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L’art des frères d’Amboise. Les chapelles de l’hôtel de Cluny et du château de Gaillon

Paris, Musée national du Moyen Âge-Thermes et hôtel de Cluny et Ecouen, Musée national de la Renaissance. Du 3 octobre 2007 au 14 janvier 2008.

Chapelle de l’hôtel de Cluny, la voûte (détail)
1. Chapelle de l’hôtel de Cluny, la voûte (détail), vers 1500
Paris, Musée national du Moyen Âge
Photo : RMN / Service de presse

   Les grands découpages chronologiques n’aident guère à apprécier les phénomènes culturels dans leurs nuances. Si l’école de Fontainebleau ou Bernard Palissy représentent pour le grand public des repères aisés de l’art du XVIème siècle, l’appréhension reste beaucoup moins évidente concernant la véritable transition opérée par la culture française vers 1500. Ainsi peut-on dire que le mécénat artistique des frères Jacques et Georges d’Amboise, puissants prélats de l’époque de Louis XII, relève aussi bien du gothique médiéval finissant que des débuts de la Renaissance française. Deux grands musées nationaux pouvaient donc prétendre traiter de ce sujet : l’hôtel de Cluny à Paris, et le château d’Écouen. Plutôt que de monter une seule exposition dans l’une ou l’autre de ces institutions, le choix a été celui de deux présentations simultanées, modestes mais complémentaires. Il faut dire que les principales œuvres d’art ou d’architecture commanditées par les frères d’Amboise ont tout simplement disparu, victimes du temps et des hommes : subsiste notamment l’hôtel de Cluny, évidemment présenté in situ, tandis que la chapelle disparue du château de Gaillon (presque entièrement rasé à la Révolution) renaît temporairement au Musée national de la Renaissance.

La chapelle de l’hôtel de Cluny, au Musée national du Moyen Âge

Portement de croix - Vitrail provenant de la chapelle de l’hôtel de Cluny - Paris, Musée national du Moyen Âge
2. Portement de croix
Vitrail provenant de la chapelle
de l’hôtel de Cluny, vers 1500
73x41 cm,
Paris, Musée national du Moyen Âge
Photo : RMN / Service de presse

   L’actuel site du Musée national du Moyen Âge n’est autre que l’hôtel des abbés de Cluny, reconstruit autour de 1500 sous l’abbatiat de Jacques d’Amboise. Grâce aux moyens financiers de l’ordre bénédictin, Jacques fait édifier une grande demeure entre cour et jardin, disposant notamment d’une chapelle. Cette dernière sert d’unique salle d’exposition à Cluny, mais quelle salle ! Les habitués du musée connaissent bien ce petit espace, dominé par un élégant pilier et une myriade de soufflets et mouchettes. Le terme de gothique flamboyant paraît d’une grande pertinence pour décrire la voûte, formant une véritable dentelle de pierre (ill. 1).
   La beauté du décor architectural, avec ses consoles sculptées et ses pinacles foisonnants, fait regretter la disparition quasi complète des œuvres d’art présentes à l’origine. Seul un fragment de vitrail, un Portement de croix (ill. 2) au pathos contenu, évoque la verrière de l’abside, où se trouvait aussi un groupe sculpté. De ces statues, les rares têtes conservées frappent par leur délicatesse empreinte de réalisme : il s’agissait probablement d’une série de portraits familiaux, en lieu et place d’un collège apostolique, qui trouvait place autour d’une Pietà. Cette valorisation des proches de Jacques d’Amboise dans un contexte religieux n’est pas sans rappeler certaines pratiques royales, prouvant par là-même le statut qu’avait le résident des lieux.
Mais le plus étonnant, au sein de cet ensemble encore médiéval par son esprit, reste la présence de fresques renaissantes dans l’abside. Peintes par un artiste venant probablement de Modène1 à la demande de Jacques d’Amboise, ces deux Saintes Femmes (ill. 3) représentent ici l’unique manifestation d’esprit renaissant. Attitude équilibrée, putti graciles et ornements à l’antique se déclinent au sein d’un environnement encore attaché aux derniers feux d’un gothique presque exacerbé dans son expression. Une cohabitation heureuse, qui vaut tous les grands discours formels…

