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Lumière, transparence, opacité

Monaco, Salle d’exposition Quai Antoine Ier et Villa Sauber. Du 10 octobre au 26 novembre 2006.

François Louis Antoine Du Périer du Mouriez - Cheval effrayé par la foudre - Monaco, Collection NMNM
1. François Louis Antoine Du Périer du Mouriez (1765-1849)
Cheval effrayé par la foudre
Aquarelle recto-verso sur esquisse à l'encre au verso - 83,5 x 122,6 cm
Monaco, Collection NMNM

Photo : NMNM

   Le musée des beaux-arts de Monaco eut une existence éphémère. Créé en 1936, essentiellement grâce au dépôt d'une collection privée, il fut démantelé en 1958 suite au décès du prêteur. Les objets appartenant en propre à l'Etat monégasque furent alors relégués en réserve.

   Depuis quelques années, la Principauté, qui n'est pourtant pas une terre réputée pour son attachement au patrimoine, tente de faire revivre ce musée. Une première exposition de préfiguration avait eu lieu il y a deux ans. Un musée provisoire d'une superficie réduite de 450 m2, situé dans la villa Paloma, doit être inauguré en 2008, tandis qu'un nouveau bâtiment, construit en gagnant sur la mer1, devrait ouvrir ses portes d'ici une dizaine d'années. Le musée est aujourd'hui entièrement en réserves. Ses richesses sont disparates, puisqu'on y trouve entre autres un important fonds des frères Bosio, le sculpteur et le peintre, tous deux originaires du Rocher, des toiles de Kees Van Dongen, des paysages dont un Monet et un Turner, de l'art théâtral (costumes de scène, maquettes, dessins préparatoires aux décors et aux habits de scène,...) ou de l'art contemporain....

François Louis Antoine Du Périer du Mouriez - Le Vatican - Monaco, Collection NMNM
2. François Louis Antoine Du Périer du Mouriez (1765-1849)
Le Vatican
Aquarelle recto-verso sur esquisse à l'encre au verso - 84,3 x 122,8 cm
Monaco, Collection NMNM

Photo : NMNM

   L'ensemble le plus curieux de ce musée encore virtuel forme le cœur de cette exposition. Il s'agit de 55 « transparents » dus au Marquis François Louis Antoine du Périer du Mouriez (ill. 1 et 2). Ni le nom de cet artiste, ni même le terme de « transparent » n'évoquent forcément quelque chose dans l'esprit des visiteurs. Il convient donc de préciser de quoi il retourne.
   Les transparents sont des œuvres picturales qui peuvent être vues éclairées par l'arrière et sont en général placées à l'intérieur d'une boite optique. Egalement peintes au verso, leur aspect varie selon l'éclairage : frontal, incident ou arrière. L'effet cumulé de la lentille et de la lumière permet d'animer la scène représentée et de souligner dramatiquement les effets de l'atmosphère, du soleil ou de la lune, de l'orage et du feu... Ils peuvent être peints sur verre, mais sont plus souvent exécutés sur papier, mêlant la plume, la pierre noire, la gouache, l'aquarelle et la cire.
   La collection du NMNM est d'autant plus importante que ce type d'œuvre a rarement été conservé. Deux transparents de Caspar David Friedrich subsistent et sont actuellement montrés à Hambourg dans la rétrospective consacrée à ce peintre (voir la recension). Cette technique fut d'ailleurs largement utilisée par des artistes de culture germanique. On pourra voir ici par exemple deux paysages d'un autrichien peu connu, Andreas Nesselthaler (ill. 3), tandis qu'une œuvre de Philippe Hackert est reproduite au catalogue. Trois dessins de Kaspar Friedrich Schinkel appartenant au Staatliche Museen de Berlin, préparatoires à des transparents, sont également présentés.

