Voir notre entretien avec Olivier Bonfait, Commissaire général de l'exposition de la Villa Médicis
Si elle se verra progressivement supplantée
par Paris, Rome est bien, pendant toute la première moitié du siècle, la
seconde capitale européenne des arts. Comme au début du XVIIe siècle, tout ou
presque ce que l’Europe compte d’artistes fera le voyage d’Italie afin de
compléter leur formation grâce aux richesses accumulées depuis l’Antiquité.
Trois expositions donc, ou plutôt deux sur trois
sites. A la Villa Médicis, le propos est clair et contenu dans le titre :
D’Ingres à Degas. Les artistes français
à Rome. En revanche, la distinction entre les deux expositions des Scuderie
del Quirinale (Universelle et éternelle)
et de la Galerie Nationale d’Art Moderne (Capitale
des arts) n’apparaît pas clairement. Peu importe, tant, à l’instar de
celle de l’Académie de France, elles sont remarquablement réalisées. Le
catalogue commun contribue d'ailleurs à les confondre en une seule et même
exposition.
D’Ingres à Degas (Villa Médicis)
la Villa Médicis. Le dernier envoi d’Ingres,
Jupiter et Thétis
(ill.), a fait le déplacement
d’Aix-en-Provence. Ce tableau fut incompris des censeurs de l’Institut.
C’est qu’Ingres n’est déjà plus un élève, comme le souligne Mehdi
Korchane dans le catalogue. L’analyse très fine et convaincante que ce
dernier fait de l’Etude de vieillard
(également Aix, Musée Granet) qui l’amène à avancer sa date aux environs
de 1800 rend plus compréhensible le bouleversement stylistique que subit la
peinture d’Ingres à Rome. L’artiste pose ainsi les bases d’une véritable
refondation (c’est le titre de cette section de
l’exposition) de la peinture
qui fait écho à celle de l’Académie de France.
David d’Angers, prix de Rome en 1811, dix ans après Ingres, subit
directement l’influence de celui-ci. Ceci est particulièrement évident dans
le relief en plâtre représentant Thétis (Angers, Galerie David d'Angers, ill.).
Exposé en regard de celui d’Ingres, le parallélisme est troublant entre le
profil serpentin des deux Thétis.
amplement gagné grâce à la bonne idée de rythmer cet espace ingrat par la
succession des bustes des directeurs. Consacrée à la vie à l’Académie,
cette section fait la part belle aux scènes intimes et aux portraits.
D’Ingres, parmi d’autres effigies plus célèbres, on notera celle d’Hippolyte
François Devillers (Stiftung Sammlung E. G. Bührle). La confrontation d’un
buste méconnu de Dantan (Paris, Musée des Arts Décoratifs) avec le portrait récemment
entré au Louvre d’Horace Vernet permet d’évoquer la personnalité émouvante
de Louise Vernet, la fille du peintre et future épouse de Paul Delaroche. Véritable
muse de l’Académie sous le directorat de son père, sa grande beauté qui ne
laissait aucun pensionnaire indifférent, est confirmée par les deux œuvres
exposées.
La Villa elle-même est l’objet de toutes les
attentions des peintres. En fond de portraits ou représentée pour elle-même,
ses jardins et ses bâtiments, ses ateliers aussi où les rapins posent fièrement
devant leurs condisciples, sont reproduits à l’envi. La réunion de cet
ensemble de peintures, dans le lieu même où elles ont été créées, est
puissamment évocatrice.
Pas moins évocateur est le chapitre consacré au
peuple romain. Brigands, diseuses de bonne aventure, paysannes ont inspiré la
plupart des artistes étrangers à Rome. Léopold Robert avec L’arrivée des moissonneurs dans les Marais Pontins
(Paris, Musée du Louvre), traite la scène de genre aux dimensions de
l’Histoire, comme le fait Horace Vernet, avec deux œuvres dont
La confession d’un brigand (Paris, collection particulière). Navez et
Schnetz, les alter-ego de Robert, sont représentés avec des toiles plus
attendues. La Diseuse de Bonne Aventure
de Schnetz (Clermont-Ferrand, Musée d'art Roger-Quilliot) côtoie, une fois
encore, après Flers, le Louvre et Le Havre la Tête
de vieille femme (Le Havre, Musée
André-Malraux), brillamment rendue par Bruno Chenique à Géricault.
Cette tête sans concession anticipe l’âpreté de l’autre vieille italienne
de l’exposition, celle de Degas (New York, The Metropolitan Museum of Art).
Géricault est également représenté par trois
versions de la Course de chevaux libres.
Mais l’artiste a-t-il voulu représenter une simple scène de rue, ou
profite-t-il de celle-ci pour peindre une œuvre engagée pour la République ?
C’est la thèse défendue par Bruno Chenique – encore lui - dans un essai,
non moins engagé, du catalogue.
De l’aveu même d’Olivier Bonfait, commissaire général
de l’exposition (lire
l’entretien), la salle suivante, dont l’objectif est de montrer
l’influence d’Ingres sur les peintres français à Rome pendant son
directorat, n’est pas totalement convaincante dans la démonstration. Faut-il
voir dans la très belle Albaydé d’Alexandre
Cabanel un écho des portraits d’Ingres, ou la ressemblance n’est-elle que
superficielle ? Le Bien et le Mal d’Orsel
n’a rien de réellement ingresque, pas plus que le Pilliard
(Naissance de
Benjamin et mort de Rachel, Grenoble, Musée), qui renvoie davantage à
Poussin comme le souligne avec raison Stéphane Guégan dans le catalogue. Les
nymphes de Paul Jourdy dans son grand Prométhée (ill.) exhumé des réserves
du musée de Dijon renvoient aux canons du maître, malgré une grâce un peu
vulgaire qui l’éloigne de celui-ci.
