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Jacques Stella (1596-1657)

Lyon, Musée des Beaux-Arts. Du 17 novembre 2006 au 19 février 2007. Puis Toulouse, Musée des Augustins, du 17 mars 2007 au 18 juin 2007.

   Préparée par Gilles Chomer hélas décédé prématurément en octobre 2002, l'exposition Jacques Stella était depuis longtemps attendue. Elle peut heureusement avoir lieu aujourd'hui aux musées de Lyon et de Toulouse, grâce à Sylvain Laveissière, conservateur en chef au département des peintures du Musée du Louvre, ami proche de Chomer, qui a repris son travail et l'a terminé, avec l'aide de Mickael Szanto et de Guillaume Kazerouni. Le résultat est proche de la perfection. On se doutait que Jacques Stella était un très bon peintre. On a la confirmation qu'il est un grand peintre, l'un des meilleurs assurément de ce XVIIe siècle français dont l'étude est en permanence renouvelée grâce aux nombreux historiens travaillant sur la période et à l'intérêt de nombreux musées de province.

   Avant de parcourir l'exposition, il faut souligner la qualité de l'accrochage (ill. 1). La scénographie sobre permet les confrontations stimulantes, les œuvres sont parfaitement éclairées, les estampes et les dessins mêlés aux peintures dans un parcours d'une clarté sans faille.

Jacques Stella - Portraits de Jacques Stella et de sa mère, Claudine de Masso - Vic-sur-Seille, Musée départemental
1. Jacques Stella (1596-1657)
Portraits de Jacques Stella et de sa mère, Claudine de Masso
Huile sur toile - 65 x 55 cm
Vic-sur-Seille, Musée départemental
Georges de La Tour
Photo : Musée départemental, Vic-sur-Seille

Attribué à Jacques Stella - Portrait de Jacques Stella - Lyon, Musée des Beaux-Arts2. Attribué à Jacques Stella (1596-1657)
Portrait de Jacques Stella
Huile sur toile - 84,5 x 67 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Service de presse

   La première salle s'ouvre sur une énigme. On y voit deux portraits de Stella. Si l'un, conservé au Musée de Vic-sur-Seille, est indubitablement dû à l'artiste qui pose avec sa mère, l'auteur du second (ill. 2) est encore loin de faire l'unanimité. Il est exposé ici comme un autoportrait, mais le problème est plus complexe. Laveissière penche pour cette hypothèse, ainsi que Sylvain Kerspern, mais d'autres voient une main différente. Jean-Pierre Cuzin le publiera prochainement comme de Charles Le Brun. La confrontation est troublante car les statuts des deux œuvres sont différentes. Le tableau de Lyon est presque une effigie officielle, tandis que celui de Vic-sur-Seille est un portrait intime. Stella, Le Brun ou un troisième artiste ? Seul le modèle ne pose pas problème.

Jacques Stella - La Cérémonie de la présentaton des tributs au grand-duc de Toscane, dit aussi Fête des chevaliers de Saint-Jean - Lyon, Bibliothèque Municipale
3. Jacques Stella (1596-1657)
La Cérémonie de la présentaton des tributs au grand-duc de Toscane, dit aussi Fête des chevaliers de Saint-Jean, 1621
Eau-foret - 45,8 x 61,5 cm
Lyon, Bibliothèque Municipale
Photo : Service de presse

   Né à Lyon, l'artiste se rendit outre-monts une première fois vers 1619, passa trois ans à Florence et dix à Rome. Les deux salles suivantes sont consacrées à ces années italiennes. Sa période florentine n'est connue que par des dessins et des gravures. Il fut considéré comme un disciple de Callot, ce qui peut se comprendre lorsque l'on voit la grande estampe de La Cérémonie de la présentation des tributs au grand-duc de Toscane (ill. 3) ou le dessin nouvellement attribué à Stella par John Whiteley, conservé à Oxford, représentant La Foire à Prato probablement aussi préparatoire à une gravure.

Jacques Stella - Scènes de la Passion du Christdans un encadrement ornemental - Londres, Courtauld Institute of Art Galleries
4. Jacques Stella (1596-1657)
Scènes de la Passion du Christ
dans un encadrement ornemental

Plume, encre brune, lavis, sanguine - 20,3 x 28,6 cm
Londres, Courtauld Institute of Art Galleries
Photo : D. Rykner

   L'activité de dessinateur de Jacques Stella en Italie reste cependant complexe à comprendre. Si les feuilles ne portaient pas inscrites le nom de l'artiste, il serait bien difficile de les lui attribuer, d'autant qu'on ne perçoit pas d'unité stylistiques entre ces œuvres, pas plus qu'on ne peut les lier avec sa manière plus tardive. Les Scènes de la Passion du Christ (ill. 4), par exemple, est bien difficile à distinguer de la production florentine de l'époque. Il est amusant par ailleurs de constater que l'influence caravagesque, ténue dans le cas de Stella, se manifeste surtout dans un dessin (La décollation de saint Jean-Baptiste, collection particulière) alors que les dessins caravagesques sont plutôt rares.

