| William Hogarth 1697-1764
Paris, Musée du Louvre. Du 20 octobre 2006 au 8 janvier 2007. Puis Londres, Tate Britain, du 7 février au 29 avril 2007 et Barcelone, Caixa Forum, du 30 mai au 26 août 2007
1. William Hogarth (1694-1767)
Autoportrait avec son carlin, 1745
Huile sur toile - 90 x 69,9 cm
Londres, Tate Britain
© The Tate Galllery, London |
C’est un monde très ouvert, très conflictuel aussi, dont Hogarth (ill. 1) respira l’air et chroniqua les hauts et les bas, les aspirations « éclairées » et les travers les plus sombres, comme nul autre artiste de son temps. Hogarth est unique, et son époque pressée. Le Londres du premier XVIIIe siècle est à la fois le siège d’un pouvoir politique moderne, monarchique mais récemment privée de l’onction divine et de l’autorité souveraine, un centre d’affaires où les barons ne sont pas issus de la gentry, un volcan social avec ses quartiers insalubres et dangereux, un lieu où toutes les formes de distraction et de plaisir sont soumises aux lois de la concurrence et de la demande du plus grand nombre. Nous sommes très loin, à l’évidence, de la situation française et de son régime culturel, contrôlé sinon dominé par les instances académiques et royales. Ce monde, qui voit les mœurs contemporaines pénétrer la littérature, la scène et tout le royaume de l’image, c’est celui de l’Opéra des gueux de John Gay et des romans équivoques de Richardson, que Hogarth évoque directement, des débuts de la littérature gothique et de la poésie des extrêmes, des essais théoriques que l’on sait sur le sublime de l’horreur, des oratorios de Haendel, où la langue vernaculaire remplace l’italien des dilettanti, et du Shakespeare revival dont l’acteur Garrick (ill. 2), un ami du peintre, fut le fer de lance. Avec la même rapidité que le spectacle bourgeois et le divertissement populaire, peinture et gravure s’adaptent à ce nouvel espace public.
2. William Hogarth (1694-1767)
David Garrick et sa femme
Huile sur toile - 160,1 x 132,1 cm
Londres, Collection de S.M. la reine Elisabeth II
©The Royal Collection 200
Her Majesty Queen Elizabeth II |
Dès qu’il quitte la grande peinture, où il lutte en vain avec ces Vénitiens que l’aristocratie anglaise se dispute, Hogarth incarne cette rencontre, au point d’en oublier la frontière que la tradition continuait à dresser entre les règles de l’art et les tentations de la caricature ou de la satire. Dans l’hommage étonnant qu’il rendit en 1857 à l’un des artistes les plus éminents « en matière de comique », Baudelaire a bien vu la terrible philosophie, la morale désabusée, le sourire de la mort, qui s’épanouit à travers l’œuvre de Hogarth. Forte de près de 150 tableaux et estampes, afin de rappeler que le graveur mordant se double d’un portraitiste moins caustique, l’exposition du Louvre rend parfaitement évidents les enjeux et les tensions de cette carrière courte mais intense. Tensions internes au monde de l’art, violences externes dont ce peintre sans perruque est le témoin corrosif et amusé. La muséographie est à l’unisson ; fourmillante, elle mêle, au lieu des les isoler selon la mauvaise habitude des musées, tous les registres et tous les modes de l’image en faisant descendre la peinture de son faux piédestal. Il en résulte un parcours fluide malgré des murs denses, riches en échos et interactions. On sent bruisser Londres et s’entrechoquer les strates de la vieille société qui craque comme une chrysalide se déchirant enfin. Et Hogarth fut l’une de ces forces.
3. William Hogarth (1694-1767)
Le Mariage à la mode 4 : la toilette
Huile sur toile - 70,5 x 90,8 cm
Londres, National Gallery
©The National Gallery, LondonI |
Il entendait bien pratiquer son métier en analyste, mot qu’il prise, et en dramaturge astringent, fort du renouveau théâtral dont il est un témoin attentif. Il s’est comparé lui-même aux acteurs et écrivains metteurs en scène dont la fréquentation marque son art à des degrés divers : « Je me suis efforcé de traiter mes sujets comme un auteur dramatique, lit-on dans ses Notes autobiographiques , le tableau est pour moi la scène d’un théâtre où hommes et femmes sont mes acteurs qui, au moyen de certains gestes et certaines actions, sont censés présenter une pantomime ». Par chance, les intrigues matrimoniales (ill. 3) ou domestiques qu’il fit vivre sur la toile échappent à un moralisme étroit et à une narration trop huilée. La modernité de l’artiste vient aussi de son refus de mettre de l’ordre dans le désordre des cœurs, des corps et des âmes qu’il observe. Sans puiser, à titre de comparaison, parmi les scènes de genre françaises que Hogarth détourne en toute connaissance de cause, l’exposition fonctionne avec bonheur sur le mode de la confrontation grinçante entre l’entreprise picturale et les libertés, naturellement plus grandes, du graveur. Du coup, l’admiration de Baudelaire, pour qui le caricaturiste est l’un des avant-courriers du peintre de la vie moderne, s’éclaire sans difficulté... Le même fanatisme de la vérité éclate à chaque aperçu de la ruche humaine au sein de laquelle le spectateur est brutalement plongé. Sexe, prostitution, syphilis, alcool, criminels, enfants pervers, mères indignes, le vice comme le rire circulent sans frein ni limites. Un siècle plus tard, le poète des Fleurs du Mal ne pouvait que s’incliner devant cet amant précoce des beautés infernales.
Stéphane Guégan
(mis en ligne le 24 novembre 2006)
Olivier Meslay, Frédéric Ogée, Mark Hallett et Christine Ridding, commissaires de cette exposition itinérante, ont signé un catalogue d’une remarquable intelligence, à mi-chemin entre la monographie traditionnelle et l’essai critique (Louvre / Hazan, 240 p., 35 €, ISBN 2 7541 01 15 2).

Hogarth occupe une place centrale dans L’art et l’histoire de la caricature de Laurent Baridon et Martial Guédron (Citadelles / Mazenod, 304 p., 95 €). Cette synthèse s’impose d’emblée comme la meilleure à ce jour en langue française. Ses deux auteurs, habitués de la théorie artistique et notamment des discours ou images relatifs à la représentation du corps humain, proposent ici une analyse croisée, où l’esthétique voisine avec l’anthropologie historique, le beau avec le laid, l’âme avec la chair, la norme avec le difforme, le politique avec sa contestation. Le texte est limpide, drôle souvent, et les idées sont nettement formulées. Non pas un ouvrage de vulgarisation banal, mais un défi réussi.
S.G.
P.S. Un article de Philippe Sorel, sur L’art et l’histoire de la caricature, sera bientôt publié sur ce site.
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