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Breaking the mold : sculpture in Paris from Daumier to Rodin
New Brunswick, 23 octobre 2005 - 12 mars 2006
Une heure de train sépare New York de New Brunswick et de l’université d’Etat du New Jersey que cette ville abrite, la Rutgers University. Distance aisément franchie, au départ de Pen Station, à travers les friches industrielles autour de l’aéroport de Newark et les petites villes de la banlieue du New Jersey, pour découvrir en ces lieux l’une des plus singulières collections d’art français de la seconde moitié du XIX e siècle réunie au sein du Voorhees Zimmerli Art Museum.
Le Zimmerli Museum, initialement connu sous le nom de Rutgers University Art Gallery, s’est véritablement forgé une identité grâce à la volonté de Phillip Dennis Cate, qui en a assuré la direction depuis 1970. Faisant fi des modes, l’homme s’intéresse à un XIXe siècle alors déconsidéré. L’idée du musée d’Orsay n’émerge pas encore et un grand nombre des richesses qui le composent aujourd’hui dorment dans les caves du Louvre et des musées de province. Dennis Cate, que sa nationalité américaine met à l’abri des coteries s’intéresse alors à ce qui est considéré par beaucoup des conservateurs français comme des productions mineures. Il parcourt la France des greniers et des brocanteurs pour découvrir les perles qui font désormais la fierté du Zimmerli Museum. Trente cinq ans de passion lui ont permis de construire ce lieu et d’en asseoir la réputation. Dennis Cate vient de prendre sa retraite bien méritée, qu’il partagera entre New York et ses deux domiciles français, à Paris et dans le sud-ouest de la France, à quelques minutes de chez Henri de Toulouse-Lautrec, l’un des artistes qu’il admire le plus.
Réunissant près de trois cent cinquante oeuvres, l’exposition Breaking the mold : sculpture in Paris from Daumier to Rodin est, selon son propre mot, le « swan song » de Dennis Cate. Elle s’affirme comme un panorama des questions esthétiques et techniques que se posèrent les sculpteurs à Paris entre 1832 et le début du XX e siècle. Autour des productions majeures et bien connues, s’intègrent les travaux d’artistes moins prestigieux qui permettent la compréhension de l’époque. Cette liberté face à une certaine vision de l’art établi permet aux Beaux-Arts d’être éclairés par les caricatures, les pièces en zinc découpé du théâtre d’ombres du Chat Noir ou les marionnettes. C’est ainsi qu’à partir des collections du Zimmerli Museum enrichies des prêts d’institutions prestigieuses, Dennis Cate nous propose une rétrospective originale et séduisante de l’histoire de la sculpture en France du règne de Louis-Philippe à la fin d’un monde que constitua la Première guerre mondiale.
Du Juste Milieu au corps de ballet
1. Honoré Daumier (1808-1879)
Charles Philippon
Terre cuite peinte - 16,4 x 13 x 10,6 cm
New Brunswick, Voorhees Zimmerli Art Museum
© Zimmerli Art Museum |
Le parcours débute avec une véritable mise en scène des Célébrités du Juste Milieu d’Honoré Daumier (1808-1879), qui avaient été mises à l’honneur au musée d’Orsay l’année dernière, après la restauration des terres cuites originales. Si la présentation du musée parisien était plutôt didactique et savante, celle du Zimmerli théâtralise l’ensemble. Diposées sur des gradins, ces figurines qui accueillent le visiteur, composent le spectacle « vivant » de la société louis-philipparde. En écho à ces ténors de la politique, les médaillons de Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856) nous dévoilent les héros du monde artistique : Ingres, Arago, Musset, Madame Récamier, ainsi que le jeune Victor Hugo à l’age de 26 ans (1828), bien éloigné du vieux sage qui siège dans notre inconscient collectif.
2. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Négresse
Plâtre patiné - 36,6 x 24,8 cm
New York, Brooklyn Museum
© Brooklyn Museum |
Après cette mise en bouche, l’exposition nous entraîne vers Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) et deux de ses pièces les plus magistrales : le bronze d’Ugolin (ca 1860) et le plâtre patiné de la Négresse (1868) dont l’expression concentre l’histoire des populations noires envoyées comme esclaves dans le nouveau monde.
Degas lui succède, nous rappelant que les peintres ont véritablement libéré la sculpture du XIXe siècle de son carcan académique. La Petite danseuse de quatorze ans que nous connaissons tous à Orsay en fait la démonstration, qui est confirmée par son Etude de nu (bronze) provenant de la National Gallery of Art de Washington, et Le Tub (1889), au réalisme cru. La danse est évidemment l’un des sujets phares de l’art de la seconde moitié du XIXe siècle et Dennis Cate en donne les multiples déclinaisons, depuis l’école de la rigueur des petits rats de Degas à l’Opéra de Paris jusqu’aux figures libérées de Rodin. La Loïe Fuller demeure l’un des symboles de l’Art Nouveau. Rapprochés des pastels (1893-1895) de Charles Maurin, les six bronzes (1896-1897) de Rupert Carabin (1862-1932), heureusement réunis, décrivent les séquences de la danse serpentine qui fonde la renommée de cette artiste américaine. Enfin pour clore ce parcours chorégraphique mentionnons Danseuse, arabesque sur jambe droite et bras gauche en ligne (Ca. 1877-1885)de Degas et, de Carabin, Femme nue se balançant sur une sphère (Ca. 1890).