Les paysages de la campagne romaine, au même titre
que le peuple de Rome, passionnent les peintres, y compris ceux qui ne sont pas
spécialisés dans cette discipline. C'est le cas par exemple de Guillaume
Bodinier, dont plusieurs esquisses prises sur le vif, d'une grande fraîcheur
sont conservées au musée des Beaux-Arts d'Angers. Elles sont exposées ici
avec des paysages plus aboutis de Paul Flandrin, d'Achille-Etna Michallon et de
François-Edouard Bertin. Si ces grands paysages composés flattent moins notre
goût que les petites esquisses plus enlevées, opposer ces deux genres n'a pas
de sens, les unes préparant directement les autres, comme pour la grande
peinture d'Histoire, comme le rappelle justement Vincent Pomarède.
Après avoir grimpé un nouvel escalier, et passé
devant le Louis XIV en marbre de Domenico Guidi, qui veille sur l'institution
qu'il a créée, le visiteur aboutit au grand Salon, non sans avoir pu se
promener dans les jardins.
Les murs de ce Salon sont entièrement couverts de
tableaux de grand format. On voit ici un Cabanel, la Mort de
Moïse, conservé au Dahesh Museum
of Art à New York :
l'iconographie est originale, comme l'est celles des tableaux de Merson ou celui
des Exilés de Tibère de Félix Barrias (Bourges, Hôtel de Ville). Ces
grandes compositions, destinées dès l'origine à des musées ou à des bâtiments
publics, devaient frapper les esprits au Salon pour espérer un achat de l'Etat.
Souvent reléguées dans les réserves, roulées et oubliées, l'exposition a
permis de restaurer certaines d'entre elles. C'est le cas, on l'a vu, du tableau
de Paul Jourdy, c'est aussi celui du grand Joseph Blanc, l'un des décorateurs
du Panthéon, avec son Persée chevauchant Pégase en brandissant la tête
de la Méduse (Nîmes, Musée des Beaux-Arts, ill.). Comme pour brouiller les pistes,
le style de ce tableau rappelle celui de Gustave Moreau, artiste qui a quitté,
aux yeux du public, l'enfer de l'art "pompier" pour gagner ses galons,
bien plus valorisant, de Symboliste. Ce n'est pas encore le cas des artistes présentés
dans ce grand Salon où le surprenant Toudouze, mieux inspiré il est vrai que
dans des tableaux plus tardifs, déroutera sans doute la critique comme il
l'avait déjà fait en son temps. La variété des styles des tableaux de ce
grand Salon, pourtant peints sur quelques années, prouve que les
simplifications sémantiques, du genre "peinture pompier", ne tiennent
pas, ce que démontre également la dernière salle de
l'exposition.
(mis en ligne le 7 avril 2003)
Expositions de la Galleria Nazionale et des
Scuderie del Quirinale.
Certains noms sont pourtant connus : Canova
est particulièrement bien représenté aux Scuderie, avec son rival
Thorvaldsen. Les Nazaréens y sont également présents en force avec Friedrich
Overbeck, Joseph Anton Koch et Peter Cornelius. A la Galleria Nazionale, c'est
un russe qui domine l'exposition : Karl Brjullov. Son chef-d'œuvre, Les
derniers jours de Pompeï est venu de Saint-Pétersbourg (Musée Russe, ill.). Cette immense toile valut à son auteur la médaille d’or au
Salon de 1834 à Paris. Quelqu'un déclara même à son propos que c'était
peut-être le dernier jour de Pompeï, mais le premier pour la peinture russe.
Ne serait-ce que pour elle, une visite à la Galleria Nazionale est
indispensable. Notons également la présence de grands cartons préparatoires
de Cornelius, Vincenzo Camuccini ou du moins célèbre Pietro Gagliardi. et de
photos, datées de 1855, de paysannes romaines. Ces clichés, dont les auteurs
ont pour nom Henri Beguin et Giacomo Caneva, sont tout à fait comparables dans
l’esprit aux peintures de Léopold Robert.
D.R.
Catalogues
Le catalogue de l’exposition de la Villa Médicis
est une vraie réussite, en particulier grâce à la brillante idée de
reproduire dans la mise en page l’accrochage de l’exposition, et de
reprendre dans le catalogue proprement dit, l’ordre alphabétique. Ceci,
combiné à la numérotation intelligente et claire des – très – nombreuses
illustrations et à des renvois constants dans le texte à celles-ci ou au œuvres
cataloguées permet de ne jamais se perdre dans la lecture de l’ouvrage,
pourtant monumental. Celui-ci, par la qualité des contributions - chaque
artiste est traité par le spécialiste, lorsque celui-ci existe - fera référence.
Ces deux catalogues sont publiés par Electa (www.electaweb.com).
Celui de la Villa (60 €) existe en édition italienne et française, l'autre
n'étant disponible qu'en italien (50 €). Les catalogues sont vendus à la Villa Médicis au prix modique de
75 € les
deux.
www.maestadiroma.it (site dédié
aux expositions)
www.villamedici.it
www.scuderiequirinale.it
www.gnam.arti.beniculturali.it/gnamco.htm
(site de la Galleria Nazionale)
Entretien
avec Olivier Bonfait
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