Carolus-Duran

N.B. Ce texte est une revue de l'exposition vue à Lille.

  Carolus-Duran est-il un artiste "moderne" ? L'exposition voudrait le démontrer. Mais à ce compte, Bonnat, Tissot ou même Gervex, sont aussi "modernes" que Carolus-Duran. Vouloir absolument faire de lui un émule de Manet n'a Carolus-Duran - Portrait de Mme Neyt, 1871 - H/t - 0,62 x 0,47 - Gand, musée des Beaux-Arts en réalité pas grand sens. Manet est un génie, pas Carolus-Duran qui est un bon peintre, ce qui n'est déjà pas si mal.  Voilà la principale et non négligeable différence. Ne peut-on apprécier un artiste sans vouloir à tout prix le classer dans le camp des supposés "bons" ? Il n'y a pas de solution de continuité entre les "pompiers" ou "académiques" (appelons-les comme on veut) et les "impressionnistes" ou "modernes". Carolus-Duran et Manet sont amis, comme l'étaient Rodin et Falguière. Les uns pouvaient apprécier les œuvres des autres sans forcément partager leurs convictions esthétiques. Ils étaient contemporains, compatriotes, et souvent amis. Si les influences sont réelles, parfois réciproques, nul besoin d'en appeler aux mânes de Courbet et de Manet pour réhabiliter un artiste. Car l'un des buts de l'exposition est là : réhabiliter Carolus-Duran. Malgré ces réserves, elle y réussit assez bien.

  Peut-être pour affermir la thèse de l'appartenance de Carolus-Duran à l'école moderne, sont présentés un grand nombre d'œuvres, portraits, paysages ou esquisses, que l'artiste n'a pas montré au public ou alors tardivement. Si cela fausse quelque peu l'image de celui-ci, il reste que les tableaux choisis sont pour l'essentiel d'excellente qualité. Une présentation sobre mais efficace, malgré quelques problèmes d'éclairage, font au final une exposition réussie.
L'influence de l'Espagne, en particulier de Vélasquez, sur Carolus-Duran y est, à raison, soulignée. A ce titre, l'exposition récente d'Orsay, Manet-Vélasquez, aurait pu insister davantage sur l'artiste lillois, tant son dialogue avec la peinture ibérique est constant tout au long de sa vie. Pour le meilleur, comme le Portrait du peintre espagnol Moreno (Lille, palais des Beaux-Arts, n° 13 du catalogue), ou le moins bon (Jeune espagnole, du musée de Valenciennes, n° 23a, à la trivialité un peu vulgaire).
  Si Carolus a parfois cédé à la facilité, il a, dans ses grands portraits d'apparat, connu quelques magnifiques réussite. L'exposition met en exergue l'exceptionnel Portrait équestre de Mlle Sophie Croizette (Tourcoing, Musée des Beaux-Arts, n° 35) ou la Femme au gant, l'un des plus célèbres tableaux de l'artiste. C'est là qu'il faut chercher sinon le meilleur de Carolus-Duran, au moins la vraie nature de son talent, celle qu'il voulait montrer, qui a assuré son succès de peintre "officiel", et qui a été aussi la cause de l'injuste mépris dans lequel il a longtemps été maintenu.

  L'assassiné (Lille, n° 12, ill.) est sans doute, de manière superficielle, influencée par Courbet. Mais c'est surtout à la tradition des scènes de la campagne romaine, avec leurs paysannes et leurs brigands, que renvoie le tableau du musée de Lille. La vraie filiation du tableau de Carolus-Duran doit être faite avec les Moissonneurs de Léopold Robert ou, surtout, Carolus-Duran - L'assassiné, 1865 - H/t - 2,80 x 4,20 - Lille, Palais des Beaux-Arts Horace Vernet et un tableau comme Les confessions d'un brigand (Paris, collection privée, actuellement présenté à Rome à l'exposition Maestà di Roma). Comme Vernet d'ailleurs, il fut directeur de l'Académie de France à Rome.
  Plusieurs paysages sont exposés. Là encore, les ressemblances avec l'Impressionnisme sont peu probantes. Il s'agit certes d'une peinture claire, et assez libre. Mais la technique est bien différente de celle de Monet, de Pissarro et de Sisley. Elle rappelle plutôt celle de peintres comme Boudin ou Harpignie. Cela ne veut pas dire qu'il s'agit de tableaux médiocres : Montgeron, coin de la maison (Collection particulière, n° 44) ou surtout Marine à la barque (Collection particulière, n° 51) sont fort beaux. Carolus-Duran se garda bien d'ailleurs de les présenter au public, hors semble-t-il quelques vues de Trouville, là encore tributaires de Boudin comme le précise justement le catalogue. Le premier paysage pur qu'il exposa (n° 63) à un Salon officiel (celui de la Société Nationale des Beaux-Art) le fut en 1893. Date tardive qui ne témoigne pas d'une volonté bien révolutionnaire.

Carolus-Duran fut également peintre d'Histoire. Ses tableaux religieux s'inscrivent parfaitement dans l'art de son temps. Le Christ mort sur la croix (n° 65b) est ainsi très comparable à des œuvres d'Eugène Thirion ou d'Henri Levy (une Crucifixion de ce dernier, conservée à l'église Saint-Merry à Paris, en est étonnamment proche). Conservé dans la même chapelle (Notre-Dame de l'Assomption, à Saint-Agulf dans le Var) que le Christ mort sur la croix, la Mise au tombeau (n° 65a) s'avère une composition beaucoup plus originale. Les figures qui s'étagent sur plusieurs plans parallèles à la surface du tableau donnent une impression de profondeur malgré un fond presque uniformément sombre. La Vierge et la Madeleine, de part et d'autre d'un Christ raidi par la mort, se répondent dans une même attitude de désespoir, leurs vêtements respectivement bleu et rose donnant les seules touches de couleur de ce tableau peint dans des tons beige. Cette authentique réussite fait regretter que l'artiste n'ait pas sacrifié davantage au genre religieux.
L'esquisse pour le Triomphe de Marie de Médicis est moins convaincante, mais il faut aller au Louvre, voir le plafond qu'il prépare, pour se faire une idée juste de cette grande composition, typique des plafonds de la Troisième République, entre l'influence de Venise et celle de Rubens.

L'exposition de Lille mérite donc une visite, qui pourra se coupler facilement avec celle de Roubaix, remarquable, sur la société des Beaux-Art. Elle ira par la suite à Toulouse, dans une version malheureusement amputée d'une vingtaine de toiles, dont le portrait de Sophie Croizette. 

Didier Rykner
(mis en ligne le 29 avril 2003)

L'exposition a été présentée à Toulouse au Musée des Augustins, du 28 juin au 29 septembre 2003.

Elle a eu lieu à Lille au Palais des Beaux-Art du 9 mars au 9 juin 2003.

Catalogue, sous la direction d'Annie Scottez-De Wambrechies, avec la collaboration de Sylvie Patry, éditions de la RMN. 34,50 €

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