Peintres
polonais en Bretagne (1890-1939)
Dans le cadre de Nova Polska, une saison polonaise en France, le Musée départemental breton de Quimper présente une réunion significative d’œuvres d’artistes polonais ayant séjourné et peint en Bretagne entre 1890 et 1939. Xavier Deryng avait consacré une étude à ce sujet en 1989 dans le recueil Arts de l’Ouest, Artistes étrangers à Pont-Aven, Concarneau et autres lieux de Bretagne (Rennes, 1989) et, sous sa direction, S. Pisarka-Leclère avait dévolu son DEA à la même problématique (Université de Rennes 2, 1993) ; c’est dire que les liens établis entre la Pologne et la Bretagne se perpétuent par l’intermédiaire des historiens d’art.
L’exposition
qui prolonge donc aujourd’hui l’intérêt pour cette présence polonaise en
Bretagne est le fruit d’une collaboration entre le Musée départemental
breton et le Musée national de Varsovie qui accueillera la manifestation en février
2005, complétée d’œuvres d’artistes français et d’objets traditionnels
bretons. Ceci explique la coopération généreuse des institutions polonaises
et la qualité des prêts consentis, tant en nombre d’œuvres que pour la
diversité des artistes représentés. Organisée sur deux niveaux, dont un réservé
à la gravure, l’exposition séduit par la clarté du propos et de
l’accrochage tandis que des panneaux biographiques très complets permettent
d’appréhender ces artistes dont la plupart reste à découvrir par le public
français. On doit se féliciter du fait que l’exposition a échappé à la
collaboration du « scénographe parisien » qui avait sévi dans le même
lieu durant l’été 2002 et compromis l’évocation de la ville d’Ys (thème
de l’exposition) en rendant « invisibles » tableaux, objets et
cartels par un voile de tulle censé figurer l’engloutissement dans la mer et
qui ne jouait que trop bien son rôle ! Point de fausse bonne idée cette
année et c’est donc en toute liberté que les toiles nous apparaissent et
livrent la vision polonaise de cette terre ultime européenne qu’est la
Bretagne.
Impressionnistes, néo-impressionnistes, symbolistes d’esprit
Nabi mais aussi cubistes et tenants d’esthétiques proches des avant-gardes se
côtoient sur les cimaises, offrant par leur diversité même un panorama qui a
le mérite de révéler la singularité des tempéraments et des esthétiques
face à un même motif, celui d’une Bretagne codée et traditionnelle.
Paysages, pêcheurs et bretonnes en coiffe servent donc ici de truchements à la
vision de chacun. La séquence chronologique retenue dilue certes quelque peu le
propos par son étendue et le choix de 1939 comme issue n’évite pas une
certaine dramatisation même si celle-ci ne saurait être entièrement contestée
(exil, suicide, déportation frappent en effet plusieurs de ces artistes, dont
le voyage au bout de la Bretagne aboutit à une nuit implacable).
L’exposition, tout comme le catalogue, confirme l’influence considérable de Gauguin et le rayonnement de Pont-Aven non seulement sur une œuvre comme celle de Wladyslaw Slewinski (ill. 1), artiste bien connu et documenté, mais aussi sur nombre d’autres peintres. D’une manière générale, l’exposition révèle combien les polonais privilégient la recherche plastique et, ainsi que l’analyse Denise Delouche, restent distants par rapport à l’anecdote et au « folklore ». S’il est un élément fort à retenir, c’est d’ailleurs bien la manière plutôt pessimiste ou symbolique avec laquelle les artistes transposent peut-être leur mélancolie propre dans le cadre breton. Nul pardon chatoyant, nulle fête gratuitement restituée mais plutôt des portraits sombres, des scènes rudes (Le Pays triste de Mela Muter - ill. 2 - qui rappelle Charles Cottet), des paysages tourmentés ou d’une naïveté voulue, non exempte de tristesse (Zak, Muter). La lumière de l’Ouest vue par les polonais reste bien une lumière polonaise, ce qui rend justice à la grande originalité picturale de ces artistes et à leur autonomie malgré les influences subies. A cet égard, la partie de l’exposition consacrée à l’estampe impressionne par la force du travail gravé : Mela Muter, Rubczac, Pankiewicz (ill. 3), Mondral restent peut-être en deçà des peintres du point de vue du motif ; ils compensent ce relatif conventionnalisme par une technique que n’aurait pas renié un Charles Meryon. Quant à Konstanty Brandel, ses visions de la nature s’approchent des plages symbolistes de Spilliaert ou des horizons étranges de Ciurlionis (une superbe série d’aquarelles de Brandel est un point fort de l’exposition).
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3. Josef Pankiewicz |
Un catalogue conséquent et nourri par la science de spécialistes polonais et de Philippe Le Stum, conservateur du musée, accompagne la présentation et donne à connaître (sans notices d’œuvres mais avec des notices biographiques copieuses) outre des figures familières aux français (Marcoussis, Kisling) de nombreux artistes qui illustrent la diversité et la richesse de l’apport polonais à l’inspiration bretonne. Nul doute que cet ouvrage, dont il faut aussi souligner, une fois n’est pas coutume, la remarquable qualité des reproductions, demeure une référence dans la bibliographie sur le sujet.
Jean-David
Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 6 août 2004)
Quimper, Musée départemental breton. Exposition terminée (25 juin – 7 novembre 2004).
Peintres polonais en Bretagne (1890-1939), Editions Palatines/ Musée départemental breton, 2004, 142 pages, 175 illustrations, ISBN 2-911434-37-4
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