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Alexandre Charpentier (1856-1909). Naturalisme et Art Nouveau

Paris, Musée d’Orsay, du 22 janvier au 13 avril 2008 

Alexandre Charpentier - Autoportrait - Collection Lynne et Mark Hammerschlag
1. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Autoportrait, 1887
Terre cuite - 41x 40 x 23 cm
Collection Lynne et Mark Hammerschlag
© Droits réservés

   Projetée depuis longtemps par le Musée d’Orsay, l’exposition Alexandre Charpentier voit le jour un an avant le centenaire de la mort de cet artiste aussi remarquable que peu connu du grand public. Esprit exigeant, praticien virtuose, ce sculpteur, créateur de formes dans de nombreux domaines des arts décoratifs, méritait cet hommage à plus d’un titre. La présentation rigoureuse et élégante qui est faite des pièces les plus significatives de son œuvre (par ailleurs étendue) lui rend enfin pleinement justice et il faut saluer le travail de longue haleine réalisé par les conservateurs en charge de ce projet ainsi que la collaboration de la famille de l’artiste, en particulier Madeleine Charpentier-Darcy bien connue des chercheurs tant pour ses travaux pionniers que pour son exquise courtoisie. Charpentier fut un esprit distingué autant qu’un expérimentateur toujours en éveil des formes et des techniques, et des études récentes ont montré son importance dans le mouvement qui, à la fin du XIXe siècle, aboutit à l’émancipation des arts décoratifs. Resté moins célèbre que Guimard ou Gallé et d’autres maîtres de l’Ecole de Nancy, Charpentier atteint pourtant à une perfection souvent plus constante que nombre d’autres artistes et il tient une place essentielle dans la genèse de l’Art Nouveau. Aussi l’exposition montre-t-elle indifféremment des sculptures, reliefs, médailles, meubles, céramiques, étains, œuvres graphiques,affiches, papiers gaufrés (dont il s’était fait une spécialité), reliures et objets en cuir. On y redécouvre aussi, si c’était nécessaire, l’admirable salle à manger qui compte parmi les fleurons des collections permanentes du musée (même si une « remise en scène » plus accomplie de cette pièce aurait pu être tentée à cette occasion).

Alexandre Charpentier - Jeune mère allaitant son enfant - Paris, musée d’Orsay
2. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Jeune mère allaitant son enfant, 1882
Grès cérame - 60 x 40 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN, Hervé Lewandowski

Alexandre Charpentier - Louise ou Jeune fille au collier - Paris, musée d’Orsay
3. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Louise ou Jeune fille au collier,
1893 ou 1895
Bronze - 25,3 x 12,7 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN, Hervé Lewandowski

   Conçue de manière à la fois thématique et chronologique, la présentation d’Orsay prend le parti de la clarté, de la pédagogie et de la mise en valeur des objets sans excès d’artifice. Salles aérées, vitrines point trop remplies, éclairages agréables et couleurs des murs subtiles concourent à une impression d’équilibre et d’harmonie que l’on retrouve dans l’œuvre. Au-delà de sa présentation, en tous points parfaite, la problématique de l’exposition réside essentiellement, comme le souligne son titre, dans la relation entre la transcription « naturaliste » du visible et les concepts de l’Art Nouveau. Si l’on excepte les œuvres du début, L’Autoportrait de 1888 (ill. 1) ou le fameux relief Jeune mère allaitant son enfant (ill. 2) et diverses pièces inspirées par le thème de la famille, l’inspiration dite « naturaliste » prend en effet chez le sculpteur très vite la forme de son ambition « décorative ». Synthèse entre une observation du visible indéniablement fidèle et un sens inné de la composition, l’œuvre de Charpentier atteint le plus souvent à une grâce dont on trouve difficilement exemple plus parfait à l’époque. La question de l’Art Nouveau et du Naturalisme nous semble ainsi peut-être un peu réductrice pour appréhender l’art de Charpentier. Dès la série des fameux portraits « plaques » réalisés pour le Théâtre Antoine, le sculpteur confère à ses modèles une présence qui excède la ressemblance physique ou l’arrangement décoratif. Supports aux formes irrégulières, pénétration psychologique, « rugosité » de la matière n’entraînent-elles pas le plus souvent vers une ambiance plus proche du Symbolisme que du naturalisme ? Ainsi du portrait très dense d’Edmond de Goncourt de 1894 ou de la plaquette représentant la Jeune fille au collier (ill. 3) dont l’expression absente et le visage halluciné évoquent plus une Jeanne d’Arc ou une Ophélie qu’une scène familière.

