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Les passions de l'âme. Peintures des XVIIe et XVIIIe siècle de la collection Changeux

Meaux, Musée Bossuet, du 13 mai au 27 août 2006 ; puis Toulouse, Musée des Augustins, du 16 septembre au 28 novembre 2006 ; enfin Caen, Musée des Beaux-Arts, du 9 décembre 2006 au 12 février 2007.

Henri Mauperché - Paysage avec le temple de Sibylle - Paris, collection Changeux
1. Henri Mauperché (vers 1602- 168?)
Paysage avec le temple de Sibylle
Huile sur toile - 95 x 116 cm
Paris, collection Changeux

© Musée Bossuet, cliché R. César

   Dans sa préface du catalogue De main de maîtres, trois siècles de dessin français dans la collection Prat, Pierre Rosenberg tentait une classification des collectionneurs en fonction de leurs pratiques. Jean-Pierre Changeux et son épouse (voir l'interview) font partie de la catégorie des collectionneurs généreux, ceux qui prêtent aux expositions, ceux qui ouvrent leur porte aux chercheurs et aux amateurs et, surtout, ceux qui donnent aux musées. Si le Louvre a profité de leurs largesses (trois tableaux dont un déposé à Castres), le principal bénéficiaire est Meaux qui, depuis 1983, reçoit régulièrement des tableaux, offerts sans réserve d'usufruit (à l'exception d'un tableau de Charles de la Fosse).
   Meaux donc (puis Toulouse et Caen) expose aujourd'hui les œuvres déjà données et celles qui sont promises, dans un avenir prochain, au musée. On verra ainsi quelques tableaux italiens et nordiques, mais surtout français. Seules les toiles italiennes demeurant aujourd'hui dans sa collection (qui ne sont, hélas, pas montrées) y resteront pour des raisons que Jean-Pierre Changeux explique dans l'interview.

François Verdier - Jupiter commande à Mercure d'aller délivrer Io - Meaux, Musée Bossuet
2. François Verdier (1651- 1730)
Jupiter commande à Mercure d'aller délivrer Io
Huile sur toile - 74 x 211 cm
Meaux, Musée Bossuet

© Musée Bossuet, cliché R. César

   On ne partagera pas forcément l'avis de Jean-Claude Boyer, auteur de l'excellent catalogue qui accompagne l'événement. Celui-ci explique qu'il n'y a pas de « goût Changeux ». Bien sûr, on trouve dans cette collection des styles, des pays et des époques différents. Certes, ce rassemblement s'est fait en fonction des opportunités, des découvertes, davantage que par un choix affirmé que permettraient de gros moyens financiers. Mais chaque objet trouve son sens par rapport aux autres. Aucun n'est déplacé. On ne se dit jamais, pour aucun des tableaux exposés, qu'il ne correspond pas à ce qu'on s'attendrait à trouver. La collection ne peut se réduire à une juxtaposition d'œuvres de qualité qui seraient là par hasard. Il y a bien, au contraire, un « goût Changeux ». Goût pour la peinture d'histoire ; pour les œuvres achevées, même lorsqu'il s'agit d'esquisses ; pour un grand style, classique ou baroque (dont plusieurs tableaux italiens non montrés dans l'exposition), mais jamais pour le rococo, à l'exception, dont on sait qu'elle confirme la règle, d'une Bethsabée au bain de Carle Van Loo. Le « XVIIIe siècle Changeux » regarde vers le XVIIe, qu'il s'agisse des magnifiques Rivalz (ill. 9), du Henri de Favanne des Jean-François de Troy ou du Jean Restout, une acquisition récente, encore marquée par les exemples de Le Brun et de Jouvenet.
   Même lorsque le collectionneur s'éloigne de la peinture d'histoire, vers le paysage avec Henri Mauperché (ill. 1) ou François Lemoine, ce goût Changeux, fait d'un je-ne-sais-quoi de distinction, est encore présent.