Jacques Stella - Saint Georges et le dragon - Paris, BnF
5. Jacques Stella (1596-1657)
Saint Georges et le dragon, 1623
Eau-forte - 18,4 x 23,9 cm
Paris, BnF
Photo : Service de presse

   A Rome, Stella poursuit son activité de graveur et réalise un chef-d'œuvre dans cette technique, Saint Georges et le dragon (ill. 5). Il participe également à une entreprise originale, la suite dite des Camaïeux bleus. Il s'agit de gravures sur bois, éditées d'après ses dessins par un certain Paul Maupin (ou Maupain), originaire d'Abbeville, qui est peut-être aussi l'auteur des planches. Celles-ci, au nombre de 131, furent tirées sur différents supports, les épreuves sur papier bleu, avec rehauts de blanc au pinceau leur donnant cet aspect camaïeu d'où ils tirent leur nom. La simplification des traits due à la technique de la gravure sur bois, combinée au jeu des bleus et des blancs, donne un aspect inoubliable à cette série, rappelant les estampes germaniques du XVe siècle.

Jacques Stella - Judith en rière dans la tente d'Holopherne - Paris, collection particulière
6. Jacques Stella (1596-1657)
Judith en prière dans la tente d'Holopherne
Huile sur marbre noir - 37,8 x 53,7 cm
Paris, collection particulière
© D.R
.

   Les petites compositions sur cuivre, sur marbre, sur pierre, sur onyx ou sur ardoise, transformées par la grâce du support en objets précieux sont un des aspects bien connus de la production de Stella. S'il a probablement adopté ces techniques, parfois combinées à des formats polygonaux, lors de son séjour florentin, les exemples conservés sont tous plus tardifs, exécutés à Rome ou en France. Nous avons publié récemment les deux dernières acquisitions du Musée des Beaux-Arts de Lyon (voir brève du 15/11/06) peints de cette manière, qui prouve que l'artiste est à l'aise dans des formats très réduits, comme il le sera aussi dans les grands retables. Plusieurs versions différentes d'une même composition, comme Sainte Marie-Madeleine pénitente peinte tantôt sur pierre (Münich, Bayerisches Nationalmuseum), sur cuivre (New York, collection particulière) ou sur bois (collection particulière) montrent comment le support joue un rôle important dans l'aspect final. Souvent, Stella le laisse en réserve, par exemple l'onyx (Le songe de Jacob, Los Angeles, County Museum of Art) ou le lapis-lazuli (Annonciation, Pavie, Museo Civico) pour en faire un élément à part entière de l'œuvre. Le côté précieux est renforcé par l'utilisation fréquente de l'or, comme dans les deux versions de Judith en prière dans la tente d'Holopherne (Paris, collection particulière - ill. 6 - et Rome, Galerie Farnèse).

Jacques Stella - Le Jugement de Salomon - Vienne, Kunshistorisches Museum
7. Jacques Stella (1596-1657)
Le Jugement de Salomon
Huile sur toile - 112 x 161 cm
Vienne, Kunshistorisches Museum
Photo : D. Rykner

   L'exposition fait un sort définitif à l'opinion qui régnait encore il y a quelques décennies, chez les meilleurs historiens de l'art, selon laquelle Stella n'était qu'un épigone et un imitateur de Poussin. Les deux peintres étaient amis, presque du même âge (Stella est de deux ans plus jeune) et s'admiraient mutuellement. L'artiste lyonnais eut dans sa collection plusieurs Poussin. Mais les influences sont extrêmement diverses, et celle-ci n'est qu'une parmi d'autres. On ne soulignera pas non plus ce que le lyonnais doit à Raphaël dont il conservait plusieurs dessins considérés aujourd'hui comme autographes.

