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Les sculpteurs malinois en Europe (1780-1850)
Malines, Lamot ™ et Museum Schepenhuis. 17 février au 23 avril 2006.
A l’exception des XVe et XVIe siècles1 , la sculpture est restée le parent pauvre de l’histoire de l’art des Pays-Bas méridionaux jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Souvenons-nous que le courant néo-classique n’a été redécouvert qu’en 19852. Et ce n’est qu’en 1990 que le XIXe dans son ensemble a fait l’objet d’une excellente approche sous la direction de Jacques Van Lennep3. Quant à la période baroque, après le bel effort fourni en 1977 pour présenter la sculpture au siècle de Rubens4, il aura fallu attendre 2003 pour disposer enfin du travail de synthèse de Paul Philippot et de ses collaborateurs dont la parution a été saluée sur ce site5. Cet ouvrage met à la disposition des chercheurs une présentation aussi complète que possible du riche et abondant mobilier religieux et des sculptures qui furent créés sans discontinuer, pendant près de deux siècles, pour meubler les églises soit nouvellement construites, soit « baroquisées » par l’introduction de nouveaux décors. Un des principaux constats mis en évidence dans cet ouvrage concerne le rôle particulièrement dynamique joué par les artistes issus du duché de Brabant et de ses principales villes que sont Bruxelles, Anvers et Malines, à côté de cet autre centre artistique de premier ordre qu’était la principauté de Liège. La place de Malines dans cette floraison n’est certes pas négligeable. Il suffit de rappeler la personnalité de Luc Faydherbe (1617-1697) pour en être convaincu. Après la mort du maître, les églises de la ville continuèrent à s’enrichir d’œuvres –certaines somptueuses- de J.-F. Boeckstuins (1650-1734), de F. Langhemans (1661-1720), et surtout de Th.Verhaegen (1700-1759). A cette série s’ajoute encore Valckx (1734-1785) avec lequel s’ouvre la manifestation de Malines.
Celle-ci vise à remettre à l’honneur une dizaine de sculpteurs dont, par chance, le musée communal a recueilli, le plus souvent par don des artistes eux-mêmes, de nombreux plâtres et terres cuites. Ce geste de reconnaissance envers leur cité natale est en soi un phénomène – propre à l’époque nous semble-t-il - qui mérite d’être souligné. Formulons le vœu que les édiles communaux responsables de ce type de collections (non seulement à Malines, bien entendu) y voient une raison pour assurer la survie et le bon fonctionnement de ces institutions locales. Une autre réflexion surgit à ce propos, qui conforte en même temps l’utilité et l’importance du rôle de ces collections : les artistes-donateurs en question ont eu grandement raison de procéder de la sorte pour sauvegarder la mémoire de leur œuvre, puisque la grande majorité des pièces connues de certains d’entre eux sont précisément celles du Musée communal de Malines. Sans celles-ci (à noter que 59 des 105 numéros du catalogue appartiennent à ces collections) la connaissance que nous avons de la sculpture malinoise de la fin du XVIIIe et du XIXe serait vraiment très fragmentaire. Il faut mettre au crédit des organisateurs d’avoir valorisé et mieux fait connaître ces collections. Cela dit, la conservation d’un tel patrimoine requiert un savoir-faire. Des erreurs peuvent être irréparables. Nous pensons aux nombreux plâtres et terres cuites présentés recouverts d’une innommable couche de peinture (au latex ou à l’huile) blanche ou blanc crême, voire rouge brique criard. Les reproductions en couleurs du catalogue (d’excellente qualité !) en donnent une image fidèle : le n° 64, un buste d’une jolie dame inconnue, de Jean-Baptiste De Bray, datable des environs de 1840, a même droit à des prises de vues sous cinq angles différents. On en reste pantois. Quand on connaît la porosité et la fragilité de ces matériaux, on peut craindre que l’épiderme de toutes ces sculptures ne soit irrémédiablement blessé et altéré en profondeur. Plutôt qu’un mitraillage photographique du désastre accompli (on ne dit nulle part quand le crime a été perpétré), on aurait souhaité trouver dans le catalogue au moins une phrase sur ces questions fondamentales de conservation dont le public et certains responsables eux-mêmes – on en a la pénible preuve - restent trop mal informés.