Jean Tassel - Pietà - Meaux, Musée Bossuet
3. Jean Tassel (1608- 1667)
Pietà
Huile sur cuivre - 22,5 x 30 cm
Meaux, Musée Bossuet

© Musée Bossuet, cliché G. Puech

   Commenter une telle exposition est difficile, car il faudrait parler de tous les tableaux. On se contentera de citer nos favoris, ce qui n'est aucunement exclusif. Deux toiles anonymes, dont nous parlons ci-dessous (ill. 7 et 8) retiennent l'attention, la première par son élégance encore toute bellifontaine, la seconde par la qualité plastique du Saint Sébastien. La troisième salle est particulièrement éblouissante, avec l'un des plus beaux tableaux connus de François Verdier (ill. 2), peintre et, surtout, dessinateur abondant mais inégal, avec l'exquis Henri Mauperché déjà cité ou l'émouvante petite Pietà de Jean Tassel (ill. 3), lui aussi artiste inconstant mais dont Jean-Pierre Changeux n'a retenu que le meilleur (on voit également une belle Sainte Famille de cet artiste). Toujours dans cette salle, retenons enfin Le Christ aux anges de Noël Coypel.

Jacques Gamelin - Jésus au milieu des docteurs - Meaux, Musée Bossuet
4. Jacques Gamelin (1738 - 1803)
Jésus au milieu des docteurs
Huile sur toile - 65 x 71,5 cm
Meaux, Musée Bossuet

© Musée Bossuet, cliché G. Puech

   Avec les deux Rivalz (surtout l'impressionnante Mort de Paetus ill. 9), on conclura cette trop rapide sélection par le Jésus au milieu des docteurs de Jacques Gamelin (ill. 4). Ce tableau, plein d'un humour que souligne la notice de Jean-Claude Boyer, résume la capacité de Jean-Pierre Changeux à ne retenir, souvent, que le meilleur des peintres.

   L'exposition se termine par une salle entière consacrée à une collection dans la collection, celle d'estampes de Claude Mellan également données par Jean-Pierre Changeux. Il est dommage que le catalogue ne cite pas cet ensemble, même s'il n'était pas nécessaire de le cataloguer, la bibliographie sur l'artiste étant assez abondante1. Les épreuves sont dans un état exceptionnel et démontrent amplement l'extraordinaire talent de l'artiste, capable par un simple réseau de lignes parallèles, tracé au burin, de créer le volume. La gravure la plus fameuse de l'artiste, La Sainte Face étant l'exemple le plus abouti de cette technique : plus même question de lignes parallèles, mais un seul trait, en spirale, qui fait de cette estampe un tour de force, et un chef-d'œuvre2.

Terminons par quelques suggestions et remarques :

Anonyme français ou nordique, fin du XVIe siècle - La Madeleine pénitente - Paris, collection Changeux
5. Anonyme français ou nordique, fin du XVIe siècle
La Madeleine pénitente
Huile sur toile - 102 x 93 cm
Paris, collection Changeux

© Musée Bossuet, cliché R. César
Anonyme français ou nordique, début du XVIIe siècle - La Madeleine en extase - Meaux, Musée Bossuet
6. Anonyme français ou nordique, début du XVIIe siècle
La Madeleine en extase
Huile sur toile - 117 x 91 cm
Meaux, Musée Bossuet

© Musée Bossuet, cliché G. Puech

2. Anonyme français ou nordique, fin du XVIe siècle, La Madeleine pénitente (ill. 5) : l'hypothèse d'une main française ne semble pas pouvoir être retenu. Il s'agit très certainement d'un tableau nordique, comme en témoigne le paysage à la Paul Bril de l'arrière-plan. La figure elle-même évoque des peintres maniéristes hollandais comme Van Heemskerck ou Van Hemessen.

3. Anonyme français ou nordique, début du XVIIe siècle, La Madeleine en extase (ill. 6) : déjà exposé en 1994 à Meaux comme Jacques Bellange, cette attribution n'avait pas du tout convaincu et il semble difficile en réalité d'attribuer ce tableau qui n'est qu'une belle version d'une composition mainte fois reproduite, dérivant d'un original du Rosso. L'origine nordique semble là encore la plus probable.