Jacques Stella - La Lapidation de saint Etienne - Cambridge, Fitzwilliam Museum
8. Jacques Stella (1596-1657)
La Lapidation de saint Etienne
Huile sur cuivre - 43,6 x 31,6 cm
Cambridge, Fitzwilliam Museum
Photo : D. Rykner

   D'autres peintres ont marqué notre artiste. Ainsi deux tableaux dans la salle suivante ont de grandes architectures qui pourraient faire croire qu'ils ont été peints par Jean Lemaire (ill. 7), tandis qu'un grand retable de 1627, L'Assomption de la Vierge, porte la marque d'Annibale Carracci. Un cuivre signé, La Lapidation de saint Etienne (ill. 8) rappelle fortement l'art de Carlo Saraceni au moins autant que celui des bolonais. Il n'est pas étonnant que l'artiste vénitien, mort en 1620, ait retenu l'attention de Stella. Lui aussi partageait ce goût pour les supports précieux et les petits tableaux, hérité d'Elsheimer. Les figures de cette Lapidation sont très saraceniennes, comme le montre par exemple la comparaison avec Moïse défendant les filles de Jethro de la National Gallery de Londres, lui aussi peint sur cuivre.

Jacques Stella - Clélie passant le Tibre - Paris, Musée du Louvre
9. Jacques Stella (1596-1657)
Clélie passant le Tibre
Huile sur toile - 137 x 101 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Service de presse

   Mais Jacques Stella ne peut évidemment se résumer aux influences subies. De la génération de 1590, il est l'aîné de ceux qui ont participé à ce mouvement que Bernard Dorival a baptisé l'atticisme parisien. Il est aussi celui qui va le plus loin dans cette recherche de pureté, de simplicité, ce retour à des canons antiques dont on a pu dire qu'ils rappelaient, avec plus d'un siècle d'avance, les plus belles réalisations du néo-classicisme. Stella n'est, d'ailleurs, jamais aussi bon que lorsqu'il simplifie au maximum ses compositions.
Ses grands chefs-d'œuvre dans cette veine sont le Clélie passant le Tibre du Louvre (ill. 9) et sa série des Christ retrouvé au Temple par ses parents, un thème sur lequel il revint plusieurs fois, dans des formats différents.

 

 

Jacques Stella - Jésus retrouvé par ses parents au Temple - Les Andelys, église Notre-Dame-du-Grand-Andelys
10. Jacques Stella (1596-1657)
Jésus retrouvé par ses parents au Temple
Huile sur toile - 323 x 200 cm
Les Andelys, église Notre-Dame-du-Grand-Andelys
Photo : Service de presse
Jacques Stella - Jésus retrouvé par ses parents au Temple - Fos, en dépôt au musée du Trésor de l'église de Saint-Béat (Haute-Garonne)
11. Jacques Stella (1596-1657)
Jésus retrouvé par ses parents au Temple
Huile sur toile - 88 x 71 cm
Fos, en dépôt au musée du Trésor de l'église de Saint-Béat (Haute-Garonne)
Photo : D. Rykner


Jacques Stella - Sainte Anne conduisant la Vierge au Temple - Rouen, Musée des Beaux-Arts

12. Jacques Stella (1596-1657)
Sainte Anne conduisant la Vierge au Temple
Huile sur toile - 136 x 102 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner

   Le tableau des Andelys (ill. 10) a été si souvent montré dans des expositions qu'il est probablement l'œuvre la plus connue de Stella. Il est ici exposé non loin des autres versions du même thème. On découvrira avec beaucoup d'intérêt la très belle toile (publiée il y a peu sur Internet), en parfait état de conservation, du trésor de l'église de Saint-Béat (ill. 11), qui reprend à l'identique le groupe de la Sainte Famille, en l'inversant, en simplifiant encore la composition (jusqu'à éliminer presque complètement les docteurs) et en modifiant le fond architectural. De taille modeste, elle est accompagnée d'autres tableaux de dévotion privé ou de petits retables, dont la Vierge et sainte Anne (ill. 12) du Musée de Rouen, à l'austrérité toute classique qui se combine avec des relents d'archaïsme savoureux, comme en témoigne la représentation d'une seconde scène à l'arrière plan. Peinte pour la chapelle du château vieux de Saint-Germain-en-Laye, elle retrouve temporairement son pendant, aujourd'hui conservé à Bazas en Gironde, représentant Saint Louis faisant l'aumône. Cette dernière œuvre marque les limites qui peuvent parfois être celles de Stella : le grand nombre de figure dans un espace réduit est ici assez mal maîtrisé, et la composition est plutôt maladroite. On verra aussi l'émouvante Pietà de Limoges dont la proximité avec les œuvres de Luis Moralès, évidente, reste pour l'instant inexpliquée.