Exposé auprès de ses pairs, le génie d’Auguste Rodin (1840-1917), à travers un bronze des Trois ombres (1880-1904) qui surplombe Les Portes de l’enfer, le charmant Fugit Armor (bronze, 1881-1887) et le plâtre de la Tête de Balzac (1897), n’en est que mieux mis en exergue.
3. Rupert Carabin (1862-1932)
Statuettes de Loïe Fuller
Bronze
New Brunswick, Voorhees Zimmerli Art Museum
© Zimmerli Art Museum |
La sculpture et son lien social
La commémoration demeure toutefois l’une des missions essentielles de la sculpture sous la IIIe République. La maquette du Monument aux victimes des révolutions (1906), plus connu au cimetière du Père-Lachaise sous l’appellation de Mur des fédérés, par Jules Moreau-Vauthier (1871- ?), en constitue un bon exemple. Ce monument fut par ailleurs le premier élément du long processus de réconciliation entamé au début du XXe siècle face au traumatisme que constitua l’histoire tragique de la Commune.
Les questions sociales, tellement présentes dans les tableaux du Salon au cours des années 1880, envahissent la sculpture à travers la thématique du peuple de Paris : Degas, L’Ecolière, bronze (ca 1880-1881), Jean-Désiré Ringel d’Illzach (1847-1916), La Parisienne, faïence (1883), et un panneau entier consacré à la prostitution, en font la démonstration.
En parfait état de fraîcheur, la statue en cire de La Petite fille debout (1894) d’Henri Edouard Vernhes (1854-1926) pousse à l’extrême la tentation de l’illusionnisme formel. Elle s’avère être l’une des pièces les plus étonnantes de l’exposition Cette demoiselle, incontestablement de bonne famille, semble pouvoir s’animer à tout moment et quitter son socle pour vous tendre la main. Les plis de son grand col en dentelle et de sa robe sont d’un réalisme tel qu’ils paraissent sortir directement du rayon des Grands Magasins du Louvre où ils étaient en vente. Les œuvres en cire dans cet état de conservation et de fraîcheur sont suffisamment rares pour être signalées, et même si Vernhes n’a pas le génie d’un Degas avec sa Petite danseuse, il faut néanmoins saluer l’intérêt historique mais également plein d’humanité de cet objet.
Un art mineur ?
La sculpture ornementale constitue un courant non moins intéressant de la production artistique de cette époque. Décoré d’un bas-relief représentant une figure allégorique du vin, le curieux buffet Sel et poivre (1906-1908) de Rupert Carabin en est l’illustration parfaite. Le Zimmerli Museum possède le plâtre de ce panneau et, pour la première fois, le prototype et la réalisation finale, grâce au prêt d’une collection particulière, se trouvent réunis.
4. Adrien Barrère (1877-1931)
La Reine Victoria en fœtus
Plâtre peint - 18 x 9 cm
Collection particulière
Courtesy David and Constance Yates |
La présence des silhouettes en zinc découpé du théâtre d’ombres du Chat Noir est emblématique de l’exposition du Zimmerli Museum. Jusqu’à une période récente, cette manifestation d’un art qualifié de populaire était à tort sous considérée. On en a depuis compris l’intérêt historique et même formel. En achetant depuis vingt ans ces reliques du célèbre cabaret, Dennis Cate a devancé le musée d’Orsay qui s’est rattrapé depuis.
Dans cette exposition, la caricature constitue de même le fil rouge parallèle à l’art officiel. Non pas sous forme d’illustration comme on a l’habitude de l’apprécier, mais en trois dimensions, ce qui est moins courant. On passe ainsi des Célébrités de Daumier aux plâtres peints d’Adrien Barrère (1877-1931) représentant des fœtus en plâtre de La Reine Victoria (1897) et de Waldeck Rousseau (1899), aux figurines également en plâtre peint de G. Dehelle, ou au théâtre de Guignol lyonnais (Ca. 1880).
La présente chronique contrairement au panorama présenté est largement incomplète. Néanmoins, elle doit donner l’envie à un français en visite à New York, et ils sont nombreux, de faire le chemin jusqu’à New Brunswick pour y découvrir cette exposition qui sort incontestablement des sentiers battus.
Le catalogue qui accompagne cette exposition fera certainement date et sera utile aux chercheurs dans les années à venir tout comme The Spirit of Montmartre, réalisé par Dennis Cate, consacré en 1995 à l’histoire de l’art des cabarets montmartrois.
Thierry Cazaux
(mis en ligne le 27 janvier 2006)
Sous la direction de Dennis Cate avec des textes d'Anne Pingeot, Edouard Papet et Florence Quideau, Breaking the mold : sculpture in Paris from Daumier to Rodin, Editions Rutgers, 239 p. ISBN : 0-9769030-1-6
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