1. Jean-François Van Geel (1756-1830)
Saint Barthélémy (?)
Terre cuite - H. 32 cm
Collection particulière
© D.R. |
Outre les pièces du musée de Malines (dont une acquisition récente, n° 87, L. Royer, mignonne statuette en albâtre représentant une Vénus accroupie) sont montrées à l’exposition trois nouvelles sculptures récemment apparues dans des collections privées (n° 10, Van Geel, Marie-Madeleine ; 17 b, Van Buscom, Moïse ; n° 75, Royer, Buste de Velleman). A celles-ci s’ajoutent quelques fort beaux dessins venant principalement des Musées d’Anvers et de Bruxelles dont on sait la richesse en ce domaine, encore augmentée par quelques judicieuses acquisitions relativement récentes et les apports de l’importante collectionVan Herck que la Fondation Roi Baudouin a acquise et confiée à ces grandes institutions.
2. Jean-François Van Geel
(1756-1830)
L'enlèvement d'Orythie par Borée
Terre cuite - H. environ 40 cm
Collection particulière
© D.R. |
S’il est vrai que Royer et Tambuyser firent le voyage d’Italie, et si (pour des motifs économiques plutôt qu’artistiques du reste), les De Bay et Grotaers partirent, pères et fils, s’installer en France, que Van Buscom fit un bref séjour à Paris et que Royer s’établit aux Pays-Bas, fallait-il pour autant intituler cette expositions Sculpteurs malinois en Europe ? La question, en fait, ne présente pas beaucoup d’intérêt. L’important était de pouvoir porter un jugement mieux documenté (ce qui est le cas) sur l’œuvre de ces artistes et de comprendre mieux qu’on ne l’avait fait précédemment comment ils se situent dans l’histoire de l’art. Le catalogue de Van Lennep pour le XIXe (où le lecteur francophone ou ne connaissant pas le néerlandais trouvera des notices détaillées sur plusieurs des sculpteurs malinois en question) et le livre de Philippot pour les périodes antérieures, sont à cet égard des références de base. Une réalité s’impose : les sculptures rassemblées sont de qualité très inégale. Les limites de certains de ces artistes (Tuerlinckx en partie, Tambuyser certainement) ressortent d’autant plus que Malines, comme nous le rappelions ci-dessus, avait abrité les ateliers d’un artiste d’envergure exceptionnelle, Luc Faydherbe. Il faut bien admettre qu’après lui la cité archiépiscopale, malgré les réussites brillantes des Verhaegen et consorts, allait à nouveau s’assoupir progressivement, pour entretenir modestement, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, ce que l’on nomme aujourd’hui un « baroque survival » dont il ne faudrait quand même pas, emporté par la tentation sous-régionaliste, surévaluer l’importance. Certes, Jean-François Van Geel et Guillaume Egide Van Buscom, qui prolongèrent jusqu’en 1830, une plastique baroque tempérée, ne manquent pas d’intérêt ni de charme malgré (ou grâce à ?) leur anachronisme. Ceci vaut surtout pour Van Geel. Nous reproduisons ici de cet artiste deux terres cuites qui illustrent bien notre propos et complètent par la même occasion le catalogue de son œuvre. De la première (ill. 1), d’un style calme des plus caractéristiques, on ne connaît pas la statue monumentale dont elle serait le modèle6. Il ne manque pas d’intérêt d’observer que la source de Van Geel semble bien se trouver dans le Platon, au geste évocateur, que Raphaël a placé au centre de son Ecole d’Athènes, composition que le sculpteur, sans s’être rendu en Italie, pouvait connaître par la gravure. Quant à l’autre, il s’agit d’une sculpture qui s’inscrit également dans ce baroque prolongé local (ill. 2). Voilà une œuvre inédite qui étoffera la discussion autour de la création par Van Geel d’un groupe représentant L’enlèvement d’Orithye par Borée, dont il est débattu dans le catalogue (n° 57). D’Egide Van Buscom - qui pour nous est la vraie révélation de l’exposition -, les dessins aquarellés (n°17 a, 19 et 20) se distinguent par l’adresse technique avec laquelle ils sont réalisés. Quant aux formes mises en œuvres par Van Buscom (qui quitta Malines lui aussi pour s’installer à Alost dès 1797), elles révèlent une heureuse tentative d’adapter le mobilier religieux au goût du jour. Cela se perçoit clairement dans la chaire de vérité de l’église de Vlierzele (vers 1787) dont est présenté un magnifique dessin préparatoire (n° 17a). Cette chaire est un rare exemple réussi, postérieur à l’ère baroque, de ce type de meuble dont on sait qu’il trouva son apogée dans les Pays-Bas méridionaux dans la seconde moitié du XVIIe et la première du XVIIIe siècle.
