Vingt-deux
ans après celle du Louvre, qui marquait par cette rétrospective le 5e
centenaire de la mort de l'artiste, la BNF consacre une nouvelle exposition au
peintre et enlumineur Jean Fouquet (v.1415- v.1481),
figure dominante des règnes de Charles VII et Louis XI. Préparée et pensée par François
Avril, sobrement mise en scène par Vincent Cornu, elle fera date en dépit de
l’absence des panneaux qui n’ont pas quitté Anvers, Berlin et Vienne. Réunir
tout Fouquet en un lieu unique est aujourd’hui chose impossible. Sans compter
ce qui a disparu, cartons de vitraux, de tapisseries, éléments de décors éphémères
et à peu près tout l’œuvre dessiné, une grande partie de sa production
n’est pas ou guère déplaçable. C’est le cas des Heures
d’Etienne Chevalier, trésor du duc d’Aumale depuis 1891, autour
desquelles le musée Condé de Chantilly organise une exposition complémentaire,
chacune des 40 enluminures conservées au château étant susceptible d’être
examiné à la loupe. Mais ce grossissement, s’il met en valeur l’infinie précision
du pinceau, perturbe un peu les rapports d’échelle et l’unité monumentale
de ces images uniques. On peut donc les regarder à l’œil nu, elles
s’imposent avec la force des tableaux que le temps n’a pas transmis…
En vérité, le temps n’est pas seul
responsable de cette carence. Si Aumale, par testament, a interdit le prêt de
sa collection, il n’en va pas de même des musées qui abritent les quelques
panneaux de Fouquet à avoir survécu, restes magnifiques d’une production qui
dut être soutenue. On ne comprend pas, par exemple, que le diptyque de Melun,
peint vers 1450 pour Etienne Chevalier, trésorier dispendieux de la cour,
n’ait pas été prêté. D’autant plus que la Vierge représentée sur son
volet droit, sans doute la peinture la plus célèbre de Fouquet en raison de
son sein impudiquement dévoilé et de sa puissance plastique peu commune, a été
récemment exposé à Bruges, dans le cadre du Siècle
de Van Eyck, où elle n’était pas nécessairement indispensable. Telle
est bien l’absurdité des temps modernes s’agissant de la réglementation
qui soumet les tableaux sur toile ou sur bois à des logiques et des déontologies
qu'on dit intangible et infaillibles !
Mais le parcours proposé par la BNF, par la
présence notamment des tableaux du Louvre et de la Pietà
de Nouans, reste suffisamment riche pour révéler, si besoin était, le génie
de Fouquet dans la moindre de ses activités. Génie reconnu au-delà des frontières
su royaume: le portraitiste de Charles VII et d'Agnès Sorel jouissait d'une
faveur égale dans les Flandres, dont il a la minutie et l'éclat, et en Italie,
où il voyagea vers 1443-1447, peignant le pape Eugène IV (une copie en
demeure) et collaborant, hypothèse fragile encore, avec Fra Angelico. Quels que
soient ses liens réels avec les maîtres de la Renaissance de italienne, sa maîtrise
de la perspective, dont il fait un usage très varié, est partout manifeste.
L'histoire de l'art, mais aussi tout un courant de la peinture moderne, Maurice Denis en tête, a reconnu en lui la parfaite synthèse entre le Nord et le Sud, le réalisme et le style. Il est peut-être plus intéressant, comme le catalogue y insiste, de se demander si Fouquet n'est pas le premier de nos peintres à avoir mis en forme notre histoire nationale. Cela vaut pour les portraits royaux, cela vaut aussi pour l'enluminure sacrée et profane. Chacune de ces illustrations, si modeste soit-elle de format, frappe par sa dramaturgie picturale, son autorité plastique et cette parfaite conscience d'un sens à construire par le langage des formes. On notera aussi les allusions permanentes à l'actualité politique et le recours aux anachronismes volontaires pour rendre plus percutant le message à délivrer. Le maître "ymagier" cher aux élève d'Ingres et aux symbolistes n'avait rien du naïf chroniqueur des anciens temps.
Stéphane
Guégan
(mis en ligne le 7 avril 2003)
Paris, Bibliothèque Nationale de France, Site Richelieu, Galerie Mazarine. Exposition terminée le 22 juin 2003. Le catalogue co-édité par Hazan (65 €) est un chef-d'œuvre du genre.
Une exposition était également présentée à Chantilly jusqu'au 22 juin sous le titre : L'enluminure en France au temps de Jean Fouquet. Le catalogue est édité par Somogy.
www.bnf.fr
http://expositions.bnf.fr/fouquet/index.htm
Nouveautés
en ligne | Index |
Plan
du site | Qu'est-ce
que La Tribune de l'Art ?
|
Ecrivez-nous
©La
Tribune de l'Art