Lorsqu'il préparait l'exposition Le siècle de Caravage (1988) sur les peintures du XVIIe italien dans les collections publiques françaises, Arnaud Brejon de Lavergnée aurait souhaité qu'une manifestation similaire fût entreprise au même moment sur les dessins des musées de Province. Ce ne fut malheureusement pas possible tant le chantier était vaste. Les feuilles anonymes en quête d'auteur se comptaient par milliers, les attributions étaient loin d'être sûres et devaient être vérifiées. La plupart du temps des fonds entiers étaient non photographiés, parfois non inventoriés et demandaient à être restaurés. En quinze ans, même si beaucoup reste à accomplir, les choses ont avancé, puisqu'en 1990 paraissait le catalogue complet des dessins italiens du musée de Rennes1, celui de Lille en 19972, celui de la donation Puech à Avignon3 un an plus tard, ceux du musée Condé à Chantilly4, alors que plusieurs opuscules détaillent régulièrement ceux de Rouen. Le catalogue des dessins de Dijon (exposition prévue en 2004) est déjà sous presse.
L'étude des dessins d'Orléans participe donc de cette mise en
lumière d'ensembles presque entièrement inédits, et fera date par la richesse et la qualité de son catalogue. D'une certaine façon, étudier
le fond d'un musée américain est beaucoup plus simple, les œuvres sont peu
nombreuses et achetées avec des attributions vraisemblables au cours des dernières
décennies. Dans un musée de province comme Orléans
et, malgré quelques avis déjà anciens, tout reste à faire. L'intérêt de ces
études est que toutes les découvertes, les surprises, y sont possibles, même
si le catalographe doit désormais jongler avec des attributions particulièrement
pointues et difficiles. Complètement décentralisée, l'histoire de l'art
italienne demande une maîtrise et des connaissances infinies. Il n'est plus de
petites villes de 10000 habitants en Emilie ou dans les Pouilles que les
universitaires italiens n'aient tenté de définir comme une école autonome,
avec ses maîtres, ses courants, des dizaines de suiveurs à chaque génération,
étudiée dans une bibliographie locale énorme et parfois peu diffusée. La
peinture à Milan n'est différenciée de celle de Crémone que depuis quelques
dizaines d'années à peine, et déjà celle de Crema, à quinze kilomètres
seulement, est explorée.
C'est pour cela que le courageux travail établi par Eric Pagliano est
remarquable.
Il a su, pour chaque école, recueillir les avis des spécialistes de la question, trier des centaines de feuilles et remettre en cause les
fausses certitudes.
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3.
Massimo Stanzione |
4. Giovanni Baglione |
Si quelques rares dessins étaient célèbres (Fra
Bartolommeo, cat;
3 ; Titien, cat. 191, ill. 1 ; Rosa, cat. 73, ill. 2), les redécouvertes sont innombrables :
des ensembles d'un même artiste, comme les Aurelio Luini (quatre dessins, dont
une feuille recto-verso spectaculaire représentant saint Sébastien, cat. 175
à 178) ou les Luca Giordano (cat. 110 à 113), des inédits d'artistes
importants (Giambattista Tiepolo, cat. 217 ; l'un des rares dessins connus de
Massimo Stanzione, cat. 100, ill. 3) et
de très beaux dessins d'artistes moins publics (Giovanni Baglione, cat. 57 et
58, ill. 4 ; Antonio Cimatori, cat. 17 ; Camillo
Procaccini, cat. 183 ; ...).
L'auteur a su distinguer les copies et parfois proposer le nom du copiste (un
dessin de Domenico Ghirlandaio d'après Filippo
Lippi, cat. 2). Ses textes expliquent
clairement la démarche suivie pour aboutir à l'attribution sans la sécheresse que
ce type de publications amène souvent. Les notices sont d'un beau
style, pétillant d'intelligence et de sensibilité, donc agréables à lire et
vont souvent au-delà du problème de l'identification de l'auteur. On peut
citer à titre d'exemple la démonstration qui accompagne le dessin de
l'entourage de Barrocci, L'Annonciation (cat. 16, ill. 5). Que l'on partage ou
non l'opinion d'Eric Pagliano (bien que contestée par plusieurs spécialistes,
dont Catherine Goguel, il s'agit pour lui d'un original de l'artiste), on ne
peut qu'apprécier la qualité du texte où l'auteur s'interroge avec pertinence
sur la démarche du connoisseur dans l'attribution d'un dessin.
