L'Italie à la cour de France

 

Primatice, maître de Fontainebleau

   Primatice est un sujet d'exposition ingrat. Peu de tableaux ont survécu, ses grands décors sont en partie détruits ou ruinés et ne peuvent, lorsqu'ils existent encore, être déplacés. Une exposition monographique est donc réduite, ou presque, à présenter des dessins, œuvres peu médiatiques, qui n'intéressent que médiocrement le grand public. Le Louvre et le commissaire de cette exposition, Dominique Cordellier, ont pourtant tenté le pari, ce dont il faut les féliciter. Le résultat est à la hauteur des espérances, et se joue, en grande partie, des difficultés. L'exposition ne peut, et c'est le seul reproche qu'on pourrait lui faire, se voir réellement qu'en plusieurs fois, tant le nombre d'œuvres est grand. On sort de la visite légèrement épuisé, mais heureux d'avoir vu tant de belles feuilles. On aurait certes pu éliminer quelques dessins pour resserrer la démonstration. Mais lesquels ? On aurait pu diminuer le nombre de peintures, qui sont souvent des copies de qualité moyenne. Mais elles ont le mérite de reposer le regard, d'introduire une scansion qui évite la monotonie, et de rappeler que Primatice fut, avant tout, un peintre. Une des bonnes idées de l'exposition est d'avoir agrémenté celle-ci de sculptures dont les modèles dessinés ont été fournis par Primatice. On découvre ainsi des œuvres peu facilement accessibles, en particulier les fragments provenant du tombeau de Claude de Lorraine et d'Antoinette de Bourbon conservés au musée d'Art et d'Histoire de Chaumont. Deux des quatre cariatides qui l'ornaient (Joinville, mairie), transformées à l'époque révolutionnaire en allégories de l'Egalité et de la Liberté, sont présentées. On appréciera également le parti-pris de la scénographie qui rapproche visuellement les dessins et les gravures ou copies peintes de même sujet (permettant d'appréhender d'un seul coup d'œil les différentes interprétations).

© Rabatti & Domingie Photography Firenze                                                         

© musée de l'Ermitage

1. Primatice
Autoportrait
Huile sur toile - 40,5 x 28,5 cm

Florence, musée des Offices

2. Primatice
Sainte Famille
Huile sur ardoise - 43,5 x 31 cm

Saint Pétersbourg,  musée de l'Ermitage

   Quelques tableaux originaux sont exposés : un Autoportrait (ill. 1) conservé aux Offices, fortement marqué par la peinture de Parme, ouvre l'exposition. On admirera surtout la ravissante composition sur ardoise de l'Ermitage, représentant la Sainte Famille (ill. 2), pareillement proche de l'école émilienne (Primatice, rappelons-le, est originaire de Bologne) et surtout du Parmesan à qui il était anciennement attribué. Autre très beau tableau, celui conservé par Toledo et reprenant une composition de la galerie d'Ulysse : Pénélope racontant à Ulysse les épreuves endurées pendant son absence (ill. 3). D'attribution incertaine, il a été aussi donné à Nicolò dell'Abate, ce qui paraît peu vraisemblable à Dominique Cordellier et à la plupart des auteurs. On ne peut que les suivre lorsque l'on compare cette œuvre à celle, exposée à ses côtés, conservée à Detroit (par une coïncidence amusante, cette ville est très proche de Toledo) et attribuée cette fois à Nicolò. Représentant L'Amour et Psyché (ou L'Amour et Vénus, selon Sylvie Béguin), cette toile (ill. 4), qui transforme l'invention primaticienne, ne peut être de la même main.

© Toledo Museum of Art - T.M. Gonzalès                                                        © Detroit Institute of Art

3. Primatice
Ulysse et Pénélope
Huile sur toile - 113,6 x 123,8 cm

Toledo, Museum of Art

4. Nicolò dell'Abate
L'Amour et Psyché
Huile sur toile - 99,6 x 92,6 cm

Detroit, Institute of Art

   Le cœur de l'exposition est formé des dessins, d'une virtuosité exceptionnelle. Toutes les techniques sont employées mais la sanguine, rehaussée de blanc, est souvent privilégiée, pour aboutir à des feuilles extrêmement picturales, telles que celle préparatoire à la voûte de la galerie d'Ulysse (ill. 5) ou le Saturne dévorant ses enfants . Il faut cependant se garder de généraliser, et de réduire l'artiste à un style. Il peut, à l'aide de la seule plume et d'un léger lavis, dessiner une figure d'une grande légèreté, comme la Polymnie (ill. 6) où le souffle sortant de sa bouche semble évoqué par la réserve du papier.

© RMN - M. Bellot

                                                   

© RMN

5. Primatice
Le char du Soleil, entouré des Heures
Sanguine et rehauts de blanc - 34,3 x 46,1 cm

Paris, musée du Louvre

6. Primatice
Polymnie
Plume, encre brune, lavis beige  - 19,1 x 16,4 cm

Paris, musée du Louvre

   Le catalogue, d'une grande érudition, consacre de longues notices à chaque œuvre et propose plusieurs bons essais. Il est sans doute dommage que les auteurs n'aillent pas parfois au delà de leur sujet pour transmettre au lecteur un peu de l'enthousiasme qui saisit le visiteur en face des dessins. Un seul exemple : le catalogue 111, une étude de draperies d'un raffinement inouï, n'inspire au rédacteur qu'un texte très factuel (telle draperie est préparatoire à telle figure) qui ne traduit à aucun moment une quelconque émotion.


