|
Le Paradis de Tintoret. Un concours pour le Palais des Doges
Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza. 8 juin 2006 - 27 août 2006 (l'exposition a été vue à Paris, Musée du Louvre. 9 février au 8 mai 2006)

La salle de la Chapelle, au Louvre, retrouve pour un temps sa vocation sacrée. Vêtue de bleu, céleste et radieuse, elle accueille une exposition consacrée au Paradis de Tintoret, plus exactement aux circonstances et au concours qui aboutirent au décor bien connu de la salle du Grand conseil, au palais ducal de Venise. Le bleu du ciel, Bataille l'a dit, est affaire d'optique. Chacun construit son paradis à sa manière. Tintoret et ses contemporains en fournissent aussi la preuve. Dessins et esquisses sont brillamment mis en espace, donnant une impression d'infini bien agréable, qui sert le propos. Difficile de ne pas se sentir happé par ce dispositif scénique accordé aux visions concentriques qui ornent les murs. On sait que la Bible, Ancien et Nouveau Testament, exalte plus qu'elle ne décrit le jardin des élus. De ce lieu sans visage, les peintres ont dû donner une image, mystérieuse, plus ou moins rassurante, où le pouvoir politique d'une république oligarchique comme Venise pouvait trouver aussi une confirmation de son destin terrestre
1. Paul Véronèse (1528-1588)
Le Paradis
Huile sur toile - 87 x 23,4 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
© RMN - Martine Beck-Coppola |
Premier acte : un incendie en 1577 détruit la fresque que le peintre Guariento avait achevée en 1365. Derrière la tribune du doge, l'immense peinture, très hiérarchisée, représentait le couronnement de la Vierge au ciel, symbole à la fois de la récompense des justes et de la puissance de la Sérénissime, dont Marie la pure était un des emblèmes. Il importait donc de remplacer au plus vite la peinture consumée par le feu. Une telle commande suscita évidemment la convoitise. Devant le risque de voir le chantier leur échapper, les peintres locaux obtinrent qu'un concours fût organisé. Deuxième acte : quatre des meilleurs pinceaux de Venise livrent, en 1582, une esquisse aux patriciens, impatients de restaurer la splendeur et le statut de la salle où le Grand conseil se réunissait. Véronèse, qui n'était vénitien ni de souche ni de touche, l'emporta alors sur Francesco Bassano, Palma le Jeune et Tintoret en présentant un projet documenté par l'esquisse de Lille (ill. 1). Étrange peinture aux lueurs de fournaise et aux ardeurs spectrales. Superbe chose que la réalisation finale aurait sans nul doute transformée en un bouquet de bienheureux tendus vers la lumière de leur Créateur.
2. Jacopo Tintoretto (1518-1594)
Le Paradis, 1564, modifié en 1582
Huile sur toile - 148 x 362 cm
Paris, Musée du Louvre
© RMN - R.G. Ojéda |
Troisième acte : lorsque Véronèse s'éteignit, le grand mur était toujours vierge de son Paradis attendu. Tintoret se fit alors attribuer la commande mais, trop vieux et proche de la mort lui aussi, se contenta d'en esquisser le programme, laissant à son fils Domenico le soin de diriger l'équipe qui réalisa l'une des plus grandes peintures jamais exécutées, à Venise comme ailleurs. Le clou de l'exposition qu'a conçue Jean Habert réside dans le rapprochement des deux pensées, celle de 1582 et celle de 1588. Six ans les séparent, c'est peu; la métamorphose est pourtant profonde qui fait passer du tableau du Louvre (ill. 2) à celui du musée Thyssen-Bornemisza (ill. 3). Autrement dit d'une vision sereinement architecturée, selon une succession harmonieuse de cercles dont l'ultime couronne vient coiffer la Vierge, à la conception étonnante d'un espace presque disloqué, organisé selon une dynamique déjà baroque de contrastes forts. Figures, mouvements, lumières, tout s'ébranle sous l'effet d'une force qui échappe à l'entendement humain. La voûte céleste est toujours là, la sainte milice reste confiante. Mais une sorte de fureur traverse l'éther étoilé. On dirait que Michel-Ange a remplacé Raphaël. A dire vrai, certains dessins, que la muséographie confronte habilement aux peintures qu'ils préparent, nous rappellent que Tintoret avait une bonne connaissance du peintre de la Sixtine comme du sculpteur des tombeaux Médécis de l'église San Lorenzo de Florence. Au soir de sa vie, avant de quitter la scène du monde, le Vénitien glissait une note d'inquiétude métaphysique dans son Paradis. Celle de la Scuola San Rocco, aurait dit Sartre.
3. Jacopo Tintoretto (1518-1594)
Le Paradis
Huile sur toile - 152 x 490 cm
Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza
© Musée Thyssen-Bornemisza |
Stéphane Guégan
(mis en ligne le 14 février 2006)
Sous la direction de Jean Habert, Le Paradis de Tintoret. Un concours pour le Palais des Doges, 5 Continents, 183 p., ISBN : 88-7439-285-0

|