Anonyme français, début du XVII e siècle - La Mort de Panthée (?) - Paris, collection Changeux
7. Anonyme français
début du XVII e siècle
La Mort de Panthée (?)
Huile sur toile - 95 x 59 cm
Paris, collection Changeux

© Musée Bossuet, cliché R. César

5. Anonyme français, début du XVIIe siècle, Sujet inconnu (ill. 7) nous voudrions proposer une iconographie pour ce beau tableau anonyme. Tout d'abord, il est impossible, comme cela semble avoir été envisagé d'après la notice, qu'il s'agisse de l'histoire de Camma et Synorix, non seulement parce que la coupe empoisonnée est absente comme le remarque Jean-Claude Boyer, mais surtout parce que la jeune femme qui défaille a une bonne raison pour celà : elle a un poignard planté dans la poitrine ! Bien que peu visible, sa présence est indiscutable. De plus, il ne semble pas, comme cela est dit dans la notice, que le jeune homme mort ou évanoui au premier plan soit travesti en femme. Ne peut-il s'agir ainsi d'une représentation de La Mort de Panthée, d'après le roman de Mademoiselle de Scudéry Artamène ou le grand Cyrus. La présence de Diane s'expliquerait ainsi aisément, les deux amants s'étant rencontrés lors d'une partie de chasse et Panthée étant fortement liée à la déesse. Découvrant la mort de son époux, elle se poignarda. Les deux personnages masculins du fond pourraient être Cyrus et un des ses compagnons, juste avant qu'ils ne découvrent la tragédie.

Attribué à Jacques Blanchard - Saint Sébastien - Meaux, Musée Bossuet
8. Attribué à Jacques Blanchard (1600-1638)
Saint Sébastien
Huile sur toile - 130 x 97 cm
Meaux, Musée Bossuet

© Musée Bossuet, cliché R. César
Antoine Rivalz - La Mort de Paetus -  Paris, collection Changeux9. Antoine Rivalz (1667-1735)
La Mort de Paetus
Huile sur toile - 123 x 103 cm
Paris, collection Changeux

© Musée Bossuet, cliché R. César

9. Attribué à Jacques Blanchard, Saint Sébastien (ill. 8) : comme le confirme Jean-Claude Boyer, ce nom n'est pas entièrement convaincante. Jacques Thuillier l'a publié dans son catalogue en soulignant la parenté avec le maître de Blanchard, Horace Le Blanc (curieusement non cité par Boyer), et en particulier avec le Saint Sébastien du Musée de Rouen. Le paysage et la manière de traiter les petits personnages sont en tous points semblables dans les deux tableaux.

34 et 35. Antoine Rivalz, La Mort de Paetus (ill. 9) et La Charité romaine : Jean-Claude Boyer signale que ces deux tableaux sont publiés dans le catalogue raisonné de Jean Penent3, mais sans préciser que ce dernier les considère comme des copies (il ne connaît pas leur localisation). Même si ces toiles semblent indubitablement autographes, compte tenu de leur qualité (La Mort de Paetus, en particulier, est éblouissant), cette question méritait d'être abordée, plutôt qu'ignorée.

Didier Rykner
(mis en ligne le 11/6/06)

1. Maxime Préaud et Barbara Brejon de Lavergnée, L'œil d'or. Claude Mellan, Paris, 1988 (catalogue de l'exposition de la Bibliothèque nationale) ; Sous la direction de Luigi Ficacci, Claude Mellan,gli anni romani, un incisore tra Vouet e Bernini, Rome, 1989 (catalogue de l'Istituto nazionale per la grafica).
2. Notons enfin que quatre tableaux Changeux entrés dans les collections de Meaux ne sont pas montrés ni catalogués, ni même cités. Il s'agit de trois œuvres du XIXe siècle et d'un Robert Pougheon. Nous en parlerons prochainement dans une brève.
3. Jean Penent, Antoine Rivalz 1667-1735 Le Romain de Toulouse, Paris, 2004, p. 203-206.

Jean-Claude Boyer, Les passions de l'âme. Peintures des XVIIe et XVIIIe siècles de la collection Changeux, Odile Jacob, Paris, 2006, 37 €. ISBN : 2-7381-1810-0

On notera la très bonne qualité et la fidélité aux couleurs originales de la plupart des reproductions de cet ouvrage.

P.S. Le Musée de Meaux est situé dans le très beau bâtiment de l'évéché. Il faut déplorer vivement la scandaleuse installation, pendant plusieurs mois de l'année, d'une structure de gradins entre cet édifice et la cathédrale, qui détruit entièrement l'harmonie de cet ensemble architectural. Cette mode des théâtres en plein air au milieu de sites classés permet de contourner la législation pourtant très sévère de protection des abords des monuments historiques et constitue un véritable vandalisme.