3. Jean-Baptiste De Bay (1779-1863)
Buste de J.L. Crabeels, 1800
Terre cuite polychrome - H. 55 cm
Malines, Stedelijke Musea
© Malines, Musées municipaux |
L’art du portrait est également bien défendu à Malines, en particulier par le talentueux Jean-Baptiste De Bay père avant son départ pour Paris en 1801, dont on peut admirer différents bustes de l’extrême fin du XVIIIe et surtout celui de Jean Louis Crabeels (1800) d’une expressivité remarquable (cat. 49) (ill. 4). On parlera d’autant plus volontiers de ce dernier portrait - réalisé en terre cuite - qu’il est recouvert d’une rare polychromie originale dont la présence aurait mérité d’être soulignée par le catalogue. On frémit à l’idée que cette œuvre aurait pu être une victime du peinturlureur fou qui a procédé au massacre de divers plâtres et terres cuites du musée… Les bustes et les autres sculptures réalisés par Royer appartiennent quant à eux à un autre registre et leur style néo-antique doit beaucoup au contact que le sculpteur eut en Italie avec Canova, ou avec Thorvaldsen quand il aborde, non sans un charme certain, les sujets religieux (La Vierge à l’enfant avec Saint-Jean Baptiste, Rijksmuseum, cat. n° 32) (ill. 4). En revanche, une fois établi en Hollande il versa dans un historicisme assez raide beaucoup moins heureux. Des dessins sortis des cartons du Centre de documentation catholique de Nimègue, réalisés à Rome vers 1827 pour l’église des Jésuites d’Amsterdam sur le compte du mécène Roothaan, viennent judicieusement éclairer cette période de la carrière de Royer7. Du même fonds a été exploitée de la correspondance adressée par Tuerlinckx à Royer au moment où est érigée à Malines (1840) sa statue de Marguerite d’Autriche ( cat. n°103) que l’on peut voir au centre de la ville, non loin de l’exposition, sur son piédestal, entourée d’une grille et de lampadaires : mise en scène au sujet de laquelle on aurait aimé trouver informations et commentaires tant il est vrai que ce genre de monument et son implantation dans le cadre urbain forment un tout.
4. Louis Royer (1793-1868)
Vierge à l'enfant avec le petit
saint Jean-Baptiste, 1826
Marbre - 44,5 x 37 cm
Malines, Stedelijke Musea
© Malines, Musées municipaux |
La présentation des œuvres (en dehors des coups de poings à l’estomac que sont les bustes peints) est sobre et efficace. La place ne manquant pas au « Lamot TM », on regrettera la décision prise de présenter les dessins en un autre lieu (au « Schepenhuis »), car la grande qualité de la plupart des œuvres graphiques, qui constituent aussi la partie la plus nouvelle de l’exposition) serait utilement venue compenser la faiblesse de pas mal de sculptures, notamment de Tambuyser, Grootaers et Tuerlinckx. On peut aussi se demander pourquoi, pour redynamiser l’institution existante, l’exposition n’a pas plutôt été montée au musée communal lui-même, installé dans l’hôtel Van Busleyden, bel édifice du XVIIe siècle. Sans doute pour rentabiliser les nouveaux espaces culturels inaugurés récemment dans les locaux d’une ancienne brasserie réhabilitée sans beaucoup d’inspiration?
