Le musée des Beaux-Arts de Caen nous avait habitué depuis une quinzaine d'années à présenter des expositions sur la peinture du XVIIe siècle qui cumulaient l'intérêt des œuvres et l'érudition du propos. A la veille de son départ pour le musée de Lille, Alain Tapié, son conservateur en chef, nous offre une apothéose (lire l'entretien avec Alain Tapié)
Près de cent tableaux italiens, français, espagnols et flamands, dont beaucoup de grands formats, sont réunis à Caen. Alain Tapié, Denis Lavalle et Claudio Strinati, les commissaires de l'exposition, ne se sont pas contentés d'aligner des tableaux connus. Ils ont non seulement su dénicher, dans des musées ou des églises jusqu'au fin fond de l'Italie, des toiles peu vues et souvent peu publiées, mais ils exposent également de vrais inédits. On voit ainsi ce qui apparaît comme le premier tableau conservé de Claude Vignon (ill. 1, cat. 24), dont le caractère caravagesque (cadrage resserré sur les personnages principaux) doit au moins - c'est la thèse des organisateurs - autant à l'influence des Exercices spirituelles de Saint Ignace qu'à celle du Caravage lui-même. Complètement inédits également, on peut admirer un Christ aux outrages du peintre napolitain Domenico Antonio Vaccaro (ill. 2, cat. 46) et un tableau attribué à Daniel Seiter, La vision de Saint Ignace à la Storta (cat. 87 ; Rome, curie générale de la Compagnie de Jésus).
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1. Claude Vignon |
2. Domenico Antonio
Vaccaro |
L'art baroque était autrefois qualifié d'art jésuite. Si cette
assimilation a été, à raison, contestée, de nombreux ordres ayant à leur
façon participé à l'art baroque, on a peut-être été trop loin dans la
négation de l'influence des Jésuites. Le but de l'exposition,
s'il n'est pas de ressusciter la notion d'art jésuite, est de montrer l'impact
profond de sa doctrine, et en premier lieu des Exercices spirituels
préconisés par Ignace de Loyola, le fondateur de l'ordre.
Ces exercices doivent s'entendre au sens littéral. Non pas faits pour
être lus, ils sont écrits pour être vécus. Le chrétien est invité, par la
force de son imagination, à voir les scènes de la vie du Christ ou de
la Vierge. Cette vision incite à la prière. Les peintres, en
s'inspirant des Exercices, peignent des images qui, à leur tour,
inspirent la prière.
| En commençant le parcours de l'exposition par des œuvres peintes à Venise, Alain Tapié souhaite souligner l'adéquation entre cette ville et la pensée d'Ignace, qui s'y arrêta deux fois en 1524 et 1536. Plusieurs peintres y furent, dès cette époque, inspirés par Ignace, dont Jacopo Tintoret ou Jacopo Bassano et leurs fils respectifs, dont des toiles sont visibles dans l'exposition. Tintoret a suivi les Exercices spirituels pour peindre son cycle de la Scuola Grande di San Rocco. Des artistes espagnols également, au premier rang desquels Luis de Morales, illustrèrent des scènes qu'on peut rattacher directement à la pratique des Exercices. Ainsi, le cadrage resserré des tableaux de Morales - deux sont exposés, dont la Pietà du musée de Caen (ill. 3, cat. 12) - donnent à la vision peinte un caractère d'intimité, une immédiateté qui permet au spectateur de participer pleinement à celle-ci. Ce type de composition, qu'on trouvait chez Lorenzo Lotto (Christ portant sa croix du Louvre), certainement influencé par Saint Ignace ou chez Abraham Bloemaert (Portement de croix du musée Calvet à Avignon ), est selon Alain Tapié un des caractères de la peinture d'inspiration jésuite. | |
| 3. Luis de
Morales Pietà Caen, musée des Beaux-Arts |
| Outre cette proximité de la scène figurée, directement issue de la vision due à la pratique des Exercices, la peinture jésuite, ou plutôt d'influence jésuite, se caractérise par les sujets représentés. Face à la tradition janséniste du Dieu caché, les peintres affirment la présence de celui-ci, triomphant, comme dans le tableau de Rubens Le Christ triomphant du péché et de la mort (cat. 18 ; Strasbourg, musée des Beaux-Arts) où celui-ci apparaît comme un soldat, un conquérant de la foi. |
L'Italie, l'Espagne et les Flandres furent les trois grands foyers de l'art
jésuite. Dans les Flandres, Rubens est un des artistes qui fut le plus
marqué par la pensée jésuite, dès son enfance. On verra plusieurs de ses
peintures, de l'Abraham et Melchisédech du musée des Beaux-Arts de
Caen, aux esquisses pour le plafond de l'église des Jésuites d'Anvers, décor
qui disparut dans un incendie en 1718. L'Espagne, on l'a vu, est présente grâce
à Luis de Morales, mais aussi à Juan de Valdes Leal.
Hors Venise, c'est principalement l'Italie du Sud, de Rome à Lecce,
qui représente l'art de la péninsule. Il s'agit d'un choix, qui aurait pu être
tout autre, les Jésuites étant influents dans l'ensemble de l'Italie.