Attribué à Guido Mazzoni - Marie Cléophas - Chapelle de l'hôtel de Cluny
3. Attribué à Guido Mazzoni (vers 1450-1418)
Marie Cléophas

Fresque
Chapelle de l'hôtel de Cluny, côté droit
Paris, Musée national du Moyen Âge
Photo : RMN / Service de presse

   Quelques photographies, estampes et dessins sont consacrés à la postérité de la chapelle, qui a échappé aux abus du vandalisme comme d’une certaine forme de « restauration ». Fondateur du Musée de Cluny et véritable bienfaiteur de sa chapelle, Alexandre Du Sommerard trouve au XIXème siècle un espace admirablement conservé, par rapport au reste de l’hôtel. D’une façon pour le moins éclectique, il réussit à faire de la pièce une salle de musée, tout en préservant l’aspect initial des lieux. Aidé par l’architecte Albert Lenoir, Du Sommerard restaure cette chapelle avec justesse. Là une croix peinte, ici une niche modifiée perturbent la configuration d’origine, mais rien de comparable aux chantiers, de peu postérieurs, menés par Viollet-le-Duc et ses émules. L’exposition de Cluny se veut donc un double hommage, tant au bâtisseur de l’hôtel qu’au premier conservateur du musée.

La chapelle du château de Gaillon, au Musée national de la Renaissance

   Au château d’Écouen, le second volet de l’exposition est de nouveau dédié à une chapelle : en l’occurrence celle de Georges d’Amboise, archevêque de Rouen, cardinal et prélat du pape, au château de Gaillon. Bâti dans la vallée de la Seine, près des Andelys, cet ensemble jadis imposant se réduit surtout de nos jours à son châtelet d’entrée2. Comme la majeure partie du château, la chapelle a été détruite à la fin du XVIIIème siècle, tandis que son mobilier et une partie de son architecture furent dispersés dans diverses collections3. Ainsi, le Musée national de la Renaissance possède une partie non négligeable des boiseries ornant autrefois les parois de la chapelle de Gaillon.
   Si l'emploi des espaces d'exposition permanente pour une présentation temporaire peut entraîner certaines réserves, d’autant que les salles souffrent d’évidents problèmes de place et d’éclairage, il présente l'avantage pour un musée sans espace spécifiquement dédié aux expositions de ne pas priver pendant trois mois le visiteur d'une partie des collections du musée. En outre, présenter certaines œuvres de Gaillon selon une méthode « archéologique » dans la chapelle d’Écouen, et d’autres au sein d’une muséographie plus classique, nous paraît un compromis risquant de perdre le néophyte. Néanmoins, il est vrai que le sanctuaire d’Anne de Montmorency possède certaines similitudes avec celui de Gaillon : grand volume avec plafond haut, structure gothique de la voûte, présence d’une tribune d’orgue et d’un oratoire. À l’intérieur de cet espace, relativement imposant pour une chapelle privée, se concentrent boiseries, peintures et sculptures, jadis dans la chapelle haute de Gaillon.

Andrea Solario - Déploration sur le Christ mort - Paris, Musée du Louvre
4. Andrea Solario (vers 1470/74-1524)
Déploration sur le Christ mort
, vers 1519
Huile sur toile - 117 x 161 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN / Service de presse

   Inachevée à la mort de Georges d’Amboise en 1510, la décoration de sa chapelle réunit artistes italiens et français ; le mélange harmonieux de leurs styles s’épanouit notamment dans la porte à deux battants (aujourd’hui à l’abbatiale de Saint-Denis) : aux niches à lourdes clefs pendantes, répondent les coquilles surmontées de candélabres. Candélabres qu’on retrouve aux côtés de rinceaux dans les frises de grotesques ornant les pilastres de pierre, les prie-Dieu en bois ou bien les pourtours de l’autel. Cette ornementation, dite à l’antique, est probablement l’un des signes les plus évidents de l’influence transalpine, s’imposant lentement mais sûrement en France. L’assimilation de nouvelles expressions artistiques, assorties de techniques novatrices, se révèle parfois laborieuse : malgré son indéniable qualité, le relief de Michel Colomb, Saint Georges combattant le dragon4 (thème bien évidemment dédié au saint patron du mécène) trahit certaines faiblesses dans le travail du relief perspectif. Généralement, les esthétiques des deux côtés des Alpes fusionnent avec bonheur. Cette confrontation d’œuvres aussi variées, mais voulues par le même commanditaire dans un espace unifié, démontre bien la grande relativité des notions d’écoles et de styles, si perméables les uns aux autres. Seule la Déploration d’Andrea Solario (ill. 4) se rattache sans discussion à la haute Renaissance italienne, dans le sillage de Léonard et Raphaël5 : cette œuvre du peintre milanais demeure la seule de sa main ayant survécu à la destruction de la chapelle, car les peintures murales de Solario représentant les membres de la famille du cardinal sont irrémédiablement perdues.

