Paysages de rêve de Gustave Moreau

La vraie nature de Gustave Moreau

   Paradoxe des paradoxes, pour tout dépaysement, vous n'avez que jusqu'au 12 septembre 2004 pour vous rendre au Musée de Brou à Bourg-en-Bresse afin de découvrir et d'apprécier un ensemble choisi d'œuvres aux variations sur un seul et même thème : le paysage ! Son créateur est le peintre symboliste Gustave Moreau (1826-1898).

   Ce thème, ô combien classique, est chez Moreau surtout un beau prétexte pour tenter de nous faire pénétrer et pourquoi pas comprendre une part de son univers ou plus précisément de ses univers. Ceux-là même que l'on qualifie souvent et parfois seulement d'oniriques ou de chimériques et qui représentent aussi, comme nous l'explicite si bien Marie-Cécile Forest, le reflet sensible de l'âme d'un artiste cherchant à installer sa très officielle peinture d'histoire dans un rêve éveillé.
   Paysages de rêve est une « belle » exposition. D'abord intrigante, voire déconcertante, elle est magistralement servie par une grande majorité de peintures, très en matières mais jamais totalement matérielles et qui finissent par se fixer au fond de notre œil comme autant d'images « troubles » que l'on aurait réussi à rendre plus nettes.
   Comme moi, préférez le voyage Paris-Gare de Lyon - Monastère Royal de Brou, en train rapide, et exercez vos yeux pendant près de deux heures à décrypter les multiples paysages vrais se déformer sous l'effet de la vitesse. Cela ne pourra que vous être très utile pour admirer mieux les mondes si vibrants de Moreau. Conçue comme une sorte de labyrinthe simple (le musée de Brou conserve d'ailleurs à l'étage, dans ses collections permanentes, Les Athéniens livrés au Minotaure dans le labyrinthe de Crète, 1855 - à ne surtout pas manquer), la scénographie réussie nous invite à traverser les trois univers qui le composent, intitulés laconiquement Les arbres, Les rochers et Les horizons. L'imaginaire du peintre et le nôtre se chargeront bien vite d'étoffer tout cela par une lecture plus chapitrée de l'ensemble.

Gustave Moreau - Hercule et Hydre de Lerne - Huile sur bois - 32 x 40 cm - Signé en bas à droite - Fribourg (Allemagne), collection particulière                                      Gustave Moreau - Tentation - Huile sur toile - 140 x 98 cm - Signé en bas à gauche - Paris, Musée Gustave Moreau - © R.M.N., R.G. Ojeda

1. Gustave Moreau
Hercule et l'Hydre de Lerne
Fribourg, collection particulière

2. Gustave Moreau
La Tentation
Paris, Musée Gustave Moreau


   Lecture qui se devra d'être enrichie par les articles passionnants formant le catalogue dont tous les auteurs donnent à Moreau et à son œuvre une facette aussi inhabituelle que nouvelle. Il est important pour moi d'écrire qu'une telle entreprise - l'élaboration d'une exposition de cette importance - n'est jamais chose simple ni aisée. Je tiens ici à souligner combien je suis heureux d'avoir pu revoir, ou plus exactement voir, avec un regard neuf des  œuvres que je connaissais déjà dans un autre contexte, celui du Musée Gustave Moreau à Paris, et dont je croyais avoir tout lu, tout perçu. Il n'en était rien. Le bonheur de les avoir à portée de cœur, celles qui d'habitude sont accrochées à des « hauteurs inhumaines », devrait être une raison supplémentaire pour inciter les habitués les plus amoureux de la rue de la Rochefoucauld à faire tout spécialement le déplacement. Ils en seront grandement récompensé, d'autant qu'ils pourront admirer trois chefs-d'œuvre venus de collections privées et rarement présentés (ill. 1). Œuvres qui détonnent par rapport aux autres par le fini de leur facture, condition à l'époque nécessaire à la vente aux amateurs. Amateurs aux choix modernes mais encore à l'esprit très classique. Mais les surprises de cette exposition ne s'arrêtent pas là et dans l'avant-dernière salle, essayez donc de retenir vos émotions devant La Tentation de 1890 (ill. 2), une huile sur toile récemment restaurée et qui du fait nous livre aujourd'hui un de ses secrets : une allée de peupliers fantomatiques révélant les stigmates d'une idée autrefois envisagée. La Tentation n'est pas la seule œuvre qui pour la circonstance a bénéficié des soins d'une utile restauration : Le cavalier, tableau à présent daté du début des années 1870 semble grâce à elle avoir gagné en vigueur et en force comme si, littéralement, sa monture avait repris du « poil de la bête ».
   Il serait trop fastidieux d'énumérer une à une les œuvres exposées à Brou. Et pourtant elles le méritent. Pour cela, je vous laisse le soin de venir in situ les contempler.

Gustave Moreau - Académie de France à Rome. Le Bosco, 1858 - Pastel - 20 x 23,5 cm - Signé et daté en bas à droite - Paris, Musée Gustave Moreau - © R.M.N., R.G. Ojeda

3. Gustave Moreau
Académie de France à Rome. Le Bosco, 1858
Paris, Musée Gustave Moreau

   Difficile toutefois, avant de conclure ce billet d'humeur, de passer sous silence la mise en place et la mise en valeur, dans la dernière salle, de ces cinq « petits bijoux d'abstraction (?) » qui, sous la formulation elliptique d'Esquisses, explosent littéralement le sens de notre espace et de notre rétine. Des dessins et pastels d'atmosphère, d'Italie (ill. 3) ou de Honfleur - très Degas - des jeunes années de l'artiste aux œuvres mémorables et chargées d'une carrière accomplie, il vous faut, avec naturel, songer à partir pour une balade durant laquelle vous rencontrerez très certainement le propriétaire des lieux. Saluez-le alors - même en plein jour - d'un respectueux « Bonne nuit, monsieur Moreau ! »

Edwart Vignot
(mis en page le 13 juillet 2004)

Bourg-en-Bresse, Monastère royal de Brou. Exposition terminée le 12 septembre 2004.

Reims, Musée des Beaux-Arts. 22 octobre 2004 - 17 janvier 2005.

Commissariat général : Marie-Anne Sarda, conservateur en chef du musée & administrateur de l'église de Brou, Bourg-en-Bresse.
Commissariat pour le musée Gustave Moreau : Marie-Cécile Forest, directrice du musée.
Commissariat pour le musée des Beaux-Arts de Reims :
David Liot, directeur du musée.

Collectif, sous la direction de Marie-Anne Sarda, Paysages de rêve de Gustave Moreau, édition ArtLys, 192 p., 35 €. ISBN : 2-85495-2189

 

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