Il raconte également comment la collection d'Orléans fut à l'origine
de la redécouverte, par Valter Witzhum, du style de dessinateur d'un artiste Napolitain de la seconde
moitié du XVIIIe siècle, Francesco Lamarra (cat. 123 à 125).
Malgré les recherches, certains dessins demeurent dans un irritant anonymat. Citons, parmi les plus intéressants, une Déposition de la fin du XVIe siècle (cat. 132), classée dans l'école bolonaise, une magnifique Tête de jeune homme barbu, les yeux clos (vers 1540-1550 [?], cat. 223, ill. 6) ou une Etude pour un catafalque de la première moitié du XVIIe (cat. 227). Nul doute que quelques uns d'entre eux trouveront un nom à l'occasion de cette publication et que certaines attributions seront précisées ou modifiées. C'est le lot des ouvrages novateurs comme celui-ci de susciter débat et contradictions. Nous espérons pouvoir en faire part ici-même après l'exposition.
La quasi-totalité des dessins italiens a été donnée par Paul Fourché dont la collection exceptionnelle et encyclopédique avait nécessité la construction d'un musée, détruit pendant la guerre en 1940, et dont les restes furent recueillis par le Musée des Beaux-Arts. On apprend que plusieurs feuilles portées disparus, notamment deux alors attribuées à Raphaël, n'ont, au même titre que les tableaux, pas forcément été détruites. De temps en temps, des dessins portant la marque du collectionneur ressortent en vente, mais l'imprécision des inventaires rend difficile, voire impossible, d'apporter la preuve qu'ils viennent bien des collections orléanaises. Le catalogue ne présente d'ailleurs qu'un florilège d'environ 250 dessins, les autres - soit environ 750 de plus - seront bientôt consultables en ligne. Internet devient ainsi, peu à peu, un auxiliaire indispensable de l'historien d'art. Une campagne de montage, nettoyage et désacidification a été menée à cette occasion, par la restauratrice attachée en permanence aux collections du musée. Enfin, un dessin de Guido Reni est entré récemment dans les collections (voir brève du 28/10/03). Orléans conservait déjà un petit dessin (Allégorie de la Force, cat. 136) dont l'attribution s'orientait vers Giovanni Maria Morandi, d'après un prototype probable de Guido Reni. La réapparition du dessin que vient d'acheter le musée (chez Jean-Luc Baroni à Londres) permet d'attribuer avec certitude l'Allégorie de la Force à Reni lui-même, et de reconstituer le lien entre les deux feuilles.
Le fond est tellement riche qu'il
est présenté en deux temps. Si les dessins majeurs d'artistes de premier plan
sont finalement assez rares, les multiples découvertes que ces expositions
réservent aux amateurs justifient amplement deux visites à Orléans.
Didier Rykner
(mis en ligne le 28 novembre 2003)
1. Sous la direction
de Patrick RamadeDisegno, Les dessins italiens du Musée de Renne,
catalogue de l'exposition, suivi d'un inventaire de la collection, 1990.
2. Barbara Brejon de Lavergnée, Catalogue des
dessins italiens. Collections du Palais des Beaux-Arts de Lille, éditions
de la Réunion des Musées Nationaux, 19907
3. Sous la direction de Sylvie Béguin, Mario Di
Giampaolo et Philippe Malgouyres, Dessins de la donation Marcel Puech au
Musée Calvet d'Avignon, 2 volumes, co-édition Réunion des Musées
Nationaux - Paparo Edizion, 1998.
4. Dessins italiens du musée Condé à Chantilly,
3 volumes parus (I. Autour de Pérugin, Filippino Lippi et Michel-Ange, II.
Raphaël et son cercle, III. Vénétie, Lombardie, Piémont, Emilie, XVème-XVIème
siècle), Editions de la Réunion des musées nationaux, 1995/1998.
Orléans, Musée des Beaux-Arts. Première partie, terminée le 11 janvier 2004. Seconde partie, terminée le 21 mars 2004.
Commissariat et catalogue : Eric Pagliano, Conservateur du patrimoine au Musée des Beaux-Arts d'Orléans.
Catalogue édité par Somogy, Editions d'Art, 376 p., 45 €. ISBN : 2-85056-655-1. Somogy nous livre ici un beau livre riche de reproductions de qualité (la plupart en couleur).
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