   Dépassant l’aspect monographique développé à Cluny, le propos s’étend au mécénat des frères d’Amboise. De Georges, on peut surtout, bien sûr, regretter la disparition de Gaillon : les registres de comptes comme les gravures de Jacques Androuet du Cerceau dans Les plus excellents bastiments de France rappellent que le château fût l’une des réalisations les plus insignes en France au début du XVIe siècle. À travers l’évocation plus ou moins directe de sa personne, l’archevêque, par ailleurs ministre de Louis XII, montre une certaine fierté de son statut. Subtilement, il utilise le motif de saint Georges terrassant le dragon, comme dans l’œuvre de Michel Colomb déjà évoquée, ou bien sur l’un des reliefs ornant autrefois la tribune d’orgue. Tout puissant fût-il, Georges d’Amboise était avant tout homme d’église, attaché à témoigner aussi de sa dévotion. N’est-il pas représenté, sur son sceau, priant devant une déploration du Christ mort, motif qu’on retrouve aussi bien avec le tableau de Solario qu’un relief de la tribune d’orgue ? Cette image symbolique de la piété est d’ailleurs récurrente chez les d’Amboise, comptant bien des ecclésiastiques. Parmi les frères de Georges, Jacques, déjà évoqué à Cluny pour son abbatiat, fut aussi évêque de Clermont-Ferrand : pour la toiture (rénovée par ses soins) de la cathédrale auvergnate, il commande un épi de faîtage avec l’arbre de Jessé, dont subsiste notamment une tête de David. Quant à Louis d’Amboise, évêque d’Albi, son mécénat évoque volontiers celui de Georges. Décorant son château aujourd’hui ruiné (lui aussi !) de Combefa, il fait appel à des artisans du sud de l’Europe : en l’occurrence l’atelier espagnol de faïence de Manisès, pour le pavement de sa chapelle. C’est dire que ces mécènes éclairés, au lieu ne s’en tenir qu’aux traditions locales, cherchent à obtenir les œuvres les plus raffinées par-delà toute limite géographique ou politique.

Saint Georges combattant le dragon - Pannean du stalles provenant de la chapelle du château de Gaillon, vers 1519 - Ecouen, Musée national de la Renaissance
5. Saint Georges combattant le dragon
Pannean du stalles provenant de la chapelle
du château de Gaillon, vers 1519
Bois- 54 x 62 cm
Ecouen, Musée national de la Renaissance
Photo : RMN / Service de presse

   Les ultimes salles s’articulent autour de deux éléments majeurs du décor de boiseries de Gaillon, les stalles et la clôture de chœur. Les premières, partiellement remontées dans l’abbatiale de Saint-Denis, n’ont pu évidemment être montrées au Musée national de la Renaissance, qui a toutefois la chance de conserver certaines parties originales de ces stalles. Aux côtés des panneaux sculptés dont un immanquable saint Georges (ill. 5), les reliefs à décor végétal juxtapose la finesse des grotesques, à l’exubérance organique de consoles proches de celles de Cluny : l’harmonie entre ces différentes sensibilités semble évidente. En témoigne aussi un premier projet, connu par un dessin rarissime, où profils à l’antique côtoient soufflets et mouchettes. Cette symbiose n’a rien d’étonnant, dans la mesure où une équipe franco-italienne réalisa tout ce décor.

