Le Musée Van Gogh d’Amsterdam présente jusqu’au 27 février 2005 une exposition novatrice consacrée à Siegfried Bing (1838-1905), marchand d’art et collectionneur d’origine allemande, naturalisé français en 1876 et dont l’entreprise intitulée « L’Art nouveau » donna son nom à un « style » décoratif et à l’esprit de toute une époque. L’exposition sera reprise ensuite par le Musée Villa Stuck de Munich, le Caixa Forum de Barcelone et le Musée des arts décoratifs à Paris (qui collabore activement à l’événement par des prêts majeurs). Chacun de ces lieux, en fonction de son espace et de ses possibilités, imprimera sans doute sa marque propre à la présentation ; c’est cependant à Amsterdam qu’elle développe probablement son propos avec le plus d’ampleur.
L’exposition, qui rassemble quatre cents numéros (peinture, sculpture, arts graphiques, mobilier, textiles, vitraux, orfèvrerie, céramique, livres dont l’intégralité est documentée comme étant passée entre les mains de S. Bing) a mobilisé le conservateur responsable des expositions au Musée Van Gogh, Edwin Becker, pendant plusieurs années et résulte des recherches du Professeur Gabriel P. Weisberg (Univesity of Minneapolis) et de son épouse Yvonne Weisberg qui se consacrent à Bing depuis plus de trente ans. C’est dire la solidité de l’entreprise. Dans le nouvel espace monumental du musée, la présentation occupe deux niveaux (trois si l’on compte l’exposition « annexe » qui illustre les liens de Vincent Van Gogh avec Bing). D’emblée, la scénographie s’attache à rappeler que l’œuvre de Bing était une entreprise commerciale dont la vitalité s’est attachée à défendre les arts contemporains (les cartels mentionnent d’ailleurs les prix d’achat des œuvres à l’époque, ce qui permet une comparaison relative de leur valeur).
|
3. Japon, XVIIIe siècle |
4. Louis Comfort Tiffany |
D’immenses photographies des façades et de l’intérieur des différents
lieux occupés par la Maison Bing recréent l’atmosphère qui régnait dans ce
« grand magasin » des arts (ill.
1). On a ainsi l’impression de pénétrer chez Bing, de comprendre son esthétique
décorative et la qualité des clichés d’origine est telle que
l’identification de tel vase, de tel tableau devient un régal pour
l’amateur comme pour le chercheur. Répondant à ce mur d’images très évocatrices,
des vitrines, spécialement conçues pour l’exposition, présentent des
collections d’art japonais dont Bing fut un découvreur et un actif diffuseur
dès les années 1870, allant du brûle-parfums au masque Nô (ill.
2 et 3). Son action en ce domaine, qui culmine en 1890 avec l’organisation
d’une exposition consacrée à l’estampe japonaise à l’Ecole des
Beaux-Arts de Paris, fait en effet de Bing le grand spécialiste du Japon. Sa
revue Le Japon artistique, est
d’ailleurs une bible pour nombre d’artistes intéressés par la question.
Les objets présentés,
tous de premier plan, confirment l’influence considérable de ce nouveau
japonisme sur l’art et les arts décoratifs de la Fin-de-siècle en Europe.
Après les chinoiseries françaises du XVIIIe siècle et le japonisme assez extérieur
de l’époque Napoléon III, c’est bien une assimilation à laquelle on
assiste : l’ensemble de l’exposition semble découler de ce ferment,
subtilement nourri des individualités créatrices des artistes occidentaux.
|
5. Jozsef
Rippl-Rönai |
6. Théo
van Rysselberghe |
A
partir de 1894, Bing organise ses salons, et des expositions permanentes
d’artistes et de créateurs d’art décoratif. Abolissant la hiérarchie des
genres, il souhaite donner l’exemple d’une totalité esthétique en présentant
mobilier, objets d’art, peintures et sculptures dans un même lieu. Il
choisit, commande, fait réaliser des décors entiers. Les œuvres exposées à
Amsterdam permettent de revoir bien des idées toutes faites : c’est
avant tout le jugement d’un homme, au goût absolument sûr, qui préside à
l’harmonie générale et cette harmonie ne se préoccupe guère des clivages
théoriques que l’histoire de l’art apprécie malheureusement. A côté des
collections d’art japonais, on trouve ainsi aussi bien les Nabis (Vuillard,
Maurice Denis, Vallotton, Roussel) auxquels Bing demanda aussi des cartons de
vitrail réalisés par Tiffany (ill.
