.

   Didier Rykner
(mis en ligne le 17 mars 2004)

1. Cologne, Wallraf-Richartz Museum Fondation Corboud.
2. Ces esquisses ne font pas partie du legs Bonnat et peuvent donc être prêtées.
3. Kingston Lacy, The National Trust.
4. Vienne, Kunshistorisches Museum.
5. Notons cependant le Rubens de Nadeije Laneyrie-Dagen paru récemment chez Hazan, que nous n'avons pas lu.

Lille, Palais des Beaux-Arts. Exposition terminée le 14 juin 2004.

Commissariat général : Arnauld Brejon de Lavergnée, Conservateur général du Patrimoine, Directeur des collections du Mobilier national, Paris. Commissariat scientifique : Hans Devisscher, Historien de l'art, Membre du Conseil d'administration du Centrum voor de Vlaamse Kunst van de 16de en de 17de eeuw / Rubenianum et Hans Vlieghe, Professeur à la Katholieke Universiteit, Leuven, Membre du Conseil d'administration du Centrum voor de Vlaamse Kunst van de 16de en de 17de eeuw / Rubenianum.

Catalogue Rubens, collectif. Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 320 p., 39 €. ISBN : 2-7118-4654-7

 

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