Rosso Fiorentino, le Christ mort

   L'exposition-dossier consacrée au Christ mort (ill. 7) de Rosso est un modèle du genre. L'excellent catalogue nous dit tout ce qu'il est possible de trouver sur ce tableau, et essaie notamment de débrouiller l'histoire complexe de sa commande. L'œuvre a-t-elle été réalisée pour orner l'autel de la chapelle du château d'Ecouen ? C'est la thèse, assez convaincante, soutenue par le commissaire de l'exposition, Cécile Scailliérez. Les preuves matérielles semblent en effet prêcher en sa faveur.

© Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

7. Rosso Fiorentino
Le Christ mort
Huile sur bois transposé sur toile - 127 x 163 cm

Paris, musée du Louvre

   Le clou de l'exposition n'est cependant pas celui auquel on pouvait s'attendre. Car le tableau de Rosso peut être admiré sans difficulté, quand on le souhaite, dans la Grande Galerie du Louvre. En revanche, la Déposition de croix (ill. 8) due à Charles Dorigny (? - 1551), un artiste français quasiment inconnu, et qui présente de nombreuses similitudes avec la manière de Rosso, est une vraie découverte1. Même ceux qui avaient pu voir ce grand panneau dans l'église Sainte-Marguerite où il est d'habitude accroché, trop haut et mal éclairé, le découvrent sous un nouveau jour. Il s'agit d'un incontestable chef-d'œuvre, une merveille absolue, d'une subtilité de pinceau époustouflante, digne des plus grands artistes, et qui supporte sans problème la confrontation avec Rosso. C'est dire ses qualités et les questions qu'il ne manque pas de soulever. Qui est ce Dorigny ? Comment peut-on connaître aussi peu d'œuvres de sa main ? Les destructions iconoclastes de la Réforme, celles de la Révolution et l'oubli quasi-total du nom de l'artiste réduisent à ce seul tableau son œuvre peint. D'autres sans doute se cachent  sous des noms plus flatteurs. Cette exposition jouera peut-être le rôle d'un révélateur, et il faut espérer qu'on ira plus loin dans la connaissance d'un créateur si remarquable, à la fois inspiré par les modèles ultra-montains, mais en même temps si français dans l'équilibre de la composition.

© Christophe Fouin - Mairie de Paris. D.A. COARC                                 © Londres, British Museum

7. Charles Dorigny
Le Christ mort descendu de la Croix, 1548
Huile sur bois - 213 x 218 cm

Paris, église Sainte-Marguerite

8. Attribué à Charles Dorigny
La Déploration du Christ
Plume et encre brune - 18 x 13 cm

Londres, British Museum

   Notons qu'un dessin, également exposé (ill. 9), lui est attribué avec prudence en raison des similitudes formelles qu'il présente avec le tableau. Il est toujours difficile de comparer peintures et dessins, mais la suggestion est séduisante.

Dessins de Nicolò dell'Abate

   Une troisième exposition consacrée à l'école de Fontainebleau est présentée dans la salle d'actualité du département des arts graphiques du Louvre, Pavillon de Flore. Il s'agit de seize feuilles de Nicolò dell'Abate, le troisième grand italien à avoir travaillé sur les chantiers bellifontains. Petite et confidentielle, elle présente des dessins qui ne seront pas montrés à la grande rétrospective prévue à Modène à partir de mars 2005 (l'exposition de Blois sur la période française de Nicolò dell'Abate a malheureusement été annulée faute de crédits). Certains sont des chefs-d'œuvre, comme L'enlèvement de Proserpine ou la Pietà avec le calvaire. Un peu à l'écart du parcours, cette exposition ne doit pas être négligée. Elle complète la vision que donne actuellement le Louvre des Italiens de l'Ecole de Fontainebleau.

  Didier Rykner
(mis en ligne le 22 novembre 2004)

1. Ce tableau avait cependant été présenté, sous le nom de Salviati, à l'exposition Le seizième européen (Louvre, 1965-1966), où il avait été rendu à Dorigny puis présenté comme tel à l'exposition Le Siècle de Fontainebleau (Grand Palais, 1972).

Primatice (exposition terminée le 3 janvier 2005) :
Commissariat : Dominique Cordellier, Conservateur en chef au département des Arts graphiques du musée du Louvre, assisté de Bernadette Py, Chargée de mission 

Catalogue Primatice, maître de Fontainebleau, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 528 p. 60 €. ISBN : 2-7118-4772-1.

Rosso (exposition terminée le 3 janvier 2005):
Commissariat : Cécile Scailliérez, Conservateur en chef au département des Peintures du musée du Louvre

Catalogue Rosso, le Christ mort, Collection exposition-dossier, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 112 p. 25 €. ISBN : 2-7118-4796-9.

Nicolò dell'Abate (exposition terminée le 5 janvier 2005) :
Commissariat : Dominique Cordellier.

Pas de catalogue.

 

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