Alexandre Charpentier - Sonatines sentimentales - Paris, BnF, Musique
4. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Sonatines sentimentales, 1894
Partition imprimée, couverture lithographiée
en couleurs et gaufrée du recueil
de chansons par le compositeur
Gabriel Fabre
Imprimerie Verneau

30,5 x 23,5 cm
Paris, BnF, Musique
Photo : Paris, BnF, Musique

   L’activité multiple que poursuit le sculpteur en éditant maints objets décoratifs et/ou utilitaires dans de nombreuses matières différentes ne contredit pas, à notre sens, cette vocation symboliste. Tout autant qu’un travail de composition, d’étude des volumes et de la dynamique des formes, Charpentier évoque les sujets choisis autant qu’il les traite. Au gré des salles de l’exposition, les thèmes de l’eau et de la musique révèlent dans leur traitement une vision qui laisse loin derrière l’allégorie ou la pure ornementation pour atteindre au symbole. Charpentier est l’auteur de la première Mélisande connue (ill. 4), image éminemment symboliste (Couverture de la Partition des Sonatines sentimentales de Gabriel Fabre).

Alexandre Charpentier - Armoire à layette - Bruxelles, musées Royaux d'Art et d'Histoire
5. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Armoire à layette, 1893
Sycomore, reliefs et incrustations en étain
-
57 x 85 x 29 cm
Bruxelles, musées Royaux d'Art et d'Histoire
© Musées Royaux d'Art et d'Histoire
Alexandre Charpentier - Armoire de rangement pour quatuor à cordes - Paris, musée des Arts décoratifs
6. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Armoire de rangement pour quatuor à cordes, 1901
Charme, bas-reliefs et serrurerie en bronze doré
-
200 x 235 x 65 cm
Paris, musée des Arts décoratifs
© Musée des Arts décoratifs, Jean Tholance

   Les meubles splendides réalisés par l’artiste (Meuble à layette (ill. 5), Armoire à quatuor (ill. 6), Pupitre (ill. 7) et jusqu’au splendide mobilier de la salle de billard du Baron Vita) associent bien souvent à la richesse des formes un répertoire figuré puissamment évocateur. Depuis les plus petits formats, (telles les poignées de porte - ill. 8 - et caches serrure) jusqu’aux reliefs des meubles ou aux femmes du Billard, Charpentier conçoit un peuple de figures certes structurées par rapport à leur usage architectural mais aussi conçues en fonction d’un sens. Si les figures musculeuses des ouvriers et artisans qui révèlent l’attachement de Charpentier au monde novateur de l’industrie d’art s’apparentent en effet plus à un univers comme celui de Constantin Meunier, les femmes jouant de divers instruments (ill. 9) ou chantant, les danseuses, le Narcisse de la fontaine ou le Penseur de l’encrier de Dalpayrat relèvent sans compromis du panthéon symboliste.

Alexandre Charpentier - Pupitre à musique - Paris, Photo Laurent Sully Jaulmes, tous droits réservé
7. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Pupitre à musique, 1901
Piètement et cadre en charme,
pupitre en bois de tamo
-
200 x 235 x 65 cm
Paris, musée des Arts décoratifs
© Paris, Photo Laurent Sully Jaulmes,
tous droits réservé

Alexandre Charpentier - Enfant chantant, modèle de bouton de porte - Paris, Musée d'Orsay
8. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Enfant chantant, modèle de bouton de porte, 1893
Plâtre pâtiné
- Diam. 6,6 cm
Paris, Musée d'Orsay
Photo : RMN, Hervé Lewandowski

   Maître absolu du relief, Charpentier possède certes une capacité rare d’occuper l’espace, parfois très réduit, de la médaille, de la petite plaque de grès ou de bronze ou du programme de théâtre illustré. Le traitement qu’il applique à ces créations nous semble toutefois faire vraiment la synthèse entre les acquis formels de l’Art Nouveau et une inspiration très ancrée dans l’univers symboliste, dont les liens de l’artiste avec maintes figures majeures du moment témoignent : Claude Debussy, Vincent d’Indy ou Louis W. Hawkins dont il laisse l’étonnant Masque (ill. 11). Dans ses reliefs (Charpentier se qualifiait lui-même de « bas-relièfeur ») les formes émergent habilement des fonds et semblent sculpturales par leurs proportions tout en dégageant une intimité dont la séduction invoque tout autant le mystère que l’observation.

Alexandre Charpentier - Femme jouant de l'alto, dit aussi L'alto - Collection particulière
9. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Femme jouant de l'alto, dit aussi L'alto, 1901
Plâtre
- 31 x 34 cm
Collection particulière
Photo : Patrice Schmidt, Musée d'Orsay

Alexandre Charpentier - Louis-Welden Hawkins - Paris, Musée d'Orsay
10. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Louis-Welden Hawkins, 1893
Masque en bronze
- 26 x 21 x 12 cm
Paris, Musée d'Orsay
Photo : Musée de la Monnaie,
Jean-Jacques Castaing

   Il est difficile de décrire cette exposition en en respectant la scénographie et sa répartition des œuvres ; si celles-ci s’avèrent utiles et didactiques, l’ambition de Charpentier n’était-elle pas de dépasser les clivages entre objet utilitaire et objet d’art, de ne pas être contraint par la dimension, la matière ou l’usage ? Depuis le minuscule relief jusqu’aux sculptures en ronde-bosse et des affiches jusqu’aux meubles, l’univers de Charpentier est reconnaissable entre tous par son harmonie et sa justesse d’inspiration. Çà et là, certes, on peut noter que le petit format réussit mieux à l’artiste et si ses quelques sculptures monumentales ont disparu, elles ne formaient visiblement pas le meilleur de son œuvre. À ce titre, le groupe de La Fuite de l’heure qui orne la pendule conçue avec la collaboration de Tony Selmersheim, est assez révélateur. Le petit format de cette sculpture qui connut un grand succès convainc plus que son agrandissement (les deux formats sont ici exposés côte à côte) ; mais ce sont des exceptions négligeables.

Alexandre Charpentier - Salle à manger du banquier Adrien Bénard à Champrosay - Paris, Musée d'Orsay
10. Alexandre Charpentier (1856-1909)
Salle à manger du banquier Adrien Bénard à Champrosay,
1901
Acajou, chêne et peuplier ; serrurerie en bronze doré ;
jardinière en grès émaillé
Paris, Musée d'Orsay
© Photo RMN, Hervé Lewandowski

   L’exposition s’achève par la présentation d’une partie du mobilier de la salle de Billard du Baron Vita (conservé in situ aujourd’hui encore à la Villa La Sapinière à Evian avec les contributions de Chéret, Rodin, Besnard et Bracquemond) et par la Salle à manger d’Adrien Bénard, provenant de la propriété de Champrosay (ill. 12). Ces ensembles, à peu de choses près contemporains, illustrent le talent d’un Alexandre Charpentier capable de penser des volumes ornementaux d’ensemble autant que des miniatures raffinées. On comprend en parcourant les salles de l’exposition, le rôle majeur de l’artiste et son action décisive dans la défense des Arts décoratifs et l’abolition de la hiérarchie des genres. Ce n’est pas en vain qu’il participa aux événements importants de son temps (Le Salon de la Rose+Croix, Les XX d’Octave Maux à Bruxelles, L’Art nouveau de Siegfried Bing, La Maison moderne de Meier-Graefe, le groupe Les Six ou L’Art dans tout). La manifestation organisée au Musée d’Orsay, qu’accompagne un catalogue en tous points parfait tant sur le plan scientifique qu’éditorial (et pourvu de vraies notices) permet ainsi non seulement d’admirer des objets parmi les plus beaux de leur époque mais aussi de replacer Alexandre Charpentier à la place qu’il n’aurait jamais dû perdre : une des premières.

Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 3 février 2008)

Alexandre Charpentier (1856-1909) Naturalisme et Art Nouveau, Musée d’Orsay, Edition Nicolas Chaudun, textes par Madeleine Charpentier-Darcy, Emmanuelle Héran, Marie-Madeleine Massé, Dominique Morel, Essais, 187 numéros avec notices, Textes d’A. Charpentier, Bibliographie, Index, 210 pages, 40 euros, ISBN 978-2-35039-045-1.

Informations pratiques : Paris, Musée d'Orsay, 62, rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07. Tél : + 33 (0)1 40 49 48 14 Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 18 h ; le jeudi de 9 h 30 à 21 h 45. Tarif : 7,50 € (tarif plein), 5,50 € (tarifs  réduits).
Site du Musée d'Orsay