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1. Eugène Delacroix |
L'exposition, organisée dans le cadre de l'année de l'Algérie en France, était un vrai défi. Car ce sujet se prête souvent à un exotisme de pacotille doublé d’un érotisme frelaté. Or, à l’exception, au début du parcours, de la toile d'Eugène Giraud (cat. 13) et peut-être de celle de Philippoteaux (cat. 12), on est frappé de voir à quel point le regard des peintres et des photographes, au moins dans la sélection qui nous est ici proposée, a pu être dénué de vulgarité et de condescendance. Même pour célébrer la colonisation, le sentiment qui domine est une véritable estime pour les autochtones, qui va parfois jusqu'à l’admiration.
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2. Ange Tissier |
3. Horace Vernet |
Peter Benson Miller, dans un brillant essai sur la vision
officielle de l'Algérie sous Napoléon III, en donne la clé : les
peintres étaient alors plus proches des militaires, de qui ils dépendaient
pour circuler en sécurité dans le pays, que des colons. Autant les seconds
pouvaient, face à un pouvoir toujours considéré comme trop faible, se comporter
en soudards dans un pays conquis, autant les premiers respectaient en général
leurs adversaires. Cette analyse s'applique sans doute également à l’époque
de la Monarchie de Juillet. Elle est visible dans la manière dont est figuré
Abd el-Kader, le principal ennemi des français. Malgré le paternalisme dont n'était
pas exempt l'empereur dans son rêve d'un royaume arabe et que traduisent les
images de la réception du chef vaincu (par Carpeaux, Théophile Gide ou Ange
Tissier, tableaux absents de l'exposition mais illustrés dans le catalogue),
les portraits, peints (par Ange Tissier, ill.
2, cat. 23) ou photographiés (anonyme, cat. 72) sont empreints d'une grande
noblesse.
Le parcours est thématique. La
première section est consacrée aux femmes d'Alger. Que le tableau du
Louvre, par Delacroix, ne soit pas à l’exposition n’est pas grave.
Cela donne l’occasion de voir à Paris la version de la collection Bruyas, plus
tardive mais pas moins intéressante. Delacroix, qui ne passa que peu de temps
en Algérie, à la suite de son voyage au Maroc, n’a d’ailleurs peint aucune
des deux toiles sur place.
N'est pas Delacroix qui
veut, et Chassériau fut l’un des rares artistes qui ont su peindre le harem
sans trivialité. Nous avons cité plus haut Giraud et Philippoteaux (encore la
toile de ce dernier ne manque-t-elle pas de charme). On pourrait y ajouter Renoir1.
Une série de tableaux de l'artiste conclut l’exposition en formant à lui
seul une section.
Renoir est assurément un cas étrange. Alors que le grand public
l'adule, les historiens de l'art sont de plus en plus nombreux à le considérer
comme un artiste très sur-estimé. Si le Portrait
de Mme Clémentine Valensi (cat. 104) fait preuve d'une certaine dignité et
peut rappeler la manière d'Eugène Delacroix, qu'il admirait, des toiles comme
la Jeune Algérienne (cat. 109) ou les
deux Danseuses (cat. 116 et 117) sont
bien loin de son illustre modèle. Il se rapproche certainement ici plus de
Giraud, dans l’esprit si ce n’est dans la facture.
Entre Delacroix et Renoir, nombreux sont les artistes à avoir fait le voyage d'Algérie. L'exposition donne une place importante à Horace Vernet. Celui-ci utilisa l'Orient comme un répertoire de formes qu'il réemploya dans des scènes bibliques. Les Arabes dans leur camp écoutant une histoire, que Jazet grava d'après Vernet n'est guère différent, comme le rappelle la notice du catalogue, d'un tableau tel que l'Agar chassée par Abraham du Musée de Nantes, ou des toiles de son élève Frédéric-Henri Schopin. Mais Vernet, quittant l'anecdote et l'histoire religieuse, sait se faire épique dans sa représentation du Combat de Somah (ill. 3, cat.16) ou sa célèbre Prise de la Smalah d'Abd el-Kader (non exposée, Versailles, Musée National du Château). Il est, en définitive, le meilleur peintre de la colonisation : le tableau de la Première messe en Kabylie (cat. 75, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts) démontre, peut-être à l'insu de l'artiste, l'utopie de l'aventure algérienne, vouée inexorablement à l'échec. Citons Peter Benson Miller : « La haie de baïonnettes pointées vers le ciel, qui rappelle un motif rencontré dans des scènes de bataille [...] dresse une barrière entre les officiants et les indigènes ralliés. » Barrière qui ne sera jamais réellement franchie.
