LETTRE D'INFORMATION
Chaque semaine,
soyez informé des nouveautés

ABONNEZ-VOUS

Catalogue livres d'histoire de l'art

LIVRES PROPOSES EN
PARTENARIAT AVEC
DESSIN ORIGINAL

 
Accueil
Editorial
Brèves
Expositions
Publications
Musées
Patrimoine
Débats
Acquisitions
Etudes
Artistes
Liens
Calendrier des expositions
Colloques
Courrier
Annonces
Archives
Nouvelles mises à jour
Contact
 

Entretien avec Jean Bonna

Jean Bonna

   Jean Bonna est de nationalité suisse, banquier, bibliophile, et collectionneur de dessins anciens. Nous l'avons rencontré alors que sa collection d'œuvres françaises et une sélection des ses dessins italiens sont présentés à Paris à l'Ecole des Beaux-Arts.

Comment avez-vous commencé à collectionner les dessins ?

Je le dis dans ma préface. J'étais bibliophile depuis toujours. Or, les livres du XVIe siècle sont très souvent illustrés. De là, je me suis intéressé à la gravure, puis au dessin. Par ailleurs, j'ai toujours aimé l'art pictural. Le dessin a quelque chose de plus immédiat et il est plus abordable que les tableaux. Même si cela est moins vrai maintenant : pour certains artistes, les dessins sont devenus plus chers que les tableaux, ce qui est très bizarre. Mais il est presque impossible de faire une collection de tableaux de toutes les époques et de tous les pays, contrairement aux dessins.

En dehors des livres et des dessins, collectionnez-vous d'autres objets ?

J'ai quelques terres-cuites, quelques bronzes, deux ou trois tableaux, mais cela reste des objets plutôt décoratifs. J'ai des estampes, en général des épreuves rares et de grande qualité, et des autographes. Le papier est mon domaine.

Pour vos livres, vous avez un ex-libris, mais pas de marque de collection pour vos dessins, pourquoi ?

En réalité, j'ai une marque de collection, qui est identique, en plus petit, à mon ex-libris, mais il est placé au dos des feuilles. Quand les marques sont sur le recto, je trouve que cela abime les dessins.

Cette marque n'est pas reproduite dans le catalogue. Sera-t-elle dans la prochaine édition du Lugt des marques de collection, que prépare la Fondation Custodia ?

Oui, elle sera reproduite dans le Lugt.

Est-ce qu'il vous arrive de revendre certains dessins, parce que vous ne les aimez plus ou parce que vous voulez en acheter de plus importants ?

Claude Lorrain - Paysage littoral avec un combat sur un pont - Genève, collection Jean Bonna
1. Claude Lorrain (1604/05-1682)
Paysage littoral avec un combat sur un pont
Plume et encre brune, lavis, reahuts de blanc -
17,5 x 23 cm
Genève, collection Jean Bonna

Photo : Patrick Goetelen

Cela ne m'est jamais arrivé, alors que cela m'arrive souvent pour les livres. Une des raisons est que le livre n'est pas unique, contrairement au dessin : on peut toujours trouver un plus bel exemplaire, sauf si on a déjà le plus bel exemplaire connu. Par exemple, j'ai avec moi un Ulysse de James Joyce que je viens d'acheter, alors que j'en avais déjà un. Mais celui-ci est plus beau.
Une autre raison est que je collectionne les dessins depuis moins longtemps. Enfin, je n'achète que ce que j'aime. Il n'y a pas un dessin dont je pense que je n'aurais pas dû l'acquérir, à part deux feuilles dont on s'est aperçu, lors de la préparation du catalogue, qu'elles étaient des copies ou des "à la manière de". Les marchands les ont repris. Je peux avoir plusieurs dessins d'un même artiste et dans ce cas j'essaye d'avoir toutes les facettes de son génie : j'ai quatre Boucher, quatre Watteau, trois Claude Lorrain (ill. 1). Je les aime tous. Si je trouve un nouveau Lorrain, je l'achèterais certainement.
Quant à la gravure, c'est plus proche des livres, on peut souvent acheter une meilleureépreuve. Donc cela peut m'arriver de revendre.

On lit dans le catalogue qu'il n'y a pas d'artistes que vous n'aimez pas. Vous pourriez avoir des œuvres de n'importe quel grand maître ?

Il y a quelques artistes mythiques : Léonard de Vinci, Michel-Ange, et même Rubens ou Rembrandt. J'ai un Rembrandt, mais aucun des trois premiers. La raison : ce qui passe en vente n'est pas beau. Il y a quand même des artistes que j'aime plus ou moins. J'ai vraiment une prédilection pour Watteau ou Claude Lorrain. J'ai aussi six feuilles du Parmesan, ce qui est beaucoup.
Rubens, je n'ai jamais vu dans une vente une œuvre que j'aimerais avoir chez moi. Les beaux Rubens sont rares sur le marché.

