|
Entre Lumières et Romantisme. Dessins du musée des Beaux-Arts d’Orléans
Orléans, musée des Beaux-Arts. Du 7 novembre 200 au 4 février 2007 (l'exposition a été prolongée), puis Vevey, musée Jenisch, du 16 mars au 17 juin 2007.

1. Anne-Louis Girodet (1767-1825)
Autoportrait, 1824
Contre-épreuve retouchée au crayon noir et à l'estompe - 25,7 x 20 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
Le citoyen parcourant l’exposition sur les portraits au Grand Palais a quelque peine à se rendre compte de l’importance des bouleversements de l'histoire de cette période, qui vit des têtes tomber et des dynasties s'élever, devant la stabilité lisse du genre.
L’exposition d’Orléans, par une sélection bien faite d’une centaine de dessins (101, exactement), donne à voir la richesse et la complexité d’une époque qu’il faut bien appeler un siècle, 1770-1830, marqué, n’en déplaise à certains, par la Révolution, toujours renaissante, toujours dévoyée. Un siècle où, de l’amitié pure qui unissait Robespierre à Saint-Just aux Mémoires d’Outre-tombe, « l’on marche à la mort par un chemin de fleurs » (Stendhal, cité p. 73). Un siècle, dont le medium privilégié est le trait noir du dessin, fixant sur le papier, sur la pierre par la lithographie, la rapidité des événements et la nouveauté des sentiments ; de la scène de vie du peu connu Laurent Blanchard (cat. 64) à la composition allégorique anonyme ou au témoignage d’Hubert Robert dans la geôle de Sainte-Pélagie (cat. 52), du portrait où l’artiste, au soir de sa vie, s’interroge (Autoportrait de Girodet, ill. 1 ; cat. 69) au profil monument de Régnault par son élève Guérin (cat. 70), de la noblesse du cavalier, défiant les siècles (David, Potocki ?, cat. 57 ; Regnault, Etudes pour Bonaparte, cat. 53) à la colère de Junon (Girodet, cat. 34) ou à la force simple et grave de l’apprêt d’un sacrifice de taureau pour une boucherie romaine (Géricault, cat. 78).
2. Pierre Lacour (1745-1814)
Ruines de l'aqueduc de l'Acqua Giulia
Fusain - 42 x 54 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
3. Ignace-Antoine Melling (1763-1831)
Vue du Loiret à Olivet, prise du château de Plissay, 1811
Aquarelle - 59,5 x 96,5 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
Dès l’entrée de l’exposition, quatre dessins donnent à voir cette évolution. Après l’apparence facile et la sociabilité heureuse des jardins de la Villa d’Este traités à la sanguine par Berthélémy, l’émerveillement devant le spectacle que peut former le doux désordre de la nature sur le vif par Vincent, toujours à la sanguine, vient, en noir, une réélaboration de l’ordre et la grandeur antiques vus à travers le prisme de Piranèse dans les ruines de l’Acqua Giulia de Lacour (ill. 2). A la fin, un paysage de rien, le Loiret à Olivet, dessin-tableau par Melling (ill. 3), recelant une étrangeté troublante, dans la vibration froide de sa lumière, dans son point de vue panoramique, invraisemblable mais qui a la force de l’universel. Même évolution du rouge au noir chez Vincent, entre la sanguine s’emparant avec plaisir de la personne dans la jeune femme assise (cat. 59, France vers 1785-1790, si proche, à tout point de vue, de Vincent), et les feuilles d’études pour Arria et Poetius, (ill. 4 et 5 ; cat. 19 et 20), où les monumentales et pleines formes humaines, cernées de noir, ont non seulement une gravité physique, dans leurs poids d’ombre ou la saillie de leurs muscles tendus, mais une gravité tragique, dans la réitération de la main tendue avec le couteau, toujours plus gros, leitmotiv sonore d’un dessin muet (Poete non dolet). Même passage, chez la délicate jeune artiste de Trinquesse (cat. 58), flottante au milieu des volants de sa robe, balançant entre la peinture des plaisirs esquissée sur la toile et la statue de la muse Erato.
4. François-André Vincent (1746-1816)
Etude de deux femmes nues, de profil à droite, pour Arria et Pœtus, vers 1785
Plume, sanguine, pierre noire - 48,1 x 42,1 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
|
5. François-André Vincent (1746-1816)
Etude d'homme nu, de profil à gauche, pour
Arria et Pœtus, vers 1785
Plume, sanguine, pierre noire - 48,1 x 42,1 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
Ce besoin de se référer aux grands exemples du passé est bien mis en évidence dans l’exposition, que ce soit avec les cycles de dessins pour l’illustration de L’Enéide de Girodet, le modèle du nu dessiné par Mengs et probablement copié par Boudard à Rome en 1782 (cat. 8), la reprise par Bergeret de la Déposition de Raphaël dans un style de dessin haché proche du maître de la Renaissance, et le néo-atticisme du rare dessin de Borel (cat. 171) ou encore la transcription par un Duvivier belge, dans le lavis, de la pureté antique du Phocion transféré de Rome à Paris. De même, l’émotion célèbre que le Tasse a donnée à Armide contemplant le visage Renaud se reflète dans le Napoléon embrassant le maréchal Lanne mourant (ill. 6). Cette modernité du crayon noir, véhicule de l’amour ou de la tristesse, elle était visible dans la froideur érotique des crayons lithographiques de Girodet illustrant L’Amour fugitif (cat. 45 et 46), dans les bustes coupés de David, où l’expression de tristese devient une humeur, au lieu d’être un affect passager, dans l’effigie droite, dynastique, du jeune Jules-Robert Auguste (cat. 65). Les deux volontés du dessin se retrouvaient dans l’œuvre emblématique de l’exposition, toujours de Girodet, le Combat des Troyens contre les Rutules (cat. 43) où la charge érotique de la bataille se sublime et s’épuise dans le trait perpétuellement renouvelé du crayon, chef d’œuvre qui, à force d’être pensé au passé et médité en devenir, allait devenir inconnu.