Les textes du catalogue, comprenant des essais introductifs, notices des œuvres et biographie des artistes, généralement bien documentés, sont principalement rédigés par Alain Jacobs. Des interventions ponctuelles sont signées par Véronique Herremans, Léon Lock, Dirk Pauwels, Bart Stroobants, Axel Vaeck, Francisca Vandepitte et Willy Van de Vijver. On ne peut manquer de soulever ici le problème qu’est en Belgique flamande celui de la langue de la publication, l’usage du néerlandais réduisant considérablement la diffusion, donc l’utilité du travail. Ce choix touche à l’absurdité complète lorsque, comme le laisse entendre l’intitulé de la manifestation, on prétend attirer l’attention sur les carrières internationales de certains des artistes, les contributions de l’auteur principal étant de surcroît… traduites du français. C’est bien beau de parler des « sculpteurs malinois en Europe ». Peut-être eût-il fallu commencer par songer à se faire comprendre des Européens.
Denis Coekelberghs
(mis en ligne le 10 avril 2006)
1. Profitons de l’occasion pour signaler la sortie toute récente de l’ouvrage publié sous la direction de Brigitte D’Hainaut-Sveny, Miroirs du sacré. Les retables sculptés à Bruxelles. XVe-XVIe siècles, CFC-Editions, Bruxelles, 2005, ISBN : 2-930018-55-0.
2. Sous la direction de Denis Coekelberghs et Pierre Loze, 1770-1830, Autour du néo-classicisme en Belgique, Musée des beaux-arts d’Ixelles, Bruxelles, 1985.
3. Sous le direction de Jacques Van Lennep, La sculpture belge au 19e siècle, 2 vol. Bruxelles, 1990.
4. La sculpture au siècle de Rubens dans les Pays-Bas méridionaux et la principauté de Liège, Bruxelles, Musée d’Art ancien, 1997.
5. Paul Philippot, Denis Coekelberghs, Pierre Loze et Dominique Vautier, L’architecture religieuse et la sculpture baroques dans les Pays-Bas méridonaux et la principauté de Liège (1600-1770), Ed. Mardaga, Sprimont (Belgique), 2003. Cet ouvrage n’est pas cité dans le catalogue de Malines.
6. Cette terre cuite a été publiée par le signataire de ce compte rendu dans la brochure Quelques aspects de l’art en Belgique aux XVIIIe et XIXe siècle, Bruxelles, Galerie d’Arenberg, [1988], (avec traduction néerlandaise), p. 22-23. Cette publication figure sans nom d’auteur dans la catalogue de Malines (notices relatives à Tuerlinckx et Royer).
7. Il est intéressant de noter que Roothaan est aussi le généreux commanditaire de quatre importants tableaux que Navez réalisa à cette époque pour cette même église d’Amsterdam (cf. Denis Coekelberghs, Alain Jacobs et Pierre Loze, François-Joseph Navez. La nostalgie de l’Italie, Gand, 1999, p. 56 et sv. ). On relèvera aussi au passage que l’un des dessins publiés dans le catalogue de Malines (n° 31 d) porte l’inscription « Dessiné par D. Defiennes/ L. Royer f.cit Roma 1826 », ce qui fait penser à la préparation par le premier nommé d’une gravure d’après un bas-relief de Royer. Mais la gravure ne semble pas avoir été retrouvée. Cette mention de Désiré De Fiennes (Anderlecht 1800- ? ) apporte un peu de lumière complémentaire sur la petite colonie des artistes et amateurs belgo-hollandais à Rome vers 1830. A ce sujet voir Denis Coekelberghs, Les peintres belges à Rome entre 1700 et 1830, Bruxelles-Rome, 1975 où se trouve réuni (p. 390-391) tout ce que l’on sait sur De Fiennes, notamment qu’il était en rapport avec le paysagiste François Vervloet dont il est question dans la notice 75, relative au portrait de l’architecte Jacques Velleman réalisé par le même Royer.
Le titre original de l’exposition est « Welgevormd. Mechelse beeldhouwers in Europa (1780-1850) » [Bien fait. Les sculpteurs malinois en Europe (1780-1850)].
Catalogue en néerlandais sous la direction d’Alain Jacobs, 318 p., nombreuses illustrations, pas d'ISBN, Stedelijke Musea Mechelen [Musées communaux de Malines]. 35 €.
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