Vous avez aussi, parmi vos dessins anciens, certains « petits maîtres » (Pierre Brébiette, Jacques-André Portail, Jean-Baptiste Delafosse,...) et même des anonymes. En revanche, je n'en ai vu aucun dans le XIXe siècle (par exemple des élèves d'Ingres tels que Flandrin ou Lehmann, ou Ary Scheffer...) Pourquoi ?

Vous auriez aussi pu citer, pour le XVIIIe siècle, le Carle Van Loo qui est une de ses plus belles feuilles. Ce n'est pas un choix raisonné, mais cela vient sans doute du fait qu'il est plus facile de trouver des dessins du XIXe siècle. Il n'y a pas d'artistes de cette époque qu'on ne peut pas trouver. J'ai quand même des « petits » noms du dessin au XIXe siècle, en rapport avec la littérature et mon goût pour les livres : des Victor Hugo par exemple. Je n'ai pas de Baudelaire, mais j'aimerais en avoir un. J'ai aussi un Constantin Guys très beau. Mais les chefs-d'œuvre de grands noms sont encore trouvables, par exemple Manet. Même un beau Claude Lorrain, par exemple, ce n'est pas facile.

Dans quelle direction souhaitez vous emmener votre collection de dessins ? Est-ce que vous recherchez précisément certains artistes, ou est-ce que c'est l'occasion qui fait le larron ?

Jean-Etienne Liotard - Danseuse grecque - Genève, collection Jean Bonna
2. Jean-Etienne Liotard (1702-1789)
Danseuse grecque
Sanguine et pierre noire sur parchemin - 7,6 x 5,4 cm
Genève, collection Jean Bonna

Photo : Patrick Goetelen

Ce n'est pas uniquement l'occasion qui fait le larron ! Par exemple, le petit dessin de Liotard (ill. 2), je le convoitais depuis longtemps. Il y a actuellement un dessin chez un collectionneur que j'ai repéré dans une exposition il y a trois ou quatre ans et que j'aimerais bien acheter. Ce n'est pas toujours du hasard.
Je regarde tous les catalogues. Il y a beaucoup d'artistes qui me manquent. J'aimerais bien avoir un Véronèse. Je cherche vraiment, mais c'est difficile. Comme je le disais, j'aimerais bien avoir un beau Rubens, mais c'est difficile. Un Pierre Mignard aussi. Mais la plupart du temps, j'achète un dessin d'un artiste auquel je n'avais pas pensé.

Quelles sont vos relations avec les grands musées ? Il doit vous arriver d'être en concurrence avec eux.

J'achète assez peu en vente publique, sauf pour des grands coups de cœur comme par exemple à la vente Calvières où j'ai acheté six dessins. C'était une vente exceptionnelle où les dessins n'avaient pas été vus depuis le XVIIIe siècle. Pas plus de vingt pour cent de ma collection a été acquise en vente. Il y a deux raisons à cela. D'abord, je pense qu'on a besoin des marchands. Ensuite par ce que, dans le domaine du dessin, la plupart des marchands sont très fréquentables. J'ai des relations excellentes avec beaucoup d'entre eux.
Achetant beaucoup chez les marchands, je suis donc moins en compétition directe avec les musées. J'ai des relations privilégiées avec le Metropolitan Museum, avec le British Museum. J'ai d'excellentes relations avec le Louvre, avec Berlin, avec l'Albertina... Je ne refuse jamais de prêter aux expositons. Cela ne pourrait m'arriver que pour deux raisons : des questions de sécurité pour les œuvres, ou si j'avais une opposition de fonds avec l'institution qui me les demande.
En tout cas, lorsqu'un musée me signale qu'ils sont vraiment intéressés par un dessin, je leur laisse toujours la priorité. Mais il faut qu'on me le demande. Il arrive parfois aussi que les musées n'achètent pas, pour telle ou telle raison, des dessins qu'on leur propose, et me les signalent. Par exemple, pour le Renoir de l'exposition, le British Museum ne pouvait ou ne voulait pas l'acheter, peut-être en raison du prix, et il m'a appelé.

Pourquoi cette relation privilégiée avec l'Ecole des Beaux-Arts ?

