Nicolas de Largillierre

 Parmi les nombreux portraitistes du siècle de Louis XIV, trois noms se détachent : François de Troy, Hyacinthe Rigaud et Nicolas de Largillierre. Après des expositions dédiées au premier et au deuxième1, Dominique Brême nous propose aujourd'hui, au Musée Jacquemart-André, une rétrospective consacrée à Nicolas de Largilliere.
   Celle-ci est remarquable. Elle prouve, ce que l'on savait, l'importance du peintre de portraits. Elle révèle la grandeur du peintre d'histoire.

Nicolas de Largillierre - Crucifixion - Huile sur toile - 127 x 70 cm - France, collection particulière - Photo service de presse    Commençons par cet aspect de l'artiste, d'évidence le moins connu. Plusieurs tableaux sont exposés ici pour la première fois sous son nom. Parmi ceux-ci, un Saint Barthélémy dont il existe plusieurs exemplaires répertoriés, et dont la paternité était jusqu'à aujourd'hui donnée, sans que cela soit réellement convaincant, tantôt à Joseph-Marie Vien, tantôt à Gaetano Gandolfi. Son attribution à Largillierre nous semble parfaitement plausible. Deux toiles provenant du Séminaire Saint-Sulpice (Nativité et Adoration des Mages, cat. 18 et 19) sont également deux ajouts majeurs à l'œuvre religieuse de Largillierre2.
   Nous sommes en revanche plus dubitatif pour la Crucifixion (cat. 21, ill. 1, collection privée). Cette peinture est admirable, mais la confrontation avec les autres tableaux de l'artiste ne nous semble pas totalement probante, même si les rapports avec le style de Largillierre sont réels. Comparons-le, simplement, au Christ en croix qui lui fait face (Sainte femme au pied de la Croix, cat. 16, Orléans, Musée des Beaux-Arts). Les deux toiles sont datées des environs de 1700. Dans la première, l'anatomie du Christ est lisse et ne laisse que peu transparaître la musculature. Les plis sont souples, conformes en cela aux portraits. Ces caractères nous semblent opposés à ceux du second tableau. En faveur de l'attribution témoigne en revanche le fond rougeoyant du paysage nocturne. Est-ce suffisant ?

1. Nicolas de Largillierre
Crucifixion
France, collection particulière

   Insister sur le peintre d'histoire ne doit pas nous faire oublier que la réputation de Largillierre portraitiste n'est nullement usurpée. Il aurait, dit-on, réalisé plus de mille effigies de ses contemporains. La sélection ici, taille des salles oblige, a été rigoureuse. Elle évite l'impression de monotonie que l'on peut parfois avoir devant des galeries de portraits tout en faisant mieux ressortir le génie de l'artiste. 
   La Belle Strasbourgeoise, son tableau le plus fameux, est présenté (cat. 50). D'autre moins célèbres ne sont pas moins beaux, comme par exemple ce Portrait d'un gentilhomme inconnu (cat. 46, ill. 2) ou les deux autoportraits (cat. 1 et 64, ill. 3). Les portraits collectifs d'échevins, un genre en soi depuis le XVIIe siècle, sont représentés par des esquisses, dont celle acquise récemment par le musée Carnavalet.
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Nicolas de Largillierre - Autoportrait - Huile sur toile - 80,7 x 64,8 cm - Château de Parentignat (Puy-de-Dôme), collection du marquis de Lastic - Photo service de presse                                                      

Nicolas de Largillierre - Portrait d'un jeune gentilhomme inconnu - Huile sur toile - 143 x 112 cm - Château de Parentignat (Puy-de-Dôme), collection du marquis de Lastic - Photo service de presse

2. Nicolas de Largillierre
Autoportrait
Château de Parentignat (Puy-de-Dôme),
collection du marquis de Lastic

3. Nicolas de Largillierre
Portrait d'un jeune gentilhomme inconnu
Château de Parentignat (Puy-de-Dôme),
collection du marquis de Lastic

   Portraits, peinture d'histoire, Largillierre toucha à tous les genres. Ses natures mortes, à la luxuriance nordique (cat. 40), peuvent également se faire plus discrètes, plus intimes, comme dans la toile subtile de l'Institut Néerlandais représentant Deux grappes de raisin (cat. 41, ill. 4). Ses paysages étaient rares, un seul est aujourd'hui connu (cat. 6, Musée du Louvre), même si l'on peut rattacher à ce genre la Composition décorative avec rideaux, paysage et animaux (cat. 7, Musée du Louvre), qui décorait peut-être sa maison.

Nicolas de Largillierre - Deux grappes de raisins - Huile sur toile - 25 x 34 cm - Paris, Institut Néerlandais, collection Frits Lugt - Photo service de presse

4. Nicolas de Largillierre
Deux grappes de raisin
Paris, Musée du Louvre

                                       Nicolas de Largillierre - Etude pour un portrait d'homme - Pierre noire et rehauts de blanc - 27,7 x 21,7 cm - Photo service de presse

5. Nicolas de Largillierre
Etude pour un portrait d'homme
France, collection particulière

   Curieusement, la reconstitution de l'œuvre graphique est encore balbutiant. Une salle réunit ainsi presque toutes les feuilles connues de l'artiste. Le synthétisme des dessins préparatoires aux portraits, avec leurs têtes schématiquement esquissées (cat. 34, Etude pour un portrait d'homme, ill. 5), leur donne une force d'évocation inversement proportionnelle aux moyens utilisés. Ces feuilles sont beaucoup plus convaincantes que les académies conservées à l'Ecoles des Beaux-Arts, qui nous paraissent un peu compassées. 

   Deux tableaux majeurs de Largillierre n'ont pu être exposés au musée Jacquemart-André, le second pour des raisons évidentes de place. L'un, le Portrait de Charles le Brun, est le morceau de réception de l'artiste à l'Académie, aujourd'hui présenté au musée du Louvre. L'autre, le Portrait des échevins de Paris, est conservé in-situ, dans l'église Saint-Etienne-du-Mont. Relevant à la fois du genre du portrait et de la peinture d'histoire, il constitue un excellent résumé de l'art opulent de Largillierre. La vision de ces deux tableaux est essentielle si l'on veut se faire une idée complète de la stature du peintre. Tous deux sont reproduits dans l'excellent catalogue qui, en attendant celui de l'œuvre complet que prépare Dominique Brême, constitue le seul ouvrage aujourd'hui disponible sur l'artiste3.

Didier Rykner
(mis en ligne le 12 novembre 2003)

1. François de Troy (1645-1730) : dessins et peintures, 1997, Toulouse, Musée Paul Dupuy ; Hyacinthe Rigaud dessinateur, 2000, Meaux, Musée Bossuet.
2. L'attribution à Largillierre est due à Christophe Leribault.
3. A l'exception toutefois d'un hors-série de L'Estampille-L'objet d'Art paru il y a quelques années.

Paris, Musée Jacquemart-André. Exposition terminée le 22 février 2004.

Commissariat de l'exposition : Dominique Brême, maître de conférence à l'Université de Lille 3 et Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du Musée Jacquemart-André.
Catalogue par Dominique Brême, Editions Philéas Fogg, 2003. 39 €. ISBN : 2.914498-12-8
Les photographies du catalogue sont dans l'ensemble très fidèles aux coloris originaux, ce qui est essentiel pour un peintre comme Largillierre. 


Lien vers notre entretien avec Dominique Brême

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