4) que des symbolistes (Khnopff, Degouves de Nuncques, Doudelet), mais aussi des
individualités telles que Munch, De Feure, Eugène Carrière, Charles Cottet,
Albert Besnard (un beau triptyque, fragment d’un ensemble décoratif),
Toulouse-Lautrec, Lacombe, Sérusier et Ranson. Jacques-Emile Blanche,
Rippl-Ronaï (ill. 5), Signac, Van Rysselberghe (ill. 6) ou les superbes panneaux de Frank Brangwyn attestent encore
de la clairvoyance de Bing comme de sa liberté d’esprit. La sculpture est présente
autant par Constantin Meunier que par Camille Claudel (ill.
7), Rodin, Bourdelle ou Victor Rousseau.
|
7. Camille
Claudel |
8. Edouard
Vuillard |
Les
objets d’art, les bijoux et la céramique
montrent l’importance de l’influence de Bing sur l’art de la fin de siècle
tout en permettant de faire la différence entre la production de masse (et
souvent les sous-produits qui ont parfois disqualifié cette esthétique) et
l’extrême qualité des pièces retenues à la vente ou commandées par la
Maison « Art nouveau », mais aussi certains choix révélateurs du
« goût » de cet homme à bien des égards encore secret (par
exemple la quasi absence de la pâte de verre au profit de la céramique).
Impossible de citer ici tous les noms qui ont fait la gloire de cette époque et
qui emplissent les vitrines du second niveau, accompagnés d’œuvres
graphiques et d’éditions rares (françaises, anglaises, allemandes,
autrichiennes, belges). De Dalpayrat à Dammouse et Vuillard avec son service de
table (ill. 8) en passant par Laueger
(ill. 9), Colonna, Vallgren, Van Velde et aussi les manufactures américaines
Grueby ou Rockwood et danoises du Royal Copenhagen (ill.
10), les réseaux internationaux de La Maison Bing sont ainsi démontrés,
faisant de L’Art nouveau un point de rencontre essentiel des arts décoratifs.
| |
||
|
9.
Max
Laueger |
10.
Royal
Copenhague |
Pour illustrer le triomphe de Siegfried Bing lors de sa participation à l’Exposition universelle de 1900, les commissaires de l’exposition sont parvenus à réunir les ensembles de mobilier qui avaient été commandés à Georges De Feure (mobilier rarement prêté par le Musée de Copenhague), Eward Colonna et Eugène Gaillard (la chambre à coucher et son lit, clou de l’exposition - ill. 11 et 12) ; on peut regretter que, contrairement à ce qu’avait souhaité Bing, c’est-à-dire une intégration de l’ensemble dans un intérieur reconstitué, ces meubles soient ici alignés sur une estrade dans une lumière un peu crue (ill. 13). Ils perdent quelque peu de leur force. Textiles Arts and Crafts, affiches, documents complètent cet ensemble exceptionnel. En annexe, le Musée Van Gogh présente un ensemble d’estampes japonaises provenant de la collection de Vincent et Théo Van Gogh et toutes achetées chez Bing. Des rapprochements passionnants avec les œuvres du peintre achèvent de convaincre si c’était nécessaire de la position cruciale de Siegfried Bing dans les sources créatives de Van Gogh comme de nombre d’autres artistes.
Conception résolument moderne de l’habitat, volonté d’intégrer les arts
appliqués dans la création artistique la plus ambitieuse et exercice d’un
jugement infaillible : grâce à cette exposition remarquable,
qu’accompagne un catalogue désormais indispensable, Bing apparaît plus que
jamais comme une personnalité déterminante pour l’histoire de l’art et du
« design » à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle.
![]() |
|
13.
Mobilier
de De Feure, Colonna et Gaillard |
Jean-David
Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 30 novembre 2004)
L’Art Nouveau
: La Maison Bing, Amsterdam, Musée Van Gogh, 26 novembre 2004 – 27
février 2005. Catalogue (coédité par le Musée Van Gogh, le Musée des Arts décoratifs
et les Editions Mercatorfonds), disponible en cinq langues (français, anglais,
allemand, néerlandais, espagnol), publié sous la direction de Gabriel P.
Weisberg, Edwin Becker et Evelyne Possémé (textes de E. Becker, Jo-Anne
Binie-Danzker, Rüdiger Joppien, Karine Lacquemant, John Leighton, E. Possémé,
Béatrice Salmon, Christine Shimizu, Philippe Thiébaut, José Vilarasau,
Gabriel P. Weisberg), 295 pages, 250 illustrations. ISBN 90-6153-561-1.
Nouveautés
en ligne | Index | Plan
du site |
Qu'est-ce
que La Tribune de l'Art ?
| Ecrivez-nous
©La
Tribune de l'Art