La dureté du porphyre, qui rend celui-ci si difficile à
travailler, est en partie aux origines de son caractère mythique. Sa couleur
également, associée à la pourpre impériale et parfois au sang de l'Eucharistie, participa à sa légende. Une légende,
entretenue par Vasari qui prétendit que le secret de sa taille fut redécouvert au XVIe
siècle à Florence. En réalité, comme le démontre l'exposition, cette
technique ne s'était jamais réellement perdue, et l'on trouve au Moyen-Age des
objets sculptés en porphyre.
Dès l'époque byzantine, le porphyre devint rare car les
gisements égyptiens qui en furent à l'origine à partir de l'époque
ptolémaïque, ne sont plus exploités et leur emplacement s'est plus ou
moins perdu. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, tous les objets créés en cette
matière seront issus du réemploi d'objets antiques, soit retaillés pour
donner des œuvres entièrement nouvelles, soit réutilisés et remontés avec d'autres matières (marbre, serpentine, bronze, ...). C'est ainsi que beaucoup
d'objets ne peuvent être datés avec précision.
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1. Prisonnier Dace barbu |
2. Aigle de Suger |
Le parcours chronologique choisi ne peut donc être strict : au début sont exposées des sculptures romaines restaurées au XVIIe siècle, à la fin des vases antiques portant des montures néoclassiques. Ceci devrait plaider contre les dérestaurations, quelquefois intempestives, même si le Louvre semble très modéré dans cette pratique. On voit un beau torse, fragment d'une statue de reine d'époque ptolémaïque (cat. 3), récemment privé des ajouts vraisemblablement effectués au XVIIe siècle pour la compléter (tête, bras gauche et jambes). Cette restauration faite « avec grand soin et sûrement à grand frais » aurait sans doute mérité plus d'égard, même si, et peut-être surtout parce qu'elle était « bien peu archéologique ». Très ancienne, elle faisait partie de l'histoire de l'objet2. Fort heureusement, les statues des Daces (cat. 5 et cat. 6) restaurées en 2002, ont conservé leurs ajouts ultérieurs (bras et têtes). Ceux du Prisonnier Dace barbu (ill. 1) sont de Pietro Bernini, le père de Gian Lorenzo, ce qui a pu jouer dans la décision. On n'imagine pas une dérestauration de l'Aigle dit de Suger (cat. 17, ill. 2), qui n'est après tout que la combinaison d'un vase en porphyre romain d'époque impériale et d'une monture en argent niellé et doré du XIVe siècle. Si l'on peut comprendre que les archéologues souhaitent rendre aux objets antique leur « pureté », ce type d'intervention devrait relever de l'exception.
La difficulté de la taille rend les sculptures issues de cette matière assez frustes. Pour cette raison, peu de grands artistes s'y sont confrontés, l'échec de Michel-Ange - peu étonnant lorsque l'on se rappelle sa difficulté à terminer ses marbres - étant à cet égard symbolique. Parmi celles présentées, le portrait de Charles Quint (cat. 24, ill. 3), probablement dû à Francesco di Giovanni Ferrucci, lui est attribué notamment en raison de sa qualité, que l'on ne retrouve pas dans les œuvres de son petit-fils, Mattias Ferrucci, qui poursuivit cette tradition et dont la tête de Christ (cat. 25) est assez médiocre. C'est finalement dans l'aptitude à synthétiser et à simplifier les formes que se révèlent les sculpteurs de talent, par exemple la tête d'Alexandre le Grand (cat. 34) d'un anonyme romain du XVIIe siècle. Un second Alexandre (cat. 49, ill. 4), de même origine et non moins réussi, a été complété par une majestueuse draperie de bronze de François Girardon.
A Rome, au Seicento, des praticiens plus que des sculpteurs exportent vers toute l'Europe des modèles variés de vase en porphyre. En juxtaposant un grand nombre de ces pièces, l'exposition rend compte de cette véritable industrie qui déclinera progressivement pour s'achever à la fin du XVIIIe siècle. La découverte et l'exploitation de gisements de porphyre, en Suède d'abord qui donna lieu à la création de quelques objets remarquables (non montrés, mais qui font l'objet d'un essai dans le catalogue), puis ailleurs en Europe, contribua à banaliser cette pierre qui fut autrefois celle des empereurs. Le tombeau de Napoléon, que l'on pourrait croire en porphyre, n'en est pas. C'est une quartzite d'un coloris très proche. Le règne de la pierre pourpre était terminé.
Didier Rykner
(mis en ligne le 26 janvier 2004)
1. Jean-Louis Gaillemin dans un point de vue
publié dans L'œil de
janvier. Repris pour l'essentiel par Daphné
Bétard dans Le Journal des Arts du 23 janvier 2004.
2. Notons tout de même qu'un moulage du corps a été effectué, sur lequel ont
été replacés les membres restaurés. L'intention est louable, mais le résultat
n'est guère probant.
Paris,
Musée du Louvre. Exposition terminée le 16 février 2004
Commissariat : Philippe Malgouyres, Conservateur aux départements des Objets d'art et des Sculptures assisté de Clément Blanc-Riehl, collaborateur scientifique au département des Objets d'art.
Si l'exposition est remarquable, le catalogue ne l'est pas moins. Passionnant de bout en bout et d'un prix très raisonnable, il fait le point sur un sujet finalement fort peu connu et qui nécessite de maîtriser l'art de plusieurs époques, de l'antiquité au début du XIXe siècle. Soulignons que le commissaire, Philippe Malgouyres, est au Louvre à la fois conservateur au département des Sculptures et au département des Objets d'art. Si l'on ajoute qu'il est aussi notamment l'auteur du catalogue sommaire des dessins de la donation Marcel Puech au Musée Calvet d'Avignon et spécialiste du peintre Charles Mellin, sur lequel il a déjà écrit plusieurs articles, on ne pourra qu'apprécier un éclectisme pas si fréquent chez les historiens d'art.
Catalogue Porphyre. La pierre pourpre des Ptolémées aux Bonaparte, par Philippe Malgouyres, avec des essais de Christian Baulez, Clément Blanc-Riehl et des notices par Jean-Luc Martinez et Claude Vandalle. Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 208 p., 29 €. ISBN : 2-7118-4585-0
L'exposition
a bénéficié du mécénat de Fimalac.
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