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4. Eugène Fromentin |
5. Eugène Fromentin |
Fromentin sort également grandi de l'exposition.
La Chasse au faucon en Algérie (ill.
4, cat. 79) illustre à merveille ce respect de certains peintres pour leur sujet. Ces fières figures de cavaliers algériens
ne seraient pas indignes du pinceau d'un Chassériau. Quant à la Rue
à El-Aghouat (ill. 5, cat. 86), son calme apparent n'est pas moins inquiétant que celui de
la Messe d'Horace Vernet. « [...] le
vide et le silence résonnent, quand on veut bien y prêter l'oreille, de la
fureur meurtrière qui s'est abattue sur les habitants en 1852, bain de sang
dont les rapaces et les cadavres de pastèques sont le seul aveu. »2
Deux tableaux d'artistes quasiment inconnus, Adolphe Leleux et
Jules Magy, représentant les paysans algériens au travail sont l'équivalent
orientaliste des tableaux de Millet. Le Dépicage
des blés en Algérie (cat. 83), du premier, est un peu malhabile dans sa conception de
l’espace, qui donne l’impression que les moissonneurs chevauchent des
poneys. Mais le pinceau est vigoureux, et justifie l’intérêt que Théophile
Gautier lui montra dans sa recension du Salon de 1853.
Citons enfin, Adrien Dauzats pour ses deux splendides tableaux du Passage
des portes de fer (ill. 6, cat. 24 et 26) et Isidore Pils pour ses belles têtes de
Kabyles (cat. 48 à 51).
L’orientalisme vaut décidément mieux, parfois, que l’image qu’on en a. Même
Charles Landelle, bon peintre religieux mais inégal dans ses sujets
algériens touche parfois à la poésie comme dans les deux toiles présentées
à l’exposition (cat. 90 et 91).
Le catalogue est un bel ouvrage, richement
documenté. On regrettera seulement l'absence de notices pour quelques œuvres,
surtout pour les deux paysages panoramiques de Jean Antoine Siméon Fort (ill.
7, cat.
21 et 22) qui détonnent, par leur dépouillement comme par leur point de vue,
du reste des commandes versaillaises de Louis-Philippe. Notons enfin qu'il est
regrettable que le tableau de Théodore Chassériau, Ali Ben Hamed, khalifat de Constantine, chef des Haractas, et suivi de
son escorte ne soit pas exposé, alors qu'il fait l'objet d'une notice
(cat. 29, Versailles, Musée national du château). Faut-il y voir un refus de
prêt de dernière minute ? Si tel était le cas, on pourrait s'interroger sur
les raisons pour lesquelles un tableau, qui s'est récemment déplacé à New York3, n'a pu trouver le chemin de l'IMA, pourtant moins risqué.
Didier Rykner
(mis en ligne le 26 novembre 2003)
1.
Nous avions commenté succinctement, en avril 2003, le catalogue de l'exposition
Renoir
et l'Algérie du Sterling and Francis Clark Art Institute à Williamston,
que reprend celle de l'IMA. Sur reproduction, les œuvres ne nous paraissaient
pas si mauvaises. Le contact direct avec celles-ci nous oblige à revoir notre
position.
2. Stéphane Guégan, p. 178 du catalogue.
3. Et à Paris, au Grand Palais, à l'occasion de
l'exposition Théodore Chassériau.
Paris, Institut du Monde Arabe,. Exposition terminée le 18 janvier 2004
Commissariat
général : Brahim Alaoui, directeur du département Musée et Expositions,
Institut du Monde Arabe
Commissariat scientifique : Stéphane Guégan, responsable des conférences et
colloques, musée d'Orsay
Commissariat IMA : Noha Hosni Maillard et Aurélie Fauret, chargées de
collections et d'expositions, Institut du Monde Arabe.
Catalogue
De Delacroix à Renoir. L'Algérie des peintres, collectif, sous la
direction de Stéphane Guégan. Co-édition Hazan/Institut du Monde Arabe, 396
p., 40 € (édition reliée), 49 € (édition brochée).
ISBN : 2 85025 912 8
(version brochée Hazan)
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