L'article porte sur la présentation à Paris.
De
Pigalle à Canova : des trois titres, celui-ci est sans doute celui
reflétant le mieux le contenu de l’exposition. Dans l’œuvre de Pigalle, on
discerne parfois les prémices de ce retour à l’art antique que l’on
appelle le néo-classicisme, qui trouvera en sculpture son apogée avec Canova
et Thorvaldsen. Car c’est de cela qu’il s’agit ici, et l’exposition
aurait pu s’appeler plus justement Terres
cuites néo-classiques européennes. Mais de tous les « ismes »
de l’histoire de l’art, le néo-classicisme est sans doute l’un des moins
populaires. On aura craint, probablement, de rebuter le public, déjà peu
enclin à se déplacer pour une exposition de sculpture.
Qu'importe, après tout, le titre. L'exposition est une réussite,
tant pour le choix des œuvres que pour leur présentation. On pourra discuter
tel ou tel parti pris, l'essentiel est bien là.
Le parcours est très didactique, parfois un peu scolaire, c’est à peu près le seul reproche que l’on pourra lui faire. Mais on en comprend la raison : la sculpture est si méconnue qu’il était nécessaire de favoriser la visite des moins avertis (voir aussi notre entretien avec Guilhelm Scherf, où il s'explique sur ce choix). Se succèdent ainsi des sections consacrées aux étapes de l'élaboration de la sculpture, puis à la typologie et à l'iconographie. Cette structure se retrouve dans le catalogue, dont on aurait souhaité qu’il propose quelques essais plus pointus. En revanche, les notices sont très complètes, et abordent toutes les problématiques, des conditions de la commande à l'iconographie, en passant par l'analyse stylistique et la place de la sculpture dans l'œuvre de l'artiste. Soulignons enfin que la plupart des œuvres sont reproduites en couleur, souvent sous deux côtés, et que les illustrations de comparaison sont nombreuses et pertinentes.
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1. Johan-Tobias Sergel |
2. Antonio Canova |
Quelques artistes se taillent la part du lion. Parmi
eux, Sergel et Canova dominent les débats. Pour Sergel, grâce à son
partenariat avec le Musée de Stockholm, le Louvre a pu bénéficier de prêts
exceptionnels. C'est aussi l'occasion pour ce musée de mettre en valeur l’un
des chefs-d’œuvre de l'artiste récemment acquis : le Centaure enlaçant une bacchante (cat.77, ill.1). Sans doute créé
pour un français, le baron Louis-Charles-Auguste Le Tonnelier de Breteuil, et
conservé dans une collection particulière française jusqu'en 1981, le Louvre
l'a acheté sur le marché d'art new yorkais en 1998. Notons également, du même
artiste, l'Amour et Psyché dont deux
esquisses sont exposées (cat. 88 et 89). Leurs différences sont révélatrices
de sa volonté d'obtenir une plus grande expressivité. Dans la première,
l'Amour détournait dédaigneusement son regard de Psyché. Solution trop facile
pour Sergel, qui fit une seconde esquisse où « l'Amour regarde froidement
Psyché avec le calme mépris qui sied à un dieu sévère ».
Canova (qui fera l'objet d'une exposition à Possagno et à Bassano
del Grappa à partir du 22 novembre 2003) est représenté par huit sculptures
(l'une, Vénus et l'Amour, cat. 14,
est cependant d'attribution discutée) et deux dessins. L'artiste utilise la
terre avec une grande liberté, ce qui est particulièrement frappant dans ses
deux esquisses pour la Lamentation sur
Abel mort (cat. 12 et 13). La matière est modelée très largement, donnant
un aspect presque cubiste aux œuvres. On est loin ici de l'aspect extrêmement
poli de ses marbres.
Jean-Baptiste Stouf, sculpteur français méconnu, est l’une des révélations
de l'exposition. Le Louvre s'est distingué récemment par l'acquisition de sa Femme
effrayée d'un coup de tonnerre qui vient de rompre un arbre à côté d'elle (cat.
129, ill. 4) aux accents pré-romantiques, mais on peut également découvrir
ici plusieurs sculptures qui révèlent la variété de son talent, en
particulier l'Hercule terrassant deux
centaures (cat. 71) conservé au Detroit Institute of Arts. Dans cette
esquisse où trois protagonistes s'enchevêtrent dans un corps à corps furieux,
Stouf parvient malgré les contraintes, et grâce à une étude très poussée
des sculptures de la Renaissance italienne (l'auteur de la notice cite Jean
Bologne et Vincenzo de'Rossi), à un parfait équilibre de la composition.