Andreas Nesselthaler - Paysage au clair de lune avec une chute d'eau - Vienne, Österreichische Nationalbibliothek Bildarchiv
3. Andreas Nesselthaler (1748-1821)
Paysage au clair de lune avec une chute d'eau
Gouache - 48,8 x 66,5 cm
Vienne, Österreichische Nationalbibliothek Bildarchiv

Photo : Vienne, ONB

   La démonstration est articulée autour de ces gouaches/aquarelles de Périer du Mouriez, artiste modeste mais qui peut parfois, lorsqu'il s'inspire de peintres tels que Loutherbourg, Valenciennes (ill. 1) ou Vernet, faire preuve d'un réel talent2. Du XVIIIe à nos jours, l'exposition s'efforce ainsi d'étudier les phénomènes lumineux vus à travers le prisme des œuvres d'art.
   On y voit un nombre non négligeable d'objets du XXe sur lesquels nous ne nous attarderons pas, ceux-ci sortant du cadre chronologique de ce site, divers appareils et boîtes optiques (celle qui permettait de regarder les transparents de Périer du Mouriez est inconnue) et une reconstitution moderne assez impressionnante de l'Eidophusikon de Philippe de Loutherbourg, un théâtre en modèle réduit dont les décors animés, peints sur plaque de verre, reproduisent à l'aide d'effets mécaniques et de bruitages les phénomènes atmosphériques et les vagues se brisant sur les galets. Le Getty Museum a prêté la copie d'un dispositif dû à Carmontelle dont ils possèdent l'original. Il s'agit là encore d'une boite dont l'apparence évoque curieusement un poste de télévision. En tournant une manivelle, on déroule un grand transparent contant une historiette dont les textes sont hélas perdus.

Joseph Wright of Derby - La veuve d'un chef indien regardant les armes de son époux décédé - Derby, Museum and Art Gallery
4. Joseph Wright of Derby (1734-1797)
La veuve d'un chef indien regardant les armes de son époux décédé, 1785
Huile sur toile - 101,6 x 127 cm
Derby, Museum and Art Gallery

Photo : Derby Museum and Art Gallery

   A côté de ces œuvres qui, toutes, anticipent à un degré ou à un autre l'art cinématographique, l'exposition montre des dessins et des tableaux dont les effets d'ombre et de lumière ont, directement ou non, influencé les peintres de transparents. On verra par exemple la célèbre Veuve d'un chef indien (ill. 3) de Wright of Derby mais aussi des Joseph Vernet, Pierre-Henri de Valenciennes, Louis Daguerre (qui outre l'invention qui porte son nom est aussi l'initiateur du Diorama, dont le fonctionnement est à grande échelle le même que celui des transparents) ou François-Marius Granet.

   Le livre qui accompagne cette manifestation n'est pas un catalogue. Riche de plusieurs essais passionnants, novateur par bien des sujets traités, on ne pourrait que le louer s'il s'agissait d'actes d'un colloque. Les œuvres présentées servent d'illustrations aux articles sans qu'il y ait ni notice, ni bibliographie (pas même en annexe), ni historique, ni liste récapitulative. Cet ouvrage pousse ainsi jusqu'à l'absurde la logique qui préside souvent aujourd'hui à la transformation d'un catalogue en un simple livre d'art, détaché de tout contexte. On n'en recommande pas moins la lecture comme on peut conseiller cette exposition, mise en valeur par une muséographie de qualité malgré la laideur du lieu. Elle se conclut sur une visite de la villa Sauber, musée des poupées et des automates animés, où est présenté un théâtre d'ombre complet, récemment acquis.

Didier Rykner
(mis en ligne le 13 octobre 2006)

1. Ce qui, entre parenthèses, est une idée curieuse de la part d'un Prince se proclamant écologiste.
2. Il faut en effet distinguer ses compositions originales, plus maladroites, de celles inspirées par des œuvres existantes, qu'il aménage toujours à sa manière.

Sous la direction de Jean-Michel Bouhours, Acte 2 du Nouveau Musée National de Monaco. Lumière, transparence, opacité, Skira, 2006, 200 p., 39 €. ISBN : 88-7624-024-1

Site du NMNM