Au départ de la belle exposition de Sylvie Aubenas, une découverte capitale, de la taille même, si l’on ose dire, de ces albums de photographies qui, depuis le second Empire, dormaient à Compiègne et Fontainebleau, à l’insu des chercheurs et à l’abri de la lumière. D’une rare fraîcheur, ces volumes magnifiquement reliés, frappés d’or et d’aigles victorieuses sont, en tous sens, des monuments du règne. Ils en possèdent l'ampleur et le luxe insolents, ils en exhibent les aspects les plus révélateurs en une permanente dualité. Ce que l’accrochage rend parfaitement : à la glorification du chemin de fer et des équipements d’un territoire de plus en plus quadrillé répondent l’attachement au patrimoine national et la curiosité pour l’archéologie exotique ; aux grands travaux du Louvre et de l’Elysée l’Asile de Vincennes ; aux beautés technologiques celles de la nature vierge (ill. 1) ; à la France moderne l’Algérie archaïque qu’on civilise par le sabre et l’école ; à la guerre en Crimée la paix en crinoline ; à l’hexagone le monde qu’on croit pouvoir conquérir. L’ensemble fixe, avec le recul, une époque et une culture après les avoir en partie façonnées.
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1. Bisson frères |
Car, aussi vite que Victor Hugo, son pire ennemi, Napoléon III perçut le parti qu’il était possible de tirer de la photographie et de sa capacité reproductive accrue par l’invention du négatif. Au reste, riche d’une centaine d’épreuves, l’exposition débute par l’adieu au daguerréotype et l’image célèbre de Louis-Napoléon Bonaparte (ill. 2), peut-être saisie avant le coup d’état. Le visage, si disgracieux, est déjà fatigué, alourdi, il est presque de profil afin de dissimuler le regard brouillé et communiquer à ces traits peu césariens l’autorité qui leur manque. Autour de cette étrange présence ou de cette singulière absence, d’autres portraits, plus convenables sinon convenus, nous entraînent dans la politique de l’image propre au second Empire. Diffusées à grande échelle, que la formule en soit dynastique ou plus bourgeoise, ces photographies nous montrent le souverain, sa pieuse épouse, son fils unique… Rien de comparable à l’imagerie du règne de Louis-Philippe renversé en 1848. Le roi des Français y apparaissait régalien, entouré de sa progéniture, tous ces beaux princes qui s’étaient alliés aux vieilles couronnes d’Europe.
Difficile de faire oublier tout ça. Au fond, Napoléon III a choisi d’autres voies pour rassurer et étonner le pays légal comme le pays réel. C’est ce que les meilleurs photographes du temps, Le Gray comme Baldus (ill. 3) et Nègre, voire les moindres Moulin et Charray, nous disent ici. Les images de cette exposition sont issues du mécénat impérial ou ont reçu l’estampille de l’administration. L’art officiel du second Empire ne se résume donc pas à Haussmann, Winterhalter et Carpeaux, il intègre aussitôt la photographie avec ses mises en scène obligées et ses bonheurs inattendus. Celui que nous apporte cette exposition, au-delà de ce qu’on y apprend, tient à la rencontre imprévisible entre une stratégie politique et la poésie irréductible du médium.
Stéphane Guégan
(mis en ligne le 13 avril 2004)
Bibliothèque Nationale de France, site Richelieu, 75002 Paris. Exposition terminée le 16 mai 2004.
Des photographies pour l’empereur. Les albums de
Napoléon III. Catalogue rédigé par Sylvie Aubenas et Marie-Claire Saint-Germier, conservateurs à la BNF, qui en
est l’éditeur (196 p., 130 ill., 35 €. ISBN 2-7177-2290-4).
Catherine Granger, qui signe un précieux essai introductif, doit faire paraître
prochainement La Liste civile de Napoléon III : le pouvoir impérial et
les arts (Ecole nationale des chartes, 2004).
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