Jacques Stella - La mort de saint Joseph - Grenoble, Musée des Beaux-Arts
13. Jacques Stella (1596-1657)
La mort de saint Joseph
Huile sur toile - 66 x 82 cm
Grenoble, Musée des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner

   L'exposition se poursuit à l'étage avec plusieurs dessins des années 1640-1650, dont quelques rares sanguines et plusieurs feuilles provenant de la suite de la Vie de la Vierge, hélas dispersée chez Christie's à Londres en 1986. Quelques dessins montrent l'intérêt de Stella pour les scènes de la vie quotidienne, une tendance que l'on retrouve dans certains de ces tableaux. Une gouache représentant un Paysage au laboureur n'aurait sans doute jamais été rendue à l'artiste si elle n'en portait la signature.
   Une salle s'intéresse aux rapports stylistiques entre Poussin et Stella, abordant ainsi de front une question dont on a dit plus haut à quel point elle avait pu fausser la vision qu'on avait de ce dernier. L'enlèvement des Sabines de Princeton, les deux pendants de l'histoire de la Reine de Saba (Lyon, Musée des Beaux-Arts) ou le Jugement de Pâris d'Hartford (comme d'ailleurs plusieurs autres tableaux répartis dans l'exposition, dont La mort de saint Joseph - ill. 13) montrent tous, à des degrés divers, une connaissance de Poussin. On ne peut cependant jamais parler de pastiche ou d'imitation.

Jacques Stella - Sainte Hélène - Localisation actuelle inconnue
14. Jacques Stella (1596-1657)
Sainte Hélène, 1646
Huile sur toile - Dimensions inconnues
Localisation actuelle inconnue
© D. R.


15. Jacques Stella (1596-1657)
La Vierge à l'enfant avec saint Jacques et sainte Hélène
Huile sur ardoise - 35,5 x 40 cm
Localisation actuelle inconnue
Photo : Sotheby's

   Quelques tableaux sont absents pour des raisons diverses expliquées dans le catalogue. Le grand carton de tapisserie Le Mariage de la Vierge, qui ne peut être déplacé, sera bien sûr inclus dans la seconde étape toulousaine. Nous voudrions conclure cette longue recension d'une rétrospective exemplaire, en reproduisant deux tableaux, de localisation inconnue. Le premier est photographié dans le catalogue (p. 168, fig. VII.3), mais sous la forme d'une toute petite vignette. Le second est passé en vente à Sotheby's Londres le 11 avril 1990 (ill. ). Nul doute que le catalogue raisonné, que nous promet Jacques Thuillier pour la fin de cette année et dont nous reparlerons, ne vienne rajouter nombre d'inédits et enrichir encore la connaissance de ce grand artiste que fut Stella.

Didier Rykner
(mis en ligne le 8 décembre 2006)

Sous la direction de Sylvain Laveissière, Jacques Stella (1596-1657), Somogy Editions d'Art, 2006, 272 p., 35 €. ISBN : 978-2-7572-0050-X.
Le catalogue est découpé selon les mêmes sections que l'exposition. Les notices sont complètes et bien documentées et les reproductions sont dans l'ensemble de bonne qualité. Plusieurs courts essais détaillent certains aspects de la carrière de Stella, et l'inventaire de Claudine Bouzonnet-Stella, nièce de l'artiste, est publié en annexe. S'agissant d'un catalogue d'exposition, il n'est bien sûr pas exhaustif et ne traite qu'à la marge des œuvres de la famille Stella.

Voir aussi l'étude : L’exposition Jacques Stella à Lyon : enjeux et commentaires, par Sylvain Kerspern, spécaliste de l'artiste, qui commente l'exposition et apporte beaucoup de nouvelles attributions, ainsi que de nombreuses précisions (mise en ligne le 29/12/06).

Voir aussi l'article sur l'ouvrage de Jacques Thuillier : Jacques Stella 1596-1657.

Voir aussi la nouvelle brève du 8/11/06 à propos de l'accrochage de tableaux lyonnais du XVIIe siècle, qui accompagne l'exposition Stella.

Précédents articles consacrés à Jacques Stella :

Deux tableaux de Jacques Stella entrent au Musée des Beaux-Arts de Lyon (15/11/06)

Tableaux du XVIIe siècle nouvellement acquis par le Musée des Beaux-Arts de Montréal (12/5/05)

Trois tableaux par Jacques Stella, Georges Michel et Carolus-Duran nouvellement acquis par le Palais des Beaux-Arts de Lille (4/6/04)

Préemption d'un tableau de Jacques Stella par le Musée Départemental d'Art et d'Histoire d'Epinal (26/5/04)

Retour sur l'exposition Bossuet et quelques unes de ses attributions, par Sylvain Kerspern (4/10/04)