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Cézanne en Provence

Aix-en-Provence, Musée Granet. Du 9 juin au 17 septembre 2006. Exposition précédemment présentée à la National Gallery of Art de Washington, du 29 janvier au 7 mai 2006)

Paul Cézanne - La Route tournante en Provence - Montréal, Musée des Beaux-Arts
1. Paul Cézanne (1839-1906)
La Route tournante en Provence, vers 1866
Huile sur toile - 92,4 x 72,5 cm
Montréal, Musée des Beaux-Arts
© MBAM/MMFA

   C’est tout le pays d’Aix qui se consacre actuellement, dans un déploiement impressionnant, à la célébration du centenaire de la mort de Paul Cézanne, enfant du pays, qui, d’une certaine manière, en fut aussi le « créateur ». L’exposition Cézanne en Provence, organisée conjointement par le musée Granet d’Aix-en-Provence et la National Gallery de Washington vient comme un heureux contrepoint à celle présentée récemment au musée d’Orsay, qui nous éclairait davantage sur les années d’apprentissage « impressionniste » de Cézanne aux côtés du « colossal » Pissarro, à travers les tableaux peints en Ile-de-France. Après le grand succès que l’exposition a rencontré à Washington, avec environ 350 000 visiteurs, les œuvres provençales du peintre, rassemblées au sein du musée Granet, retrouvent, un siècle après la mort de leur auteur, leur « terre natale ». Lieu de leur révélation, les salles du musée d’Aix, réaménagées avec succès par l’architecte Jean-François Bodin, bénéficient d’une clarté nouvelle, proche de celle des salles de Peinture du musée du Louvre, et donnent aux tableaux de Cézanne comme aux toiles des collections permanentes une respiration indispensable à leur juste appréciation.

Paul Cézanne - La Montagne Sainte-Victoire - Collection privée
2. Paul Cézanne (1839-1906)
La Montagne Sainte-Victoire , 1902-1906
Huile sur toile - 65,1 x 81 cm
Collection privée
© D. R.

   Au sommet d’un escalier monumental, le Jupiter et Thétis d’Ingres, choix muséographique assez ironique étant donné la distance qui sépare l’œuvre des deux artistes, accueille le visiteur au seuil de l’exposition. Sur un fond gris perle que l’on peut associer à cette lumière blanchâtre que reflète la montagne Sainte-Victoire en plein midi, toiles, dessins et aquarelles de Cézanne sont disposés dans les salles selon le lieu géographique de leur création : du Jas de Bouffan à l’atelier des Lauves, en passant par l’Estaque ou les carrières de Bibémus. Ce parti pris permet de regrouper les œuvres par thèmes iconographiques, mais impose au visiteur de reconstituer mentalement l’évolution chronologique de la manière du peintre : ainsi les célèbres représentations de la Montagne Sainte-Victoire, échelonnées de 1870 à la mort de l’artiste en 1906, se trouvent réparties selon le lieu d’où elle a été observée (le village de Gardanne, la propriété de Bellevue, les carrières de Bibémus...), et non par ordre chronologique de leur élaboration. Autre exemple, la seconde salle, consacrée au Jas de Bouffan, juxtapose deux toiles représentant le parc : l’une datée de 1868-1870, Les Marronniers et le bassin au Jas de Bouffan (Londres, Tate), illustre la manière encore épaisse et appuyée de Cézanne, l’autre, Le Bassin du Jas de Bouffan en hiver (collection privée), peinte dix ans plus tard, est au contraire une composition épurée et symétrique, qui annonce Mondrian et les études de pommiers qui le guideront vers l’abstraction. Par ailleurs, peut-être n’était-il pas indispensable de montrer dans la section consacrée aux œuvres de jeunesse la série des Quatre Saisons (1860-1861) du Petit Palais, peintes sur les murs du Jas de Bouffan, ou la copie (1860) d’après un tableau très médiocre du musée d’Aix, Le Baiser de la Muse de Frillié, qualifié dans le catalogue même de « plate toile romantique » : ces œuvres n’ont d’intérêt qu’anecdotique ou sentimental, et parfois l’exhaustivité peut nuire à l’efficacité de la démonstration. Sans doute aurait-on aimé voir à leur place plus de natures mortes, notamment la tardive Nature morte au vase pique-fleurs (1905) de Washington, datée 1900-1905, qui n’a pas fait le voyage.

Paul Cézanne - Le Golfe de Marseille vu de l'Estaque - Collection privée
3. Paul Cézanne (1839-1906)
Le Golfe de Marseille vu de l'Estaque, 1885
Huile sur toile - 73 x 100 cm
New York, Metropolitan Museum of Art
© Metropolitan Museum

   Ces considérations mises de côté, l’exposition se révèle être une passionnante déambulation dans l’œuvre provençale de Cézanne. Peu voyageur, à l’opposé de ses confrères Monet ou Renoir, l’artiste retourne fréquemment dans sa ville natale d’Aix-en-Provence, jusqu’à s’y installer définitivement à la fin des années 1880, et trouve dans les paysages alentours la révélation de son art propre, loin de la critique parisienne et des influences diverses. La résonance universelle et intemporelle de ses toiles empêche toute assimilation régionaliste, comme le démontre Benedict Leca dans le catalogue, tout en notant que le peintre, à l’origine du mythe de l’artiste moderne seul face au monde et à sa re-création sur la toile, peut être associé à une certaine « école provençale » qui regrouperait de manière assez artificielle François-Marius Granet, Emile Loubon et Paul Guigou selon trois caractéristiques : plein-airisme, composition structurée et luminosité solaire. Est également rappelée dans le catalogue la comparaison faite au début du XXe siècle par Roger-Marx entre la manière de Cézanne et celle d’Enguerrand Quarton, peintre provençal redécouvert en 1904 lors d’une exposition historique sur les Primitifs français : sens du volume net, frontalité, construction franche.