C'est un peu un hasard. J'avais depuis lontemps très envie de rencontrer Pierre Rosenberg. A l'occasion d'un dîner, je m'en suis confié à Irène Bizot qui m'a répondu que rien n'était plus facile. Pierre Rosenberg est venu chez moi, et il a fait le tour de ma collection en 55 minutes, sans oublier un dessin. Trois semaines après, il m'a demandé de remplacer Roger Thérond, qui venait de mourir, au comité chargé de veiller sur la donation de Matthias Polakovits à l'Ecole des Beaux-Arts.
La première chose qui m'a fasciné, c'est que ce n'est pas seulement un musée, c'est aussi une école. Cette dimension pédagogique est très importante. Et la seconde, c'est que cet endroit est un peu déshérité. C'est un lieu où le mécénat m'a paru plus important, et sans doute plus visible, qu'au Louvre ou à Orsay. Enfin, autre raison, dans le legs Polakovits il y avait une conditoin qui n'était pas remplie, qui était d'exposer la collection et de la rendre accessible. Pour le prix d'un très beau dessin, il a été possible de créer ce cabinet, qui permet enfin de compléter cette donation. On peut maintenant voir les dessins, et ils sont conservés dans de meilleures conditions.
Il faut rajouter que j'ai eu un très bon contact avec son directeur, Henri-Claude Cousseau, et avec Emmanuelle Brugerolle qui est absolument merveilleuse, et qui s'entendait par ailleurs très bien avec ma conservatrice. Tout cela forme une jolie alchimie.

Et les relations avec vos confrères collectionneurs ?

D'abord, je ne connais pas tout le monde. Contrairement à la bibliophilie qui est un monde très fermé, en partie parce qu'il y a la barrière de la langue, les collectionneurs de dessins sont très nombreux, et internationaux. Un Claude Lorrain peut intéresser tout le monde, tandis qu'une édition de Madame Bovary intéresse surtout les francophones.
J'ai de très bonnes relations avec les collectionneurs que je connais.

Mais vous devez parfois aussi être en concurrence avec eux.

Je ne cherche pas trop à le savoir. Et, comme pour les musées, achetant peu en vente publique, la concurrence est moins directe.

Votre goût pour les figures, en particulier féminines, et pour le paysage est noté dans le catalogue. Mais j'ai aussi remarqué que, sauf deux ou trois scènes de l'ancien testament, vous n'avez pratiquement pas de dessins français religieux. Et assez peu finalement même dans les italiens, même s'ils sont plus difficiles à éviter. Est-ce un choix volontaire ?

Il Parmigianino - Sainte Famille entourée de saints et d'anges - Genève, collection Jean Bonna
3. Il Parmigianino (1503-1540)
Sainte Famille entourée de saints et d'anges
Plume et encre brune, lavis, rehauts de gouache - 7,6 x 5,4 cm
Genève, collection Jean Bonna

Photo : Patrick Goetelen

Ce n'est pas un choix, même si je trouve les sujets religieux un peu ennuyeux. J'en ai tout de même. Peut-être pas chez les français, car j'ai trouvé des choses plus intéressantes, mais j'en ai quand même chez les italiens.
Au XIXe siècle, qu'est-ce que c'est embêtant le dessin religieux ! Au XVIIIe, il n'y en a pas tant que cela. Mais le dessin religieux est incontournable au XVIe siècle aux Pays-Bas, même au XVIIe siècle, et en Italie. C'est plus évitable chez les français.
C'est amusant, c'est une chose qui doit être en moi car je ne m'en étais pas aperçu... J'ai quand même une très belle Crucifixion de Rottenhammer, une Déposition de Hans von Aachen, une Sainte Famille de Parmesan (ill. 3)...

Avez-vous offert des dessins à des musées ?

A part une estampe de Jean Duvet, une des six planches de La Licorne, au Musée de Genève, non. Je préfrère les aider financièrement. J'ai soutenu le Metropolitan Museum, la Frick Collection, les musées de Genève, le British Museum, l'Ashmolean Museum. Et l'Ecole des Beaux-Arts.

Je crois que c'est Pierre Rosenberg qui dit que pour monter une grande collection, il faut de l'argent, des connaissances, et du temps. Je rajouterais volontiers du goût. Vous avez manifestement les connaissances, l'argent et le goût, mais comment trouvez-vous le temps nécessaire, compte-tenu de vos occupations professionnelles ?

Avant toute chose, il faut de la passion. Le goût dérive de la passion et peut s'acquérir. Sans passion, c'est impossible. Les moyens financiers, ils sont nécessaires, mais pas suffisants. Quant au temps, il est vrai qu'il en faut beaucoup. J'en ai un peu plus maintenant, mais je n'en avais pas avant. La passion aide à trouver le temps : pendant toute ma vie professionnelle, j'ai toujours réussi à combiner le travail et cette activité de collectionneur. Aux dépends, c'est vrai, d'autres choses : je ne suis pas sportif, je ne regarde pas la télévision... La collection est une quête perpétuelle. J'ai toujours un catalogue avec moi quand je voyage. Quand je suis dans une ville, je vais toujours voir le musée.Quand on veut, on peut trouver le temps.

Girolamo da Treviso - Ange musicien - Collection Jean Bonna
4. Girolamo da Treviso (1498-1544)
Ange musicien
Plume et encre brune, lavis, rehauts de blanc -
24,1 x 19,4 cm
Genève, collection Jean Bonna

Photo : Patrick Goetelen

Prenez-vous beaucoup de conseils avant d'acheter une œuvre ?

