Inventorier et publier ses collections est, après conserver, le premier devoir d'un musée. A ce titre, le Palais des Beaux-Arts de Lille, sous l'impulsion de son ancien conservateur, Arnauld Brejon de Lavergnée, est exemplaire : successivement, les dessins italiens puis les peintures françaises et étrangères ont fait l'objet de catalogues exhaustifs. C'est aujourd'hui aux dessins français du XIXe siècle de bénéficier d'une publication, accompagnée d'une exposition. Souhaitons que le nouveau directeur, Alain Tapié, poursuive cette fructueuse politique.
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1. Théodore Géricault |
2. Paul Baudry |
Le fonds lillois est riche et
caractérisé notamment par la présence de nombreux ensembles dus à des
artistes connus ou plus confidentiels, dont beaucoup sont originaires du nord de la
France. Parmi les premiers, notons les Géricault (ill. 1)1,
Delacroix
(essentiellement des études pour Médée furieuse, tableau conservé à
Lille, acquises à la vente posthume de l'artiste), Puvis de
Chavannes, Henri
Lehmann (de grands cartons préparatoires au décor de son hôtel particulier,
dont un est exposé), Fantin-Latour, Jean-Charles Cazin,
Auguste Raffet ou Jules-Elie
Delaunay.
La plupart de ces feuilles étaient déjà publiées, sauf les
Delaunay qui sont inédits et non cités dans le catalogue de l'exposition de
Nantes.
Les trouvailles les plus notables concernent des
artistes de moindre réputation. Encore qu'on ne puisse classer Victor
Mottez dans cette catégorie, cet élève d'Ingres jouissant d'une certaine
notoriété grâce à ses essais à la fresque et au beau portrait de sa femme aujourd'hui conservé au
musée du Louvre. Si les cartons pour le portail de Saint-Germain-l'Auxerrois2
n'ont pas réapparu, ceux du musée de Lille, inventoriés mais considérés comme
perdus, ont été retrouvés, roulés dans les réserves, à l'occasion de la
préparation de ce catalogue. Trop tard hélas pour qu'une restauration
nécessaire puisse permettre d'en présenter au moins un à l'exposition. Il
s'agit essentiellement de modèles de vitraux pour des églises lilloises, de
grande taille (certains font plus de 5 mètres de haut) exécutés au fusain et
au crayon noir. Le musée conserve également d'autres
ensembles de
cartons de vitraux, dus à Alphonse Colas (peintre originaire de Lille, comme
Mottez), Charles Crauk et Bruno Chérier, artiste valenciennois, ami de
Jean-Baptiste Carpeaux dont l'œuvre commence à être redécouverte3. Notons
aussi les dessins de Michel-Martin Drölling, du paysagiste
Constant Dutilleux,
du sculpteur Alphonse-Amédée Cordonnier et des architectes
Charles Benvignat
et Florimond Boulanger.
Il faut, enfin, faire une place à un peintre dont le talent force
l'admiration lorsque l'on connaît les circonstances dans lesquels il exerça
son art : Louis-César Ducornet, de Lille, qui naquit sans bras, et
avec une déformation forte des membres inférieurs. Cela ne l'empêcha pas de
faire une carrière en peignant avec ses pieds4. Le catalogue révèle qu'il fut un honorable dessinateur, qui ne le cède en rien à nombre de
ses confrères. Au delà de l'aspect anecdotique de la chose, on ne
peut s'empêcher d'être stupéfait par la qualité de certaines études de
draperies. Il est dommage que l'exposition n'en présente aucune. Cela aurait
été l'occasion de rendre un hommage discret à un peintre local qui ne fut pas
qu'un phénomène de foire.
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3. James Tissot |
4. Antoine Bourdelle |
Plusieurs inédits majeurs sont exposés, parmi lesquels on peut noter un imposant
Paul Baudry (ill.
2) préparatoire au Supplice d'une vestale5, un
Ary Scheffer romantique en diable,
représentant un Homme debout dans un paysage et un pastel de la
princesse Mathilde, Femme d'Alger, exposé au Salon de Lille en 1866, qui prouve qu'elle fut mieux qu'un
artiste du dimanche. D'Amaury-Duval est présenté le carton de Jeune fille regardant des
colombes (un autre carton, inédit et préparatoire au tableau de Lille la Naissance
de Vénus, est révélé par le catalogue), de James Tissot un imposant
portrait de femme au pastel (ill. 3)6.
Les amateurs de grands noms ne seront pas déçus puisque l'on peut voir
plusieurs Ingres dont l'aquarelle reprenant le Triomphe d'Homère, trois
Géricault, un Corot ou un dessin d'Antoine
Bourdelle, inédit,
représentation symboliste du martyre de la cathédrale de Reims après les
bombardements allemands de 1914 (ill. 4)7.
Le choix des dessins permet au visiteur de ne voir que de très belles feuilles. Quatre-vingt dessins environ sont montrés dans un accrochage agréable. Ceci est peu, cependant, comparativement à l'importance de la collection. Il aurait été préférable, en resserrant la présentation ou en lui offrant un plus large espace, de lui donner la place qu'elle mérite. Autre regret, enfin : le catalogue, scientifiquement rigoureux et indispensable à tout historien de l'art du XIXe siècle8, est vendu à un prix très élevé (89 €). Sans méconnaître les difficultés auxquelles est actuellement confrontée la RMN, la publication récente d'ouvrages comparables en taille, en sujet et en nombre d'illustrations prouve qu'un prix plus raisonnable est possible.
Didier Rykner
(mis en ligne le 6 août 2004)
1. Graphite, gouache et aquarelle
sur papier gris. 26,7 x 38 cm.
2. Voir Bruno Foucart, « Mottez, le tympan
peint de Saint-Germain-l'Auxerrois ou les malheurs de Victor », Curiosité,
Etudes d'histoire de l'art en l'honneur d'Antoine Schnapper, Paris, 1998.
3. Voir sur Internet : Catherine
Guillot, « L'exemple d'un décor religieux dans le nord de la France :
Bruno Chérier (1817-1880) et Notre-Dame-des-Anges de Tourcoing » , In
situ, Revue de l'Inventaire, 1-2001.
4. Les commentateurs des Salons faisaient
fréquemment cette remarque - facile il est vrai - que Ducornet avec ses pieds
peignait mieux que bien des peintres avec leurs mains. L'autoportrait de Ducornet
(il s'agit d'une peinture) est
conservé au Palais des Beaux-Arts de Lille, ainsi que plusieurs de ses
tableaux.
5. Sanguine et fusain. 82 x 66,5 cm. Le tableau est
au Palais des Beaux-Arts de Lille.
6. Pastel. 164 x 94 cm.
7. Aquarelle et gouache sur esquisse au graphite.
23,2 x 18,3 cm.
8. Par exemple le catalogue des dessins italiens du
musée des Beaux-Arts de Dijon, vendu 45 €.
Lille, Palais des Beaux-Arts. Exposition terminée le 30 août 2004.
Commissariat
: Barbara
Brejon de Lavergnée, attachée de conservation, chargée du cabinet des dessins
; Michèle Moyne, attachée de conservation ; Annie Scottez-De Wambrechies,
conservateur ; Elisabeth de Jonckheere, assistante de conservation.
Barbara
Brejon de Lavergnée, Michèle Moyne et al., Catalogue
des dessins français du XIXe siècle. Collections du Palais des Beaux-Arts de
Lille, Editions de la Réunion
des Musées Nationaux, 383 p. 89 €. ISBN 2-7118-4735-7.
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