6. Pierre-Narcisse Guérin (1774-1833)
Napoléon étreignant le Maréchal Lannes, 1810-1814
Crayon noir et rehauts de craie blanche - 31 x 39,5 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
Mehdi Korchane, dans les notices et les introductions aux principales parties, remarquables par leur art de traduire dans une écriture fluide les tensions actuelles de la recherche, met bien en valeur, à coté de la représentation architecturale, les trois thématiques pertinentes de la période, qu’il se refuse à appeler « néo-classique ». Le mythe de Rome, de l’Antiquité (qui retrouve une nouvelle jeunesse) à la mythologie de la Rome moderne, autour de la course des chevaux libres ou des combats de taureaux, monumentalisés dans les dessins de Géricault (quatre feuilles justement attribuées par Bruno Chenique et déjà présentées à l’exposition de Lyon), autour de la geste héroïque des brigands, que Alaux, Bodinier et Cogniet réduisent quelque peu de la dimension romanesque de Stendhal au récit pittoresque. L’émotion devant la nature qui, de spectacle sublime et toujours en mouvement, devient paysage domestiqué par la main de l’homme ou de l’art, un caprice immobilisé revisité par la mémoire (Boissieu, Cassas). L’homme enfin, moins dans sa dimension publique que politique, puisqu’il devient le protagoniste d’une histoire qui s’accélère au point de devenir légende (Napoléon distribuant les sabres de Bergeret, cat. 54, dans l’exaltation de l’événement ou avec le point de vue distant et recul critique de Norblin dans La bataille d’Eylau, cat. 56). L’homme toujours, moins dans l’espace public que dans sa sphère intime, lorsque le portrait, dessiné et non peint, devient le support de l’amitié, de celle qui unit Isabey à l’acteur Chenard, (ill. 7 ; cat. 61) ou Ingres à Simon, par exemple (cat. 66, justement daté an XI, soit 1802-1803, après Naef, contre une légende française… ; cat. 67).
7. Jean-Baptiste Isabey (1767-1865)
Portrait de l'acteur Simon Chenard, 1796
Crayon noir et estompe - 58 x 42 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
© Orléans, Musée des Beaux-Arts /
cliché François Lauginie |
Une exposition peut-être sans chef d’œuvre absolu mais qui révèle bien toutes les tensions du siècle, et comment les artistes, dans une Europe unie de Naples à Karlsruhe, avec l’épicentre parisien, ont cherché moins à les transcrire qu’à les traduire sur le papier. Une exposition qui est aussi un hommage indirect à tous ces donateurs, artistes et curieux, qui font la richesse des fonds de province, que dévoilent au même moment les sept expositions sur les dessins italiens. Un texte dans le catalogue, sur la constitution de ce fonds (legs Cogniet-Thévenin, legs Fourché), aurait sans doute permis de faire prendre conscience de sa particularité. Mais il faut féliciter le Musée d’Orléans pour continuer ainsi sa politique de faire connaître et apprécier (laissons valoriser aux technocrates), son fonds ancien de dessins par des approches variées2 Un regret cependant : que cette manifestation n’ait pas débouché aussi sur la publication dans le catalogue d’un répertoire du fonds de cette période. Après le plaisir des yeux et la stimulation de l’esprit, c’était un moyen de prolonger la recherche.
Cela dit, de cette belle réalisation, de cet intéressant catalogue, nul écho dans la grande presse ou la presse spécialisée. Peut-être que la présentation de l’exposition en Suisse, suscitera plus l’intérêt des journaux et périodiques….
Olivier Bonfait
(mis en ligne le 31 décembre 2006)
1. Page 54-55 et non 52, comme l’indique l’index du catalogue (la présence d’un index est louable, mais un renvoi en gras aux numéros du catalogue l’aurait rendu encore plus utile …).
2. Compliment aussi pour la présentation muséographique, pas évident dans cette grande salle de sous-sol, simple, et qui laisse voir les dessins tout en donnant les informations nécessaires. Une petite salle en plus expliquait les techniques du dessin.
Sous la direction de Mehdi Korchane, Entre Lumières et Romantisme. Dessins du Musée des Beaux-Arts d'Orléans, Somogy Editions d'art, Paris, 2006, 214 p. 150 ill. coul., 35 €. ISBN : 2-7572-0023-2.

|