Jacques Thuillier, dans son essai intitulé Peut-on
parler d'une peinture pompier ?1, écrivait
que l'on célèbre à l'étranger comme « génie national » des artistes qui,
s'il étaient nés en France, auraient été blâmés, dédaignés parce que
qualifiés du terme péjoratif de pompier. Assurément Mariano Fortuny y Marzal
(1838-1874) fait partie de ceux-là et reste très méconnu du public français
pour deux raisons : d'une part, parce qu'il n'y a pas de tableau de lui accroché
à Orsay (qui possède cependant plusieurs aquarelles de premier plan) et
surtout parce qu'on le confond avec son fils Mariano Fortuny y Madrazo
(1871-1849), peintre mondain et créateur de tissus qui affadit le style de son
père2 (lui est bien présent à Orsay par
sa belle Femme à la gondole, à la manière d'Albert Besnard).
Avec près de 140 œuvres, la rétrospective réussie que propose
le Musée d'Art Catalan de Barcelone permet de se faire une idée précise des
qualités et des limites de ce peintre, une œuvre de jeunesse touche-à-tout,
qui a du mal à trouver sa cohérence, mais qui comporte plusieurs chefs-d'œuvre
fulgurants et intenses. Le parcours chronologique suit les divers lieux où l'artiste
nomade a résidé, y devenant à chaque fois la coqueluche artistique de l'intelligentsia
et de la société bourgeoise. Adolescent prodige, Fortuny maîtrise le « romanticisme
» local3 et dépasse ses
professeurs : ses deux académies d'homme n'ont rien de l'apprentissage scolaire
habituel, ni d'académique. Après un séjour à Rome, il suit le général Prim
au Maroc où il exécute l'Odalisque4 (ill.
1)
qui présente déjà tous les charmes (contrastes chromatiques forts, touche
magistralement enlevée) et toutes les lourdeurs de son tempérament (goût
anecdotique, orientalisme de pacotille). De lumineuses aquarelles de paysages
sahariens servent d'études pour la monumentale Bataille de Tétouan5
(1863), commande de la ville de Barcelone qui l'impose comme un chef d'école. A
cette gigantesque peinture d'histoire inachevée et traitée comme une scène
anecdotique, qui lorgne sur le Raphaël de la Bataille de Constantin, le
luminisme orientaliste de Delacroix et la précision des peintres militaires,
succèdent de plus petits formats comme la Fantaisie arabe6
ou les trois versions du Collectionneur d'Estampes7.
Fortuny ne pourra jamais choisir et poussera toujours plus loin l'ambiguïté
entre scène de genre et peinture d'histoire. En 1866, Fortuny vient à Paris où
il signe un contrat avec le marchand Goupil pour lequel il grave ses plus célèbres
eaux-fortes. Ce dernier expose avec un succès considérable le Mariage de la
vicaire8, d'un pittoresque qui fascine
et irrite simultanément le spectateur. Théophile Gautier le décrira comme une
étude de Goya retouchée par Meissonnier.
Rien ne peut résister au catalan. A Madrid, il épouse la fille du
peintre officiel Federico de Madrazo, directeur du Prado, et en profite pour réinventer
Goya et donner quelques-uns de ses tableaux les plus profondément espagnols,
les Corrida, ou le Retour de la procession sous l'averse9,
une étude ébouriffante de mouvement et de temps pluvieux (proche de Whistler),
et des visions poétiques et fantasques10
(L'Idylle, 1868). Le peintre va ensuite à Grenade, s'impose à Londres,
puis s'installe à Portici en Italie.
Entre 1870 et 1874, Fortuny maîtrise cette lumière papillonnante,
fragmentée, qui est sa vraie personnalité, et donne vie à la fois à des
compositions insupportables de mièvrerie (Le choix des Modèles11),
à des images inondées de soleil (La cour de l'Alhambra12,
ill. 2 ; Nu sur la plage13) ou touchées
par le japonisme (Les enfants du peintre dans un salon japonais14).