Paul Cézanne - Château noir devant la montagne Sainte-Victoire - Vienne, Albertina
4. Paul Cézanne (1839-1906)
Château noir devant la montagne Sainte-Victoire, 1890-95
Mine de plomb et aquarelle - 31,6 x 48,7 cm
Vienne, Albertina
© Albertina

   Plus justement, l’interprétation cézannienne du paysage provençal est une illustration remarquable de la fameuse appréciation de son ami Zola : « Une œuvre d’art est un coin de la nature vu à travers un tempérament ». Il est vrai que l’artiste, véritable « sauvage » à l’instar de Gauguin, va chercher la vérité de son art hors des cercles parisiens, dans une nature (presque) vierge, qu’il recompose selon les « sensations colorées » ressenties devant elle, avec la spontanéité mêlée de rigueur héritée de Corot (maître de Pissarro) et Courbet, peignant « en pleine pâte ». Cependant, ce qui frappe particulièrement dans la présentation du musée Granet est le caractère éminemment classique de l’œuvre de Cézanne, peintre moderne par excellence. Malgré la fausse réputation que lui donne Camille Mauclair d’un « autodidacte d’une culture médiocre », l’artiste possède une culture littéraire et artistique des plus classiques, et son goût pour la poésie antique, notamment celle de Virgile, est connu.

Paul Cézanne - Château noir - Washington, National Gallery of Art
5. Paul Cézanne (1839-1906)
Château noir, vers 1900-1904
Huile sur toile - 74 x 96 cm
Washington, National Gallery of Art
© National Gallery of Art, Washington

   Après une première période, dite « couillarde », violente et sombre (La Route tournante en Provence, ill. 1), Cézanne éclaircit sa palette et assagit son trait, le démultipliant jusqu’à faire vibrer de lumière la surface de la toile. La composante arcadienne du lyrisme des paysages est alors manifeste : la Provence est vue dans un contexte poétique, mythique et historique large, dans une harmonie qui est une lointaine référence aux paysages romains de Poussin, voire dans un certain « panthéisme solaire ». Certaines toiles comme La Montagne Sainte-Victoire de 1902-1906 (ill. 2) ou La Montagne Sainte-Victoire au grand pin (1887) du Courtauld Institute de Londres, hélas absente de l’exposition d’Aix, mais présentée à Washington, dépassent la simple étude formelle pour évoquer le caractère rare et éphémère des sensations de la nature : un sentiment de transcendance s’exprime dans la représentation du massif qui s’efface et se confond avec le ciel, au-dessus d’une trame complexe de taches colorées. De même, les représentations de la baie de l’Estaque montrent avec intensité une nature immobile, rayonnante, éternelle, dans une conception toute classique du paysage (ill. 3). La dimension spirituelle et intellectualisée apparaît aussi dans les aquarelles (nombreuse dans l’exposition), où le blanc se fait de plus en plus présent, épurant la vision de l’artiste (ill. 4). Plus dramatiques sont les vues synthétisées des carrières de Bibémus ou du Château Noir (ill. 5), ruine romantique surgissant au sein d’une forêt qui semble enchantée, métaphore de la solitude de l’artiste.

Paul Cézanne - Le Paysan - Collection privée
6. Paul Cézanne (1839-1906)
Le Paysan, 1890-1892
Huile sur toile - 55 x 46 cm
Collection privée
© D. R.

   Les quelques portraits présents relèvent eux aussi d’une intense profondeur. De l’expressif Portrait d’Antony Valabrègue (1866, Washington, collection Mellon), écho à l’Autoportrait de Rembrandt présent au rez-de-chaussée du musée Granet, au Paysan de 1890-1892 (ill. 6), dont la pesante mélancolie évoque le Garçon au gilet rouge de Zurich (Fondation Buhrle), Cézanne témoigne d’une grande empathie avec ses modèles. Les Joueurs de cartes (1890-1895, Paris, musée d’Orsay) et les Grandes Baigneuses (ill. 7), thème très classique du personnage nu dans la nature, sont en revanche des œuvres purement plastiques, et illustrent les dernières recherches de Cézanne sur la géométrie des corps et leur accord architectonique avec le décor.

Paul Cézanne - Les Grandes Baigneuses - Londres, National Gallery
7. Paul Cézanne (1839-1906)
Les Grandes Baigneuses, 1894-1905
Huile sur toile - 136 x 191 cm
Londres, National Gallery
© The National Gallery, Londres

   Complétant avec intérêt l’exposition, le catalogue est clair et ses reproductions excellentes. Les essais de Philip Conisbee sur «  La Provence de Cézanne », de Paul Smith sur « Les Paysages tardifs de Cézanne ou La Perspective de la mort », ou de Jean Arrouye évoquant «  La Montagne Sainte-Victoire toujours recommencée » sont particulièrement réussis, et éclairent avec sensibilité et sérieux le sujet de la peinture cézanienne, dont la profondeur souvent insoupçonnée reste encore à sonder.

Magali Lesauvage
(mis en ligne le 10 juin 2006)

Sous la direction de Philip Conisbee et Denis Coutagne, Cézanne en Provence, RMN, Paris, 2006, 45 €. ISBN : 2711849066

 

Voir également la recension de Cézanne-Pissarro.