Le si bien nommé Jean-Antoine Houdon eut effectivement tous les talents. Artiste complet, homme comblé, Prix de Rome en 1761 à l’âge de vingt ans, remarqué et distingué dès son séjour italien, il n’en devint pas moins un sculpteur presque indépendant. Peu de commandes officielles, au total, dans une carrière pourtant si remplie. A dire vrai, ce rejeton brillant du système académique a très vite mené la sienne en moderne, s’appuyant davantage sur les particuliers que sur les princes, travaillant moins au décor des palais qu’à l’édification de ses compatriotes par ses portraits de grands hommes multipliés à l’infini. Il y a bien sûr des exceptions à la règle. On pense à l’admirable Maréchal de Tourville (ill. 1) en 1783, exécuté pour le Louvre d’Angiviller avec une fougue que la terre cuite dit mieux que le marbre et où s’annoncent David d’Angers et Rude. Mais la plus célèbre de ces grandes commandes est, à coup sûr, la Diane chasseresse de 1775 dont la réalisation, via Grimm, lui fut confiée par le duc Ernest II de Saxe-Gotha. En 1829, Charles X en fit acheter le bronze pour le Louvre et réparait, de la sorte, le moindre intérêt de ses frères, Louis XVI et Louis XVIII, à l’endroit du sculpteur qui venait de mourir. Comme Louis XV, Charles X ne répugnait pas à la vue des belles femmes, même virtuelles. Grâce lui soit rendue. A une réserve près, qu'on doit à Guilhem Scherf. Dans l'étude remarquable qu'il a consacrée à la déesse en 2000, le conservateur du Louvre, grand connaisseur du néoclassicisme français, a mis en évidence les effets ravageurs de la censure. L'administration des Beaux-Arts ne pouvait en effet exhiber une chose aussi indécente que la fente vulvaire de la chaste Diane. Elle fut donc rebouchée, martelée avant d'être livrée au public!
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1. Jean-Antoine Houdon |
2. Jean-Antoine Houdon |
Que la présente exposition, première rétrospective de cette ampleur et de
cette beauté à être organisée en France depuis 1928, se tienne à
Versailles, dans les lumineux appartements de Mesdames, a ainsi valeur de
revanche. Non que Houdon ait totalement boudé une cour où il ne fut guère
admis. En 1787 il exposa au Salon, celui du Socrate
de David et de Peyron, un buste de Louis XVI. Dix ans auparavant, alors que le
monarque s’était hissé sur le trône depuis peu, Houdon exécutait le
portrait de l’une des tantes du roi, Madame Adélaïde (ill. 2),
qu’il parvenait à faire sourire. En 1790, il répéta le buste de Louis XVI
à destination de l’hôtel de Ville de Paris en même temps qu’il exécutait
ceux de Bailly et de Necker. L’exposition les réunit pour la première fois :
le souverain encore en selle, le grand ministre sottement renvoyé et le maire
austère, le cou serré par une cravate prémonitoire, voilà un raccourci
historique saisissant pour le visiteur qui connaît la suite de l’histoire...
Houdon est assurément « le sculpteur des Lumières » que nous
promet l’affiche. Franc-maçon comme le rappelle ici le buste de Cagliostro en
sage inspiré, adepte comme Winckelmann du retour à la nature à travers l’héritage
antique, portraitiste de Voltaire et Rousseau, élu par Diderot et les monarques
éclairés d’Allemagne et de Russie, partant même à la conquête de la jeune
Amérique, Houdon a traversé sans encombre cette Révolution, qu’à son insu
et à son échelle, il a préparée. Pourquoi lui reprocher aujourd’hui d’en
avoir exploité les effets en essaimant, à la demande, l’effigie déjà célèbre
des maîtres à penser du moment ? Eclairer ses contemporains et remplir sa
caisse, l’entreprise n’est pas si rare alors.