Je ne prends pas de conseil. Je me décide vite en général, même s'il n'y a pas que des coups de cœur. J'ai acquis un certain goût, mais ce goût, il y en a qui me l'ont appris. Ceux-là l'ont appris avec leurs prédécesseurs, et je pense que d'autre apprendront avec ma collection. Je cite dans le catalogue tout ceux à qui je suis redevable de ce point de vue. George Goldner, Martin Royalton Kirch... Plusieurs marchands, Katrin Bellinger, Bruno de Bayser, Jan Krugier...
Mais je n'ai pas de conseiller. Si j'avais un conseiller, ma collection serait différente.

Vous vous attardez longuement dans le catalogue sur les dessins français que vous aimez particulièrement. Pouvez-vous me parler des italiens de votre collection ?

Attribué à Giovanni da Udine - Un écureuil - Genève, collection Jean Bonna
5. Attribué à Giovanni da Udine(1487-1564)
Un écureuil
Plume et encre brune, lavis - 18,6 x 12 cm
Collection Jean Bonna

Photo : Patrick Goetelen

L'an dernier, j'ai acheté un Girolamo da Trevise chez Katrin Bellinger (ill. 4). Ce dessin, c'est largement moi. Dans les dessins italiens, l'un de ceux qui me sont le plus proches est la Sainte Famille de Parmesan. Autrement, je peux citer l'Etude d'homme à mi-buste de trois-quart d'Agostino Lodi, l'Etude pour une mère et son enfant d'Andrea del Sarto. Le Raphaël est très beau, mais moins émouvant. L'Ecureuil, attribué à Giovanni da Udine (ill. 5)... Je les aime tous.

Comment ont été faits les choix des deux expositions, français et italiens ?

Pour les français, il y a presque tout, 112 dessins sur 130. Pour les italiens, le choix est dû à Emmanuelle Brugerolle, Nathalie Stasser et moi-même. J'ai à peu près autant de dessins italiens que français. J'ai moins de nordiques.

Quels sont les dessins que vous avez achetés depuis le début de l'annnée ?

Giulio Cesare Procaccini - Figure féminine et putto - Genève, collection Jean Bonna
6. Giulio Cesare Procaccini (1574-1625)
Figure féminine et putto
Sanguine - 28 x 19,2 cm
Genève, collection Jean Bonna

Photo : Patrick Goetelen

Je n'ai acheté que chez des marchands : un Canaletto, le portrait par Ingres qui est hors catalogue mais montré dans l'exposition, une feuille de Giulio Cesare Procaccini (ill. 4), une autre, superbe, de Federico Zuccaro. Et un dessin de Cornelis Dussart. Et aussi un Théodore Rousseau.
Je vise actuellement un pastel et deux dessins, mais je préfère ne pas en parler avant que cela soit concrétisé.

Comment les dessins sont-ils exposés chez vous ? Comment les protégez-vous de la lumière ?

Ils ont tous des verres protecteurs anti-ultra-violets, et anti-reflets.

Vous semblez accorder une grande imortance aux cadres.

Oui, j'ai toujours essayé d'avoir des cadres qui s'accordent bien avec le dessin. Je choisis moi-même les cadres. Parfois je les fais recouper, lorsque cela est possible, mais c'est rare. L'encadrement est fait par ma conservatrice ou par le musée de Genève qui encadre pour moi. Il est rare que les feuilles soient vendues encadrées. Et la plupart du temps, les cadres entourant les dessins achetés aux enchères sont ignobles.

J'ai, pour terminer, une question un peu indiscrète : avez-vous pensé à ce que deviendra votre collection, après vous ?

J'y ai songé bien sûr, et la réponse est que je ne sais pas. D'un côté, il est triste de penser que ce que j'ai fait pendant toute une vie sera dispersé. D'un autre côté, les fondations qui n'ont pas de moyens suffisants sont souvent très poussiéreuses...
J'ai aussi des héritiers que j'aime beaucoup et me sont très proches. Il faudrait une institution... Je ne sais pas encore, d'autant que je trouve que les collectionneurs animent le marché de l'art. Si tout rentre dans les collections publiques, il n'y aura plus rien. Je ne suis pas forcément contre la dispersion. J'ai une conviction profonde : le collectionneur qui achète une œuvre l'aime. Il en prend peut-être plus soin qu'un musée.Quand on voit certaines réserves des musées, par exemple celles du Musée d'Art et d'Histoire de Genève... Les réserves des musées sont des cimetières

Propos recueillis par Didier Rykner
(mis en ligne le 1er mars 2006)

Lien vers l'article sur les expositions des dessins de Jean Bonna à l'Ecole des Beaux-Arts