Il sait aussi être un artiste sincère et profondément humain, comme dans les
portraits de son fils15, ou dans son chef-d'œuvre,
le Vieillard au soleil16, qui
renouvelle le caravagisme sombre ribéresque, le picaresque espagnol, avec une
touche enlevée moderne.
|
1. Mariano Fortuny |
2. Mariano Fortuny |
A sa mort à Rome, les artistes italiens, espagnols et français se
disputèrent l'honneur de porter son cercueil sur leurs épaules. Autre preuve
de sa notoriété, les œuvres présentées viennent parfois de très loin
(Boston, Baltimore, Moscou, Washington, Buenos-Aires, Londres, Castres) même
si Barcelone et Madrid fournissent l'essentiel. Cette rétrospective permet de s'interroger
sur ce succès éphémère, tant à Paris qu'auprès des mécènes américains,
et de le comprendre. La société du Second Empire si curieuse et friande d'espagnolades
ne pouvait que s'éprendre de ce jeune homme brillant, sorte de Jean-Paul
Laurens et de Sargent, capable à la fois de précisionnisme et de larges
touches. Son influence sur les artistes fut grande notamment par cette luminosité
intense qui n'est pas celle de l'Impressionnisme, comme tentent de le faire
croire les organisateurs, mais l'un des aspects les plus intéressant des études
faites en plein-air à cette époque et que l'on retrouve chez plusieurs autres
peintres (Macchiaioli, Meissonnier,...). Fortuny est aussi malheureusement la référence
de nombreux peintres « de cardinaux » et d'amourettes rococo les plus
triviales. Ses œuvres fascinent, par une virtuosité innée, ou irritent,
par cette attention si poussée à des détails superficiels, et ne laissent
pas le spectateur indifférent. Certaines scènes de genre, l'orientalisme
lumineux et la facilité déconcertante de l'artiste, ce mélange de fierté et
de vulgarité des modèles, le rapprochent de son ami Henri
Regnault. Enfin, l'exposition
confirme que si ses peintures sont parfois inégales, ses aquarelles figurent
parmi les plus éblouissantes de tous les temps.
Les quinze années d'activité de Fortuny ont mis fin à la
stérilité artistique de la péninsule ibérique et ont forcé les artistes
espagnols à se plonger dans le grand bain de la vie moderne. Sa carrière légendaire
poussa les artistes catalans à venir à Paris et ce n'est pas rien que d'avoir
montré l'exemple à Ramon Casas, Santiago
Rusiñol, puis bientôt à Picasso et
Miro.
Il existe une bibliographie très fournie sur l'artiste, plusieurs
monographies récentes et catalogues d'expositions. Dans celui de l'actuelle
manifestation, plusieurs essais font la synthèse et prolongent les études antérieures,
tout en présentant des planches couleurs pleine-page de grande qualité (il n'a
qu'un seul défaut, son épaisseur et son poids).
Michel de Piles
(mis en ligne le 2 décembre 2003)
1. Presse
universitaire de France, 1984.
2. Il fut célébré par Proust et D'Annunzio. Le Musée
Fortuny de Venise lui est consacré.
3. Le comte Bereguer III plante l'étendard de
Barcelone sur la tour du château de Foix, 1857, Académie des Beaux-Arts de
Barcelone.
4. Barcelone, MNAC.
5. Barcelone, MNAC.
6. La version présentée est celle d'une collection
privée madrilène.
7. Boston, Museum of Art, Baltimore, Walters Art
Gallery , Barcelone, MNAC.
8. Buenos-Aires, Museo de Bellas Artes.
9. Barcelone, MNAC (il en existe d'autres versions).
10. Madrid, Prado (Casón).
11. Washington, The Corcoran Gallery.
12. Figueres, Museu Fundacio Gala-Salvador Dali.
13. Madrid, Prado (Casón).
14. Madrid, Prado (Casón).
15. Madrid, Prado (Casón).
16. Madrid, Prado (Casón).
Barcelone, Museu Nacional d'art de Catalunya (Musée National d'Art
Catalan-Monjuich). Exposition terminée le 15 février 2004.
Exposition produite par la Fundacion Santander Central
Hispanico et la Ville de Barcelone.
Catalogue : 65 € disponible en catalan et castillan
Lien vers la page présentant l'exposition sur le site du musée.
L'essentiel de l'œuvre de Fortuny peut être consulté sur le site
espagnol Artehistoria.com.
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