Curieuse idée a priori d'exposer des dessins de Gustave Moreau à
quelques centaines de mètres de son musée. L'entreprise, pourtant, se justifie
pleinement. D'abord parce que le musée Gustave Moreau n'a pas de salles
d'expositions permettant de présenter correctement ses dessins. Ensuite car les
milliers de feuilles qui y sont visibles en permanence, conservées dans des
meubles spécialement conçus à cet usage, donnent rapidement une impression de
saturation. Enfin, car le musée de la Vie
Romantique montre certaines feuilles totalement inédites,
provenant directement de cartons rarement ouverts, et d'une fraîcheur
étonnante.
Cette petite exposition confirme le rôle tout à fait singulier de
Moreau dans l'art de la seconde moitié du XIXe siècle, à la croisée de
différentes tendances, parfois encore proche de Delacroix (Le Christ au Jardin des
Oliviers, cat. 65) ou de Chassériau (Hercule et l'Hydre de Lerne,
cat. 12), peintre pleinement symboliste aux œuvres comparables à celles de
Puvis de Chavannes ou d'Odilon Redon, et préfigurant à l'occasion certaines
tendances du siècle suivant. Les études pour les Lyres mortes (cat.
49 et 50) évoquent ainsi irrésistiblement l'art de Matisse (son élève). Si quelques
dessins, qualifiés d'abstraits, sont exposés, il faut cependant se méfier des
surinterprétations - écueil qu'évite d'ailleurs le catalogue. Comme le
précise Raphael Rosenberg dans son essai, l'art abstrait se revendique comme
tel. Gustave Moreau, pas plus que Victor Hugo auquel il est justement comparé,
n'exposait ni ne vendait ses compositions non figuratives.
Mais plus qu'un suiveur ou un précurseur, Moreau est un immense
artiste. Certaines feuilles sont éblouissantes, comme par exemple Les heures
arrêtant le char du soleil, grande aquarelle (88 x 65 cm ; cat. 3)
jamais exposée, ou Messaline (cat. 47) tout aussi inédite.
Les dessins, souvent mis en valeur par des cadres d'époque, sont
bien et sobrement exposés. Une visite au musée de la Vie Romantique, toujours
recommandable ne serait-ce que pour les collections permanentes et le jardin si
agréable, s'impose.
Didier Rykner
(mis en ligne le 21 août 2003)
Paris, Musée de la Vie Romantique. Exposition terminée le 23 novembre 2003.
Catalogue par Luisa Capodieci, Marie-Cécile Forest, Jérôme Godeau, Dominique Lobstein et Raphael Rosenberg, Co-édition Paris-Musées et R.M.N., Paris, 2003. 30 €.
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