Giovanni Lanfranco, Pierre de
Cortone, Baciccio (ill. 4, cat. 81) et Andrea
Pozzo, les grands
décorateurs de Rome, sont bien entendu abondamment représentés. Lanfranco
travailla pour les Théatins à Rome (San Andrea della Valle) et pour les
Jésuites à Naples (Gesu Nuovo). A Rome, Pierre de Cortone peignit le plafond
de la Chiesa Nuova, église des Oratoriens de Saint Philippe Néri. La
conception de ces différents décors, pour des églises appartenant à des
ordre différents, fait dire à Alain Tapié que “[les Jésuites]
semblaient soutenir avec un mélange de discrétion et d'intérêt caché la
migration de leur vision et de leur conception de l'espace peint vers des
territoires spirituels proches des leurs”.
Bernin, présent à travers son élève Baciccio dont on a dit qu'il
transcrivait en peinture l'art de son maître, fut bien entendu un des
protagonistes essentiels. Une toile, peinte par Guillaume Courtois d'après un
dessin du Bernin (ill. 5, cat. 25), clôt l'exposition. S'il ne s'agit apparemment pas de la
transcription en peinture d'un des Exercices spirituels, mais d'une
iconographie inventée par le sculpteur, on ne peut s'empêcher de voir dans
cette image, où le Christ donne littéralement son sang pour le Monde -
jusqu'à le noyer - l'image d'une vision parmi les plus symbolique de l'art d'inspiration jésuite.
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4. Giovanni Battista
Gaulli, dit Baciccio |
5. Guillaume Courtois
(d'après un dessin de Bernin |
Pour la peinture française, le choix des organisateurs est remarquable. Au lieu de montrer, une fois de plus, le Jacques Stella des Andelys (Le Christ retrouvé au temple), qu'on a pu voir dans toutes les expositions sur le XVIIe siècle français depuis vingt ans, ils ont choisi un tableau conservé au musée Fabrégat à Béziers, jadis publié par Gilles Chomer mais jamais exposé, la Présentation au temple, également commandé pour le noviciat des Jésuites à Paris (ill. 6, cat. 43). De Vignon, outre le tableau déjà décrit, on pourra voir la Résurrection du Christ de l'église des Minimes à Toulouse (ill. 7, cat. 60). Citons encore, parmi ces tableaux jamais vus ou presque, et de manière non exhaustive, un Guy François (Présentation au temple, cat. 61 ; sacristie de la cathédrale de Cahors) et un Pierre Mignard (Apparition de la Vierge à Saint Ignace dans la grotte de Manresa, cat. 88 ; Paris, Séminaire de Saint-Sulpice). Ces peintures, comme le Philippe de Champaigne (cat. 22, La Vierge implorant le Christ pour les âmes du purgatoire ; Toulouse, musée des Augustins) - et à l'exception notable du Vignon - bien que destinées à des édifices jésuites, relèvent clairement d'une esthétique différente. Dans un pays profondément marqué par les jansénistes qui proposent, au même titre que les Jésuites, mais dans une direction opposée, un “projet pour la peinture” (Alain Tapié, dans un des essais du catalogue, conforte les analyses de Louis Marin et de Marc Fumaroli), la rhétorique de la pose (d'inspiration janséniste) s'oppose à la rhétorique du flux (d'inspiration jésuite). Même les commandes pour les Jésuites y sont ainsi marquées des caractères de l'atticisme.
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6. Jacques Stella |
7. Claude Vignon |
Nous ne pouvons ici que résumer, d'une manière nécessairement simpliste, la richesse d'analyse des essais du catalogue. On ne peut d'ailleurs qu'être frappé par la complexité de celles-ci quand on considère que cette peinture s'adressait avant tout, selon les principes de la Contre-Réforme, à l'ensemble des fidèles dont beaucoup étaient parfaitement illettrés. N'oublions pas que le but premier de ces images était de s'adresser à l'imagination, de ravir les sens et de frapper les esprits, même des plus frustes, afin de les aider à méditer et à prier.
Didier Rykner
(mis en ligne le 14 juillet 2003)
Caen, Musée des Beaux-Arts, exposition terminée le 13 octobre 2003.
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Catalogue sous la direction d'Alain
Tapié, éditions Somogy, 48 €. Ce catalogue, d'une érudition sans faille et presque
entièrement en couleur, va devenir un ouvrage de référence sur le sujet. Il
faut néanmoins regretter la qualité inégale des notices, l'absence d'historique pour de nombreux tableaux, et
surtout celle d'index, ce qui rend très difficile la recherche d'une œuvre ou
d'un artiste précis. |
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8. Attribué à Federico
Zuccaro |
Nous avions annoncé, dans le calendrier des expositions, que
celle-ci avait été présentée à Rome, au palazzo Venezia, d'avril à juin
2003. Cette information était largement répandue, et le fait que le site du
palazzo Venezia ne la répercute pas n'était pas à notre sens suffisant pour
la mettre en doute, ce site n'étant pas réellement mis à jour.
En réalité, l'exposition n'a jamais eu lieu et nous vous prions de nous
excuser pour cette fausse information. Elle a été annulée, faute de crédit,
la nouvelle politique de décentralisation mise en œuvre par le gouvernement
italien ayant contribué à diviser par deux les crédits de la Soprintendenza
de Rome !
L'exposition devrait néanmoins, après Caen, aller à Florence, grâce à un
financement de cette ville. Le lieu d'exposition n'est pas encore connu, mais il
s'agira d'un palais florentin. [l'entretien avec Alain Tapié, réalisé
après la mise en ligne de cet article, nous apprend que l'exposition devrait
sans doute avoir lieu au Forte di Belvedere, à Florence]
Lien vers l'entretien avec Alain Tapié
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