La perfection, dit-on, n’est pas de ce monde. Sans doute les
organisateurs de l’exposition Terre et ciel ont-ils été inspirés par
leur sujet. Car elle est, sur tous les plans, parfaite : un lieu
exceptionnel, des œuvres de haute qualité, mises en valeur par une muséographie
discrète et parfaitement adaptée, un travail scientifique irréprochable et un
catalogue remarquablement illustré qui fait le point sur plus de dix ans d’études.
Ceux qui auraient vu la déjà très belle exposition du Louvre (Belles
et inconnues, Sculptures en terre cuite des ateliers du Maine, 2002) ne
doivent pas hésiter à se rendre à Yvre l’Evêque, dans les faubourgs du
Mans. Outre le plaisir de voir
ces terres-cuites dans le cadre grandiose de l’abbaye de l’Epau, le contenu en
est fort différent. Le nombre d’œuvres exposées est beaucoup plus important
(plus du double) et le point de vue n’est pas le même, puisque l’on
s’attache ici à distinguer les différents artistes qui se sont succédés de
la fin du XVIe au début du XVIIIe siècle. Regroupant les sculptures selon des
critères stylistiques, elle permet de comprendre l’évolution de cet art,
ainsi que les rapports entre les différents ateliers comme ce qui les
distingue. Elle fait ressortir la supériorité des trois grands créateurs de
cette région, Gervais I Delabarre, Charles Hoyau et Pierre Biardeau, dont le
travail n’est pas inférieur à celui des plus importants sculpteurs du siècle,
français ou italiens.
|
L’apparition de la sculpture en terre cuite mancelle – qui s’étendit
d’ailleurs bien au delà de cette région – semble avoir été catalysée
par deux événements : la venue de sculpteurs italiens, qui furent présents
en nombre dans la Vallée de la Loire au XVIe siècle, et l'existence au Mans de
trois statues en marbre de Germain Pilon conservées aujourd’hui à Notre-Dame
de la Couture (ill. 1) dont la célèbre Vierge à l’enfant, prototype qui sera repris fréquemment par les
premiers terracotistes locaux. Parmi les italiens on trouve le nom de Guido
Mazzoni, l’un des grands spécialistes avec Antonio Begarelli de la sculpture
en terre cuite à Modène. Si son style expressionniste ne semble pas avoir
influencé la production locale, il est probable que cette technique, quasiment
inconnue auparavant dans la région, fut introduite par lui et ses compatriotes
dans la première moitié du XVIe siècle. |
|
|
1. Germain Pilon |
Les sculptures connues les plus anciennes, rassemblées à l’entrée de
l’exposition dans le transept droit de l’abbatiale, montrent déjà de
solides qualités. Parfois basées sur des modèles antérieurs du XVe siècle,
on trouve aussi des œuvres dérivant soit de la Vierge de Germain Pilon,
soit même de la Renaissance italienne la plus savante, comme ce curieux Saint
Sébastien (cat. 16) où la connaissance des grands modèles se mêle à une
exécution fruste mais non sans charme.
Charles Hoyau est sans doute le plus connu des sculpteurs manceaux grâce à la
présence au Louvre de deux de ses œuvres (la seconde récemment acquise en
2002) et à la célèbre Sainte Cécile de la cathédrale du Mans qui a
conservé presque intacte sa polychromie d’origine. Déjà exposée à Paris
en 2002 elle est ici accompagnée d’une sculpture monumentale (Vierge de
pitié, ill. 3) provenant
également de la cathédrale du Mans et nouvellement rendue à l’artiste grâce
à la découverte d’une superbe signature au dos (ill. 4). Son attribution
oscillait jusqu'ici entre Gervais I Delabarre et Charles Hoyau. La présence
d'une telle signature s'expliquerait par la volonté du sculpteur de s'affirmer
au sein de l'atelier de Delabarre. De Dionise à Delabarre (Vierge à
l'enfant de Parigné-l'Evêque, cat. 23), de Delabarre à Hoyau, on voit
donc l'imbrication extrême de ces fabriques où père, fils, frères, cousins
et élèves travaillaient de concert, ce qui rend souvent, en l'absence de
signature et dans l'ignorance où l'on se trouve du mode de fonctionnement des
ateliers, les attributions difficiles. Il est probable que nombre de sculptures
furent des œuvres exécutées en collaboration.
![]() |
||
|
3. Charles Hoyau |
4. Signature de Charles Hoyau sur la Vierge de pitié |
L'exposition permet de découvrir d'autres personnalités moins connues, telles que celles
d'Etienne Doudieux ou Nicolas
Bouteiller. De nombreuses sculptures enfin sont
encore en quête d'auteur - c'est le titre d'un chapitre du catalogue.
Celui-ci évoque, dans sa conclusion, les
difficultés de restauration posées par ces sculptures. Il convient en cette
matière de rester très pragmatique et de décider au cas par cas. Bien peu
d'entre elles ont conservé leur polychromie d’origine. Si le parti à prendre
pour celles qui sont arrivées jusqu’à nous entièrement décapées est
simple – il est évidemment exclu de les repeindre – celles dont les
couleurs sont modernes (souvent du XIXe siècle) posent un tout autre problème.
Faut-il essayer de retrouver une hypothétique polychromie d’origine ?
Doit-on les laisser en l’état actuel, considérant que celui-ci fait partie
de l’histoire de l’œuvre ? Il ne peut y avoir de réponse toute faite.
Il arrive en effet que les examens permettent de montrer que la polychromie
originelle existe encore, et qu’un décapage des couches postérieures ne la
mettront pas en danger. Parfois en revanche, cela est impossible : faut-il
alors conserver l’apparence actuelle ? C'est ce qui est en général
décidé, la polychromie du XIXe conservant un souvenir lointain de l’état
d’origine de la sculpture. S'il est vrai que la couleur de la terre cuite est
suffisamment belle pour conserver à l’œuvre ses qualités plastiques, on
doit avoir toujours à l’esprit devant une sculpture entièrement décapée le
fait que toutes, sans exceptions, étaient peintes.
Didier
Rykner
(mis en ligne le 30 juin 2003)
Yvre l'Evêque (Le Mans), Abbaye de l'Epau. Exposition terminée le 9 novembre 2003.
Excellent catalogue par Philippe Bardelot, Geneviève
Bresc-Bautier, Françoise Chaserant, Elisabeth Guillaneuf, François Le Bœuf,
Lorraine Mailho-Daboussi, Michèle Ménard, Edité
par Monum, Editions du patrimoine (Cahiers du Patrimoine 66), 44
€.
En complément de l'exposition, on notera la publication, dans la collection Itinéraires
de l'Inventaire, du circuit permettant de découvrir les sculptures in situ.
François Le Bœuf et François Lasa, Sculptures en terre cuite du haut Maine,
Edité par l'ADIG, 8 €.
A lire également, le numéro hors-série de Connaissance des Arts, avec notamment un entretien avec Geneviève Bresc-Bautier, François Le Bœuf et Françoise Chaserant.
Nouveautés
en ligne | Index | Plan
du site |
Qu'est-ce
que La Tribune de l'Art ?
| Ecrivez-nous
©La
Tribune de l'Art