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3. Jean Baptiste Stouf |
4. Augustin Pajou |
Le parcours est ponctué de découvertes dont beaucoup de sculpteurs étrangers mal connus en France, notamment des russes : Mikhaïl Ivanovitch Kozlovsky et Ivan Petrovitch Martos (un très original Projet de monument funéraire, cat. 121) et des allemands : Johann Heinrich Dannecker, Philipp Jacob Scheffauer ou Johann August Nahl. Ce dernier est représenté par une réduction attribuée à Sonnenschein (autre sculpteur allemand) et appartenant au Louvre, d'un tombeau très célèbre en Suisse, le Monument funéraire de Maria Magdalena Langhans et de son enfant mort-né. Dans une mise en scène encore très baroque, la mère et son nouveau-né s'apprêtent à sortir du tombeau dont la pierre vient de se fendre.
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5. Joseph Chinard |
L'exposition
est aussi prétexte à montrer de nouvelles acquisitions. Nous avons
déjà cité le Stouf et le Sergel. Le Louvre s'est également enrichi en
2001 d'un Pan poursuivant Syrinx
(cat. 80) très berninien du sculpteur belge Godecharle, et en 2002 d'un
Clodion, Caton d'Utique (cat.
44), préparatoire à un plâtre conservé au Sénat. Cette terre cuite
nouvellement réapparue provient de l’importante collection d’Edmond
Courty, restée largement inédite jusqu’à sa dispersion à l’hôtel
Drouot à la fin de l’année dernière. Les musées y firent de nombreux
achats : dans cette vente, le Louvre a acquis deux autres sculptures1
et le Metropolitan Museum l'extraordinaire tête d'expression d'Augustin
Pajou ici exposée (cat. 23, ill. 4). Si l’on a peu parlé jusqu’ici des artistes français, hors Stouf et Pajou, ceux-ci sont évidemment très nombreux tant Paris fut, à cette époque, avant même Rome, le centre de formation de toute l’Europe. Le sculpteur de terre cuite sans doute le plus prolifique, magnifiquement représenté ici, est Joseph Chinard. A une exécution minutieuse encore presque rococo, il combine souvent une rigueur et une monumentalité qui en font un des meilleurs représentant du néo-classicisme. On appréciera particulièrement son Monument à Bayard (cat. 55, ill. 5), véritable sculpture troubadour (Chinard est de Lyon, berceau de ce mouvement avec Pierre Revoil et Fleury Richard) et le Nessus enlevant Déjanire (Lyon, Musée des Beaux-Arts, cat. 72, ill. 6). |
Certains artiste sont absents - on songe, par
exemple, à Ramey, Cartellier, Cortot ou Falconet. D’autres sur-représentés
comme Luc Breton, sculpteur bisontin qui oscille entre un baroque tardif (sa Pietà
ou le projet de Monument funéraire de Charles-Ferdinand-François de la
Baume-Montrevel, cat. 135 et 116) et le retour à l’antique (son buste de Cicéron,
cat. 42). Dans son ambiguïté même, et malgré son talent modeste, il est représentatif
de cette époque de mutations.
La génération romantique
est à peu près absente, hors l’exception notable de David d’Angers, qui
employa largement la terre cuite. L’absence de tel ou tel artiste est
d’ailleurs souvent due au peu de terres cuites conservées. Un protagoniste
majeur du néo-classicisme européen, Berthel Thorvaldsen n'est ainsi représenté
qu'à travers une copie, pour la simple raison qu'il a toujours négligé de
cuire ses terres et que presque aucune n’est parvenue jusqu’à nous.
On le voit, la richesse de l’exposition autorise plusieurs lectures. Il faut signaler pour conclure la qualité de la présentation. Les sculptures sont remarquablement mises en valeur grâce à une scénographie discrète, simple et lumineuse, qui donne la priorité aux œuvres, s'opposant en cela à quelques manifestations récentes dont nous avions regretté ici même la mise en scène envahissante et vaine.
Didier
Rykner
(mis en ligne le 29 septembre 2003)
1. Un buste en plâtre par Houdon, Portrait de sa fille Anne-Ange et une terre cuite de Dardel, Brutus consolant son épouse qui se lamente de la perte de ses fils, non exposée ici.
New York, Metropolitan Museum of Art. Exposition terminée le 28 avril 2004.
Paris, Musée du Louvre. Exposition terminée le 5 janvier 2004. Catalogue établi par James David Draper et Guilhelm Scherf, avec Magnus Olhausson et Bernhard Maaz et la collaboration de Elena Karpova, Roberta Olson et Burkard von Roda, éditions de la RMN, 52 €. ISBN : 2-7118-4703-9
L'exposition est allée ensuite à Stockholm au Nationalmuseum sous une forme réduite, centrée autour de la figure de Sergel et de son influence, du 12 mai 2004 au 29 août 2004.
Lien vers l'entretien avec Guilhelm Scherf, commissaire de l'exposition
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