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L'Art à la cour de Bourgogne. Le mécénat de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur (1364- 1419)

Dijon, Musée des Beaux-Arts, terminée le 13 juin 2004 (présentée ensuite à Cleveland).

   Nous avons vu cette exposition un peu tôt (son installation n'était pas terminée) et lu son catalogue un peu tard : celui-ci n'est en effet paru qu'un mois après l'inauguration. Nous n'avons donc pu en parler auparavant. Cela valait, assurément, la peine d'attendre. Il s'agit sans doute d'un des meilleurs catalogues qu'il nous ait été donné de lire récemment, ne serait-ce que par sa cohérence, méritoire puisqu'il rassemble les contributions d'un grand nombre d'auteurs (pas moins de 53) venant de différents pays, et que le commissariat est partagé entre Cleveland et Dijon. Pour sa première exposition en tant que conservateur en chef du musée, Sophie Jugie a réussi là un coup de maître. La présentation, telle que nous avons pu la voir en cours de montage, est plaisante, même si l'absence de cartels rendait alors le parcours complexe pour un non spécialiste de cette période.

Claus Sluter - Bust du Christ crucifié du Calvaire de Champmol - Dijon, Musée Archéologique
1. Claus Sluter
Buste du Christ crucifié
du Calvaire de Champmol
Dijon, Musée Archéologique

   Le néophyte sortira de cette lecture avec une vision limpide de l'art bourguignon autour de 1400. Les connaisseurs ne seront pas moins concernés, car les textes prennent en compte les travaux les plus récents et apportent de nombreuses nouveautés et des analyses inédites.
   L'exposition et le catalogue s'articulent autour de la Chartreuse de Champmol, le plus grand chantier de l'époque, celui où s'illustrèrent les peintres Jean de Beaumetz, Jean Malouel et Henri Bellechose ou les sculpteurs Jean de Marville, Claus Sluter (ill. 1)
1, son neveu Claus (ou Claux) de Werve (ill. 3) et Jean de la Huerta. Comme c'est généralement le cas pour la peinture française du Moyen-Age et de la Renaissance, les destructions ont été immenses en Bourgogne. L'exposition, d'où sont absents le Retable de saint Denis de Bellechose et la Grande Pietà ronde attribuée à Malouel (tous deux au Louvre), parvient néanmoins à réunir des ensembles dispersés, dont le Quadriptyque de la vie du Christ, anonyme mais datable des environs de 1400 et qui se trouvait à Champmol. Deux panneaux sont conservés à Anvers, deux à Baltimore. D'après le style, le peintre serait originaire de la région du Rhin, ce qui montre la force d'attraction d'un duché qui accueillait des artistes originaires de Flandres - tropisme logique puisque ce comté fit partie des possessions de Philippe le Hardi après son mariage avec Marguerite de Flandres - mais aussi de Paris (notamment des enlumineurs). Autre regroupement intéressant, les deux Calvaire avec un chartreux du Louvre et de Cleveland (ill. 2)2, qui faisaient partie d'un ensemble de 26 petits tableaux de dévotion destinés aux cellules des moines. A la fois proches et différents ils sont sans doute dus à des membres distincts de l'atelier de Jean de Beaumetz. L'influence siennoise notable se retrouve dans d'autres panneaux de l'école bourguignonne, ce qui prouve l'existence d'échanges avec l'Italie. Des œuvres furent d'ailleurs importées d'outre-mont, comme l'Oratoire des duchesses de Bourgogne (musée de Cluny) en ivoire.

Jean de Beaumetz et son atelier - Calvaire au chartreux - Cleveland, Museum of Art
2. Jean de Beaumetz et son atelier
Calvaire au chartreux
Cleveland, Museum of Art

   C'est la grande sculpture en ronde-bosse, souvent mieux conservée et mieux documentée que la peinture, qui fait la réputation de l'art bourguignon. Si l'exposition ira ensuite à Cleveland, les principaux monuments ne pourront évidemment pas faire le voyage. Le Puits de Moïse d'abord, de Claus Sluter, récemment restauré (voir Brève du 27/5/04) et que le visiteur pourra aller admirer dans la cour de l'hôpital de la Chartreuse, les deux grands retables, sculptés et peints, celui des Saints et martyrs et celui de la Crucifixion et, surtout, les deux tombeaux de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur. Ces deux monuments célébrissimes, démontés et en partie détruits (les gisants) à la Révolution, furent restaurés et sont maintenant conservés dans le musée. Le regroupement des cinq pleurants localisés, sur huit manquants, est exceptionnel. Quatre (trois provenant du tombeau de Philippe le Hardi, un de celui de Jean sans Peur) sont conservés à Cleveland, un est encore en Bourgogne, dans une collection particulière.

Attribué à Claus de Werve - Saint Michel - Baume-les-Messieurs, église abbatiale
3. Attribué à Claus de Werve
Saint Michel
Baume-les-Messieurs, église abbatiale

   Champmol ne fut cependant pas le seul chantier important. En témoignent des sculptures venant de la collégiale Saint-Hippolyte à Poligny dans le Jura, ainsi qu'un Saint Michel psychopompe terrassant le démon (ill. 3)3, attribué à Claus de Werve provenant de l'église abbatiale de Baume-les-Messieurs. Le catalogue propose d'ailleurs, à propos de ce sculpteur, de faire la part entre des attributions abusives et les statues qui paraissent lui revenir en toute certitude. Les auteurs, en particulier Véronique Boucherat, réhabilitent son talent en soulignant qu'il n'est pas qu'un épigone de son oncle Claus Sluter et insistent sur l'impossibilité de lui donner des sculptures médiocres.

   Il est chimérique, et inutile, de résumer un ouvrage aussi riche, ou de citer tous les chef-d'œuvres réunis au musée de Dijon. L'exposition est un complément indispensable à celle du Louvre sur les Arts à Paris autour de 1400 de ce printemps. Les foyers artistiques parisiens et bourguignons sont d'ailleurs indissociables, tant les échanges furent importants et tant les ducs, Philippe le Hardi et surtout Jean sans Peur, furent présents également sur la scène parisienne. Ils sont représentatifs de l'extraordinaire qualité de l'art français au début du XVe siècle.

Didier Rykner
(mis en ligne le 18 août 2004)

1. Buste du Christ. Pierre tendre, traces de polychromie. 61 x 38 cm.
2. Huile sur panneau de chêne. 56,5 x 45,5 cm.
3. Pierre calcaire, traces de polychromie et de dorure, lance en bois. 112 x 35 x 32 cm.

Dijon, Musée des Beaux-Arts. Exoposition terminée le 15 septembre 2004. 
L'exposition a été ensuite présentée au Cleveland Museum of Art du 24 octobre 2004 au 9 janvier 2005.

Commissariat : Stephen N. Fliegel, Conservateur associé au Cleveland Museum et Sophie Jugie, Conservatrice du musée des Beaux-Arts de Dijon (avec la collaboration de Virginie Barthélémy, Agniezska Laguna-Chevillotte, Marie-Laure Grunenwald et Catherine Tran).

Catalogue L'art à la cour de Bourgogne. Le mécénat de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 368 p. 49 €. ISBN 2-7118-4728-4.