En regroupant 58 des 300 pièces qui forment aujourd’hui son corpus, la sélection de Versailles fait la part belle aux fameux bustes sans négliger toutefois la statuaire à sujet religieux, mythologique ou plus découvert. Non loin des philosophes, les allégories féminines de l’Eté et de l’Hiver apportent un contrepoint piquant à mi-parcours. La fameuse Frileuse (ill. 3) se substitue avantageusement aux représentations des vieillards pétrifiés par le froid qu’affectionnait l’iconographie hivernale de l’âge baroque. Rondeurs et perversité galante, on est plus près de Greuze que de David. Mais, avouons-le, le reste de l’œuvre est plus spartiate, plus romain qu’anacréontique. Dès avant 1789, Houdon a choisi, sinon son camp, du moins son ton, même si l'absence de la Baigneuse du Met accentue sans doute cette impression. Mieux que Clodion, trop leste, et Pajou, pas assez politique et plus compromis par les faveurs royales, Houdon s'est donc imposé par la suite comme l’homme des temps nouveaux. Artiste et citoyen, ce fils d’un jardinier de Versailles, fruit pourtant de l’ascenseur social de l’ancienne France, devenait l’incarnation de 1789. Non de 1793 : si on le compare en effet à David, jacobin et coupeur de tête, Houdon apparaît plus modéré en politique et en esthétique. Ni dérive terroriste ni abus d’anticomanie dans son cas. Sans doute a-t-il cru plus longtemps que d’autres à la possibilité d’une évolution de la monarchie et regretté qu’un Necker ou un Turgot n’aient pas été entendus. Quant au célèbre Ecorché (ill. 4) de 1767, il est là pour rappeler que l’artiste appuyait sa pratique sur la connaissance intime du réel, sur la mécanique des corps et des âmes autant que sur la vénération des Grecs. Mais, ce réalisme-là, Houdon nous en prévient, ne doit pas nous égarer : « c’est la nature dans toute sa noblesse, sa parfaite santé que nous recherchons, ou si non, nous ne sommes que de chétifs imitateurs »
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3. Jean-Antoine Houdon |
4. Jean-Antoine Houdon |
Il est sans
doute banal de répéter à notre tour que le génie particulier du sculpteur
fut de se maintenir à égale distance de la noblesse des anciens et de la vérité
du scalpel. Ses portraits, dès les années 1770, ont un tel éclat, un tel feu
pour le dire comme Diderot, qu’ils semblent investis d’une présence presque
inquiétante. Là réside, pour partie, ce qui fait leur charme unique. Œil
comme épiderme, rien d’inerte, rien de fade ou de faible, à peu
d’exceptions près et qu’on oublie vite. Si les bustes de Rousseau et de
Diderot prennent des airs de sages antiques bien vivants, c’est qu’ils
conservent sous la simplification des lignes et des volumes, une familiarité
aussi savoureuse que civique. A défaut de nous montrer le masque mortuaire de
l’auteur de La Nouvelle
Héloïse, l’exposition rapproche le portrait de La Fayette, en officier
de la Garde nationale, de l’empreinte à vif de son visage. On ne pouvait espérer
meilleure pédagogie et plus intéressant dialogue. Si le portrait semble
convenu au regard du masque, ce dernier se révèle supérieur à une simple
duplication. Dès qu’il intervient, l’artiste intègre le moulage à son
propos. L’élaboration de l’œuvre a déjà débuté. Mais La Fayette et son
double ne sont pas seuls dans ce qui constitue sans doute la plus belle séquence
du parcours. D’autres héros de l’indépendance américaine lui tiennent
compagnie avec la tenue, en tous sens, qu’il convient à leur fonction de pères
de la Nation. Citoyen des deux mondes comme La Fayette, Houdon a cru aussi à
leur destin commun. Dans les années 1820, le duc d’Orléans, futur
Louis-Philippe, rendait souvent visite à ce témoin de la Révolution et de
l’Empire pour recueillir l’écume de la grande histoire. Il savait bien que
les œuvres qui meublaient l’atelier en désordre l’avaient écrite à leur
manière.
Stéphane
Guégan
(mis en ligne le
3 mars 2004)
Versailles,
Musée National du Château. Exposition terminée le 31 mai 2004.
Commissariat
: Pierre
Arizzoli-Clémentel, Anne L. Poulet, Guilhem Scherf, Claude Vandalle
Catalogue Houdon,
sculpteur des Lumières, Edition
de la Réunion des Musées Nationaux,
400 p., 314 ill. 59 €.
Ce
catalogue est un
modèle du genre par la précision et la nouveauté de ses analyses.
On lira aussi
Guilhem Scherf, Diane chasseresse,
collection Solo, RMN/Musée du Louvre, 9, 15 €.
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