Panneau de la clôture de chœur de la chapelle du château de Gaillon, vers 1510 - Écouen, Musée national de la Renaissance
6. Panneau de la clôture de chœur de la
chapelle du château de Gaillon, vers 1510, Bois - 90,5 x 24,5 cm
Écouen, Musée national de la Renaissance

   Ces mêmes artistes sont responsables des clôtures de chœur de la chapelle, ensemble complexe présenté en fin de parcours. Néanmoins, elles constituent le point de départ scientifique de l’exposition. En effet, les vestiges des clôtures, aujourd’hui fragmentaires, sont partagés entre Écouen (ill. 6), Saint-Denis et New-York : leur remontage est donc inédit, permettant une nouvelle étude de cet élément liturgique typique de l’époque, mais aujourd’hui rarement en place dans les églises. Constitués de cinq parties, cette clôture s’apparente à un jubé, formant un périmètre clos autour du chœur, à l’exception d’une porte ouvrant vers l’entrée de la chapelle. La reconstitution à l’identique n’a pourtant pas été retenue : ainsi, les six panneaux du Metropolitan Museum, à l’origine dans la partie inférieure de la grande clôture, n’ont pas été réinsérés pour l’occasion dans la clôture conservée à Écouen. Le propos n’est pas tant une restitution archéologique qu’une véritable leçon d’histoire de l’art : ces clôtures sont peut-être l’élément le plus édifiant de création « mixte » à Gaillon, où des décors antiquisants à la Mantegna s’intègrent dans le vocabulaire architectural du gothique flamboyant. Le fait que ces boiseries aient été sculptées, en même temps, par des artistes aussi bien français qu’italiens montre combien cette époque de transition qu’est l’art français vers 1500 a su pleinement tirer partie de ressources propres et d’influences étrangères pour aboutir à un singulier métissage.

   Sortir des oppositions systématiques d’une histoire de l’art désuète, en réévaluant de façon objective les faits et les objets, voilà le but affiché de cette double manifestation. Si l’on est en droit d’être un peu sceptique par rapport aux moyens employés pour cette démonstration, force est de constater qu’une telle exposition ne semblait guère réalisable, voire impossible à monter_ tant d’un point de vue matériel que conceptuel. En effet, la « scission » Moyen Âge/Renaissance se retrouve jusque dans l’histoire des collections de Du Sommerard, à l’origine réunies dans l’hôtel de Cluny, et aujourd’hui partagées entre Paris et Écouen. Fort heureusement, le catalogue pallie quelque peu ces difficultés pratiques : à raison, il ne comporte aucune notice d’œuvre, mais des essais très complets sur l’action artistique des frères d’Amboise. Ce petit ouvrage comporte aussi de nombreuses illustrations, relatives aux œuvres d’art et à l’architecture, qui en font une publication aussi agréable qu’exhaustive. Espérons que l’exposition rouennaise du printemps 2008, plus spécifiquement dédiée à Gaillon, remette aussi en lumière ce chapitre méconnu mais essentiel de la Renaissance française.

Benjamin Couilleaux
(mis en ligne le 29 novembre 2007)

Sous la direction de Michel Huynh et Thierry Crépin-Leblond, L’Art des frères d’Amboise, Réunion des musées nationaux, 2007, 128 p., 25 €. ISBN : 9782711852963.

Ce catalogue pourra bientôt être acquis sur le site


1. Dans le catalogue (p. 42-47), Cécile Scailliérez consacre un essai à ce décor peint, en soutenant l'attribution traditionnelle à Guido Mazzoni, artiste surtout connu pour ses groupes sculptés très expressifs.
2. Le site web de la ville évoque les éléments architecturaux encore en place sur le site.
3. Cet inventaire, en dépit de la qualité médiocre de ses images, recense tous les vestiges mobiliers connus du château.
4. L’original du Louvre ne pouvant être déplacé, on lui a substitué un moulage en plâtre, provenant du Musée des monuments français. Sont aussi absents de l’exposition certains éléments décoratifs de ce même autel, également conservés au Louvre .
5. Ainsi, la figure agenouillée, en bas à droite, de saint Jean s’inspire de l’archange